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Portrait

Véronique Sousset, des hommes derrière les actes

Directrice d’un centre pénitentiaire, Véronique Sousset a connu une courte carrière d’avocate. Au Mans, notamment, elle a participé à un procès retentissant en 2012. Elle y défendait un père bourreau de son enfant, Marina, décédée des suites des tortures subies des années durant. Pendant plusieurs mois, cette Brestoise a accompagné son client, s’acharnant à faire jaillir l’homme derrière le monstre. Une histoire qu’elle raconte à sa manière, tour à tour pudique et intime, dans un livre intitulé Défense légitime.

Un dossier terrible

Jamais, dans son livre, Véronique Sousset ne citera le prénom de l’enfant qui restera attaché au procès. « Le procès Marina ». « Effet médiatique garanti mais dramatique et implacable pour la défense, même s’il est un juste hommage », écrit-elle en prologue. Pas plus que celui de ce père meurtrier qu’elle défendit ardemment. « Je ne dis pas le nom parce que ce n’est pas un récit de faits divers et que j’avais une vocation universelle. Je m’appuie sur le fait divers pour parler d’un thème plus large », explique-t-elle. Il s’agit davantage d’un témoignage, celui de la défense d’un meurtrier que l’opinion publique a voulu voir comme un monstre et dont elle s’évertue à faire jaillir l’humain. L’homme, dans la réalité, s’appelle Éric Sabatier. Il était jugé aux côtés de sa compagne Virginie Darras, la mère de quatre autres de leurs enfants qui, ont, eux été épargnés par cette violence. Tous deux comparaissaient devant la cour d’assises de la Sarthe pendant deux semaines pour « actes de tortures et de barbarie sur mineure de moins de quinze ans par ascendant » ayant entraîné sa mort en août 2009, à l’âge de 8 ans, dans le sous-sol de leur pavillon d’Écommoy (Sarthe). Son corps avait été retrouvé dans une malle remplie de béton. Les faits, plus détaillés, apparaissent dans les premières pages de Défense légitime, paru en février aux éditions du Rouergue « pour avoir porté de façon répétée et dès le plus jeune âge, des coups de poing sur le visage et le corps, en la laissant enfermée dans une chambre, volets clos, en l’affamant, en la séquestrant dans le garage ou dans la cave, nue, en lui infligeant des douches froides, en lui plongeant la tête sous l’eau, en l’attachant à son lit ». Des « qualifications pénales effroyables qui ébranlent toute foi en l’humanité », souligne l’auteure.

« C’est un dossier qu’on ne donne pas à n’importe qui », assure Boris Marie, ex-bâtonnier du barreau du Mans, qui l’a confié à Véronique Sousset, devenue sa collaboratrice à cette époque. Puis défendu à ses côtés pendant les deux semaines d’Assises. Il avait d’abord transité par les mains de Sandrine Soulard, son associée, au hasard des permanences pénales, mais celle-ci avait souhaité en être relevée. « Ma consœur a abdiqué pro domo, car, comme à tant d’autres, vous faites horreur. Elle ne vous dit pas que les faits lui donnent la nausée », écrit-elle. Puis « moi, j’accepte ». Depuis des années, je me suis forgé une carapace aussi solide que factice. Je préserve mon « pré carré ». Je défends aux importuns de le fouler : les hommes de métier, les amants d’amitié ou les mâles courtisés. Je n’ai jamais toléré que des mitoyennetés », écrit-elle encore. Ces saillies sur sa vie privée, parfois intime, s’égrènent tout au long du livre. « Il y a des petites parts de fiction qui sont comme des bulles pour le lecteur, assure la Brestoise. L’éditeur m’avait aussi conseillé de mettre du corps au récit ».

Un parcours professionnel

Elle a travaillé sur ce dossier pendant les trois ans de l’instruction, la dernière année à temps plein. Un dernier avocat en charge du dossier s’était désisté quelques mois avant le procès. Me Marie avait demandé à sa collaboratrice Véronique Sousset, dont le contrat s’arrêtait en décembre 2011, si elle accepterait de poursuivre sur ce dossier malgré le fait qu’elle devait rejoindre la pénitentiaire en juin 2012. « C’est son premier dossier d’assises et son dernier d’avocate », explique celui qui n’est jamais cité dans le livre ou par ellipse (« J’ai fait des choix dans le livre », rappelle l’auteure). De fait, l’auteure qui se décrit comme « une excessive », amatrice de « pas de côté », de « défi sans défaite », de « complexité » – « je plaisante souvent en disant que je n’aime pas les gens normaux » – a fait un détour de quatre ans par le métier d’avocat mais sa profession première, qu’elle a retrouvée à l’issue du procès, est celle de directrice de centre pénitentiaire. « J’ai un peu le service public chevillé au corps. C’est ma culture, ce sont mes valeurs », assure cette petite-fille de gendarmes reçue première au concours d’entrée de directeurs de services pénitentiaires. Née en 1974 à Quimper, elle intègre le ministère de la justice en 2000, exerce à Caen, Brest, puis Rennes en 2006 à la direction interrégionale pénitentiaire. « Si la prison était un lieu de relégation, je n’y exercerai pas, précise-t-elle. C’est aussi un lieu où on vit, on se redresse et on réapprend à parler. » Et d’évoquer cet enfermement : « je sais aussi comment une année de plus en prison est parfois une année de trop. La prison n’est pas une société miniature mais vue à la loupe ». En 2008, la Bretonne décide de se mettre en disponibilité pour exercer le métier d’avocate en droit pénal. « Je voulais vivre une expérience, enrichir mon regard de l’autre côté de la barre, dit-elle. J’avais entendu beaucoup de condamnés qui regrettaient ce moment d’assises. Ils disaient ne pas avoir réussi à se dire, à le vivre. Et ce sont des frustrations terribles ensuite. C’est un temps important pour que le condamné et la victime puissent se reconstruire ». Elle exercera d’abord à Morlaix où elle croise la route de Boris Marie qui l’engagera au Mans pour deux ans. « Je cherchais une collaboratrice expérimentée, explique l’ancien bâtonnier du Mans. Son expérience apportait des choses, elle a de la personnalité. Et il en faut pour mener ce type de dossier, c’était parfois viril. Il y a un rapport de force. »

« Le monstre et la nyctalope »

Tel est le titre d’un des premiers chapitres de Défense légitime. L’avocate à la voix grave de fumeuse y rencontre celui qui sera son client tout au long de ces mois d’instruction. « Le défi est ma ligne de flottaison », dit-elle. Mais aussi : « je vous demande de tenir votre place, d’endosser votre responsabilité, pleine, entière, toute votre responsabilité mais rien que celle liée à vos actes. J’aurai maintes fois à faire ce rappel élémentaire ». Ainsi, Véronique Sousset y explique à Éric Sabatier, alors que celui-ci l’interpelle sur son isolement en détention, que jamais elle ne le plaindra. « Je me souviens d’une suspension d’audience où elle l’engueule de manière très crue, raconte Boris Marie. Il n’arrêtait pas de dire qu’il adorait sa fille Marina », celle qu’il aura torturée toute sa maigre existence. L’enfant avait été abandonnée par sa mère à sa naissance en février 2001 avant que celle-ci revienne la chercher. Elle avait alors fait croire au père à son décès avant même qu’il apprenne sa naissance. Toute l’ambition de l’auteure face à ce client aux mains trop grandes, comme elle le répète dans le livre, aura été de présenter l’homme derrière le monstre. Celle-ci se dira d’ailleurs frappée par « sa verbalité ». « Un homme ne se réduit pas aux actes qu’il a commis, aussi terribles soient-ils, défend-elle. Je crois profondément à la perfectibilité de chacun ». Elle raconte ainsi et même si cela est difficile à entendre que ce fut aussi un père pour ses autres enfants. « Vous avez tué l’innocence. C’est cela le plus inacceptable », dit-elle dans un chapitre sur une rencontre avec la juge des enfants. « Mes enfants sont ma raison de vivre », lâche-t-il devant cette dernière. « Tant que j’aurais la charge de ce dossier, soyez convaincus, Madame et Monsieur, que je m’opposerai à ce que vous revoyiez vos enfants », répond-elle. L’avocate cherchera ensuite à comprendre l’intérêt de ces derniers en prenant conseil auprès de professionnels. « Ce dossier est complexe mais il n’empêche pas d’être lucide. On peut défendre un monstre et ne pas se résoudre aux raccourcis de la morale ». Puis, « si j’obtiens cela, le monstre reculera ». Elle fera appel de cette décision et obtiendra pour Éric Sabatier le droit de voir ces autres enfants en présence d’assistantes sociales. Boris Marie se souvient quant à lui d’un épisode marquant, celui de la reconstitution du crime dans le pavillon familial, un moment très difficile raconté dans l’ouvrage. L’avocat se retrouve alors face au meurtrier dans la cave où l’enfant a trouvé la mort et, dans un moment d’interruption, l’échange se tourne sur un ami de l’avocat que connaît Éric Sabatier. « Il parlait de quelqu’un que je connais de façon très juste. C’était une discussion normale au cœur d’un moment d’horreur. » L’ex-bâtonnier reste troublé par cet épisode. « Vous n’avez pas été un allié, vous n’êtes pas un ami mais vous êtes plus qu’une connaissance », explique Véronique Sousset dans son ouvrage. « Je vous ai porté et vous m’avez apporté ».

Le moment du procès

Les deux semaines du procès resteront gravées dans la mémoire de tous ceux qui ont eu à le connaître : citoyens, chroniqueurs judiciaires, avocats des deux bords. Rodolfo Costantino, avocat depuis 25 ans de l’association Enfance et Partage, l’une des nombreuses parties civiles dans ce dossier, raconte « un procès assez exceptionnel » où l’horreur a fait naître entre tous un lien d’empathie et de bienveillance réciproques qui tendait vers la recherche d’un enjeu commun : redonner sa dignité à cet enfant martyrisé. « Nous étions au-delà de la discussion sur la culpabilité des parents comme cela existe parfois lorsqu’il y a un doute, explique-t-il. Restait à savoir qui avait fait quoi, il n’y avait plus qu’à échanger, comprendre. » Et encore, « pour résister, rester debout et parce que nous ne pouvions pas seulement rester dans la morbidité, il fallait garder en tête la recherche d’humanité y compris chez les accusés, c’est ce que nous avions tous en commun ». À ses côtés, des ténors tels que Pierre-Olivier Sur ou Francis Szpiner. « Quand Véronique Sousset faisait une bonne intervention, on la félicitait, rappelle-t-il. Cette défense elle l’a assumée jusqu’au bout. Tout cela a créé des liens très forts et il en reste quelque chose encore aujourd’hui ». La journaliste Corinne Audouin de France Inter, elle aussi marquée par ce procès, s’en souvient comme d’un moment « intéressant, utile, parce qu’on a tous envie de comprendre, que ce père exprimait des choses, n’essayait pas de se déculpabiliser ». Véronique Sousset rappelle dans son livre que lui-même cherchait à comprendre et à être condamné.

Dans cette affaire, le couple apparaît comme un monstre à deux têtes, la mère avait les idées quand le père les exécutait. L’auteure évoque la « conjugopathie », cette mauvaise rencontre entre deux êtres humains qui conduit à l’inhumain. Le combat des deux avocats d’Éric Sabatier, outre celui de la dignité, était alors celui d’éviter la peine de perpétuité, « une peine de mort sociale, le désespoir programmé », selon la Bretonne. « C’était un combat pour la juste peine. » Chacun se souvient du moment où l’enfant décédée apparaît à l’écran, auditionnée par les gendarmes avertis par des suspicions de mauvais traitements à l’égard de votre fille. Celle-ci protège ses parents. « Le jour de la débâcle », écrit l’avocate. « Tout le monde était au bord des larmes. On passe d’un fil, un doigt à côté de cette tragédie », rappelle Me Costantino. Car ce procès est aussi celui d’une certaine responsabilité collective, de tous ceux qui n’ont pas su voir : les instituteurs, gendarmes, proches, assistantes sociales. « Il ne s’agissait pas de diluer les responsabilités mais de constater les manquements », souligne la Brestoise qui dit n’avoir pas eu de stratégie de défense. « Elle a fait une plaidoirie remarquable, assure Corinne Audouin. Elle a plaidé l’humanité de ce type sans essayer de le dédouaner, tout en reprenant ce qui s’était passé pendant le procès. Ensuite, elle a plaidé contre la perpétuité, ça m’a marquée ». « La mort et l’éternité », écrit celle qui a l’expérience de la détention. Éric Sabatier et Virginie Darras seront condamnés à une peine de trente ans de réclusion, dont vingt de sûreté.

Un témoignage orienté

Tout au long du livre, Véronique Sousset demeure pudique sur les faits pour lesquels son client a été condamné, n’en livrant qu’une part homéopathique tandis qu’elle se dévoile en tant que femme par ses références culturelles, ses pensées traversantes comme autant d’introspections personnelles bien que teintées de « fiction ». Cette pudeur sur celui présenté comme « le monstre », qui empêche le lecteur de se faire sa propre opinion sur Éric Sabatier sous prétexte de volonté universelle, apparaît au fond comme une tentative de lui rendre une nouvelle fois cette dignité qu’il n’a pas retrouvée dans la peine d’emprisonnement. En septembre 2016, Éric Sabatier est décédé d’un cancer foudroyant. Un événement sur lequel Véronique Sousset refuse strictement de s’exprimer. « Ça ne me concerne plus ». Son confrère Boris Marie, lui, évoque un moment douloureux. « L’humanité c’est aussi l’enterrement, assure-t-il. Or c’est un corps que personne ne vient chercher. » Les deux avocats avaient pensé se rendre à l’éventuelle sépulture « pour terminer l’acte de défense », explique-t-il, mais n’ont jamais réussi à savoir si l’intéressé avait été enterré. L’entourage de Boris Marie n’a pas du tout compris la démarche. « C’est un dossier où il y a pu y avoir une vraie solitude, que ça soit pendant le procès ou par rapport aux proches. J’ai dû expliquer à mes enfants notamment pourquoi je défendais cet homme qui avait torturé et tué sa petite fille. »

En 2012, après ce procès, l’avocate est retournée au ministère de la justice. « Tant mieux pour la pénitentiaire mais dommage pour le barreau de l’avoir perdue », commente Corinne Audouin. Véronique Sousset a d’abord repris la direction du centre pénitentiaire de Nantes puis celui de Saint-Maur et enfin Châteauroux. « Je n’ai jamais regretté d’avoir remis la robe dans sa housse, dit-elle. C’était un métier assez insécurisant et puis je n’étais pas partie de l’administration par dépit. » Elle ajoute : « on revient humble d’avoir touché la part d’humanité. Et ça enrichit et nourrit mes expériences professionnelles. Je suis plus riche de tout cela ». Pour autant, la quadragénaire ne se ferme aucune porte sur la possibilité de revenir un moment à la robe. Mais envisage déjà d’autres pas de côté. « La politique peut-être. » Toujours là où on ne l’attend pas.

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Véronique Sousset

Véronique Sousset est directrice de centre pénitentiaire. Elle a été avocate.