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Le droit en débats

Pistes pour le e-learning juridique : les inventions de Gérald Delabre

Par Cédric Manara le 05 Septembre 2014

Gérald Delabre a tiré sa révérence au beau milieu d’un vilain mois d’août. Animateur de la Faculté de droit virtuelle de Lyon1 créée par Hervé Croze et Yann Bergheaud, il était surtout connu nationalement et internationalement par l’organisation, avec ce dernier, des Journées du e-learning, devenues au fil des années le rendez-vous obligé en ce domaine. Gérald les concluait par des rapports de synthèse peu académiques mais époustouflants. Il était un véritable chercheur, inventif, dérangeant, souvent mal compris ; il innovait en permanence, pour le plaisir, sans préoccupation de carrière. Qui, à part lui, aurait eu le toupet (et la force de conviction) d’embarquer des collègues dans une réflexion sur le « droit des mondes virtuels » dont les travaux ont heureusement été publiés ?2
 

Mais le destin de trublion n’est pas facile : des expérimentations permanentes de Gérald dans le cadre de la Faculté de droit virtuelle on voudrait retenir ici trois exemples qui permettront de poursuivre la réflexion sur ce que les nouvelles technologies de la communication peuvent (ou non) apporter à l’enseignement du droit :
 

1. De fait la Faculté de droit virtuelle de Lyon assure la gestion pédagogique de l’École de droit de Lyon dont les enseignements sont entièrement en ligne. Cette expérience pionnière a montré la nécessité d’une équipe pédagogique composée non seulement d’enseignants (universitaires et praticiens, en l’espèce), mais aussi d’ingénieurs pédagogiques (ou de personnes en faisant fonction sans avoir le poste, hélas). Ce couteau suisse intellectuel qu’était Gérald y déployait une activité considérable et quotidienne. La leçon est ici que le vrai e-learning requiert une ingénierie pédagogique lourde : il faut, en permanence, motiver ceux qui, se formant en ligne, décrochent plus facilement qu’en présentiel et, même, assister les enseignants ; les promoteurs de MOOCs3 le savent bien.
 

Mais que l’École de droit repose sur des techniques de communication finalement classiques – plate-forme pédagogique web, e-mails, chat, vidéos en ligne… – a vite paru insuffisant pour Gérald.
 

2. Appliquant un des principes fondateurs de la Faculté de droit virtuelle (selon lequel on fait, pour ensuite voir si cela fonctionne), Gérald partit à la conquête des mondes virtuels à des fins d’enseignement. Il organisa pour les étudiants de l’École de droit, avec l’amicale collaboration de praticiens du droit à l’esprit suffisamment ouvert pour accepter d’être téléportés, des simulations de procès et même d’arbitrage. Expériences uniques dont l’étude détaillée pourrait occuper longtemps des spécialistes de sciences de l’éducation. Le plus intéressant fut sans doute que ces productions nécessitèrent un temps de préparation considérable, constituant une véritable œuvre audiovisuelle interactive. Au-delà des contraintes et des imperfections techniques, cette mise en situation, même par avatars interposés, fut pour les étudiants une révélation non seulement de leurs capacités mais aussi de la distance entre les connaissances acquises à l’université et la réalité concrète, fût-elle simulée.
 

Il y a incontestablement ici une piste à suivre pour moderniser sans artifice l’enseignement du droit. Il est en effet possible de réunir enseignants et étudiants réellement éloignés dans un amphithéâtre virtuel, ce qui est déjà un bénéfice non négligeable ; il est également possible de les mettre en situation dans une salle d’audience, dans un bureau d’avocat, voire un commissariat de police… Pour pérenniser l’expérience, il faudrait disposer d’un « fournisseur de mondes virtuels » indépendant sans devoir faire appel à une société privée, par exemple une solution open source ; il faudrait aussi donner à chacun un avatar qui lui ressemble, car le déguisement habituel en ce domaine ne présente pas ici d’utilité évidente !
Pédagogiquement l’essentiel est dans la mise en situation professionnelle des étudiants, mais cela peut être réalisé par d’autres moyens vers lesquels Gérald devait tourner son insatiable curiosité.
 

3) Comment n’aurait-il pas été séduit par cet oxymore qu’est le serious game ? Cette solution de formation est très prometteuse, non pas tant par la promesse d’un apprentissage ludique, que par la possibilité d’expérimenter « à blanc », en tout cas sans risque, des gestes professionnels. La formation par simulation est couramment employée dans les métiers techniques, notamment militaires, mais aussi dans l’aviation civile ; les médecins y recourent également depuis que l’imagerie 3D permet, à des coups raisonnables, de reconstituer des opérations. Il existe depuis longtemps des jeux d’entreprise mais qui sont orientés vers l’économie et la gestion. En partenariat avec l’université numérique juridique francophone, la Faculté de droit virtuelle travaille depuis longtemps sur l’élaboration de serious games juridiques. Un des obstacles à leur développement reste encore leur coût, c’est pourquoi Gérald s’était investi dans le projet des « serious games à un euro ». Il s’agit en réalité de montrer que dans le serious game, l’essentiel est le scénario en remettant la mise en forme, voire la mise en scène à plus tard. D’ores et déjà, plusieurs simulations – principalement de procédures – ont été écrites et mises en forme de manière simplifiée dans de simples diaporamas. C’est le degré zéro du serious game, mais cela a l’intérêt d’exister et de montrer que l’enseignement du droit peut être autre chose qu’un cours magistral.
 

Le mérite de Gérald aura été de ne pas se contenter de penser mais aussi d’agir. C’est à ce prix que les choses avancent. Du e-learning juridique on discute beaucoup, mais les réalisations concrètes et efficientes sont rares. Cela ne dispense évidemment pas d’une réflexion de fond sur ce que doit être un bon enseignement du droit. Force est de constater cependant qu’il existe aujourd’hui une forte demande de formation professionnelle aux matières juridiques et que les nouvelles technologies offrent des outils dont d’autres disciplines se satisfont. Il fut donc continuer les expériences, fût-ce avec un regard critique, et conserver la mémoire de ce pionnier désintéressé et généreux que fut Gérald Delabre.

 

 

1 http://fdv.univ-lyon3.fr/moodle/
2 G. Delabre (dir.), Le droit dans les mondes virtuels, Larcier, 2013.
3 Acronyme de Massive Online Open Courses, formations en ligne ouvertes à tous.

 

Commentaires

Merci de cet hommage mérité à ce brillant homme qu'était Gerald.
Qu'il va nous manquer...

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