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Reportage 

Dans les couloirs de l’Institut médico-légal de Paris

Il est plus connu sous le terme connoté de « morgue ». L’institut médico-légal de Paris (IML) est le plus important du pays, celui où l’activité demeure la plus forte, loin devant ses frères de province. 3 000 corps y transitent chaque année. Tous ont un point commun : la violence qui les a fait naître et qui justifiera une autopsie ou un examen externe. Ici, dans les couloirs de l’IML de Paris, chaque défunt reçoit une attention particulière en parallèle des procédures judiciaires. Son directeur, le professeur Bertrand Ludes, nous y a reçu. Il nous a raconté la vie de l’institut, celle du personnel et celle des défunts.

par Anaïs Coignacle 28 juillet 2014

Le dispositif à l’attention des vivants confrontés à la mort

C’est un grand bâtiment de briques rouges en plein cœur de Paris, un édifice du début du siècle dernier aujourd’hui cerné de tours en verre abritant des bureaux. Ici, quai de la Rapée, face à la Seine, au-dessus des voies où défilent les voitures pressées, le silence précède les larmes, les cris. Les vivants qui pénètrent cet édifice de 2 000 m2 viennent retrouver le ou les corps de leurs proches, emportés par une mort violente, précipitée ou mystérieuse. Il s’agit des décès sur la voie publique, des morts d’origine criminelle ou suspecte produites à Paris, au sein de la petite couronne ou à l’étranger.

Parfois, le corps transite à l’IML à la demande d’une famille ou par mesure d’hygiène publique avant d’être pris en charge par les pompes funèbres. Il y a également ces corps non identifiés que personne ne vient voir ni réclamer si ce n’est le collectif des « Morts de la Rue ». Un bénévole les accompagne jusqu’au cimetière de Thiais puis fait lecture d’un petit texte écrit à leur attention comme le raconte l’ancienne directrice de l’établissement Dominique Lecomte dans son livre « La maison du mort ». Un terme qu’elle préfère à celui de « morgue » dont elle dit qu’il synthétise « tous les fantasmes de la mort, de l’horreur du sang et de la violence, du rouge et du noir ». S’il retrace l’histoire des lieux, le lien avec la justice qui est toujours à l’origine des autopsies et des examens externes (ceux qui ne nécessitent pas d’ouvrir le corps), cet ouvrage des éditions Fayard se fait surtout l’écho de l’attention portée aux familles des défunts, à leur rapport à la mort. « Pour mes amis, je suis le médecin des morts, mais j’ajoute toujours que je suis aussi le médecin des vivants confrontés à la mort », explique l’ancienne directrice dans son prologue.

Ce mercredi-là, un homme d’une soixantaine d’années est assis sur un banc dans le couloir d’accueil de l’institut. Il retient dans ses bras une jeune femme silencieuse, prostrée, tandis qu’un de leurs proches demande quelques renseignements aux hôtesses d’accueil. L’homme assis porte un sac à dos qui paraît très lourd mais il semble si absorbé qu’il n’a pas même pensé à le déposer à ses pieds. Tous les trois partent bientôt dans la salle d’attente prévue à l’attention des familles avant que leur défunt leur soit présenté dans la salle de présentation des corps, derrière une grande vitre épaisse. Là les attend une psychologue clinicienne qui intervient pour les préparer à la mort et empêcher les éventuels débordements. Elle est soutenue par un « identificateur » qui monte le corps dans cette pièce et vérifie qu’il soit présentable. Le personnel veille à éviter la rencontre entre les familles d’agresseurs et celles des victimes si les deux corps se retrouvent à l’institut. Il en fait de même si les proches d’un même défunt ne s’entendent pas. Ce dispositif psychologique et matériel a été mis en place par l’ancienne directrice pour l’accueil des familles. Ces pièces n’existaient pas lors de son entrée à l’IML de Paris. « En salle de présentation, les familles affrontent la dure réalité de la perte définitive », explique-t-elle. Au-delà des mots, la vision du corps permet à chacun de réaliser, d’acter, de prendre conscience de la perte d’un proche. Cette vitre entre le défunt et ses proches est un symbole de séparation qui, souvent, cristallise la douleur. Dominique Lecomte évoque ainsi des scènes où un conjoint, un fils tape sur la vitre ou s’adresse en...

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