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Reportage 

Lieux de justice(s). De la plaine islandaise de Thingvellir à l’Althingi

Pour inaugurer la nouvelle série sur les lieux de justice(s), Dalloz actualité s’est rendu en Islande. Visite de son parlement, l’Althingi, à quelques kilomètres de Reykjavik, sur la plaine de Thingvellir.

par Thibault de Ravel d'Esclaponle 12 septembre 2019

L’Arthing, un parlement dans le naturel

On arrive sur la plaine de Thingvellir1 avec la double et agréable impression d’être envahi tout autant par l’histoire que par la géographie. L’environnement, comme le passé, jaillissent et saisissent le spectateur, dans ce site grandiose, un véritable condensé naturel d’Islande qui fut également le théâtre des grands moments politiques et juridiques de cette île fascinante. D’ailleurs, tout jaillit à Thingvellir : pierres de lave, failles, lac aux eaux limpides, étendues gigantesques. C’est là, non loin de Reykjavik, que s’assemblèrent les premiers chefs des fermiers nordiques installés dès la fin du IXe siècle pour discuter des affaires du pays au cours de cette réunion fameuse qu’était l’Althing. C’est là, dans cette plaine majestueuse stoppée net par d’imposants murs de roches volcaniques, que de nombreuses pages de l’histoire juridique de l’île de glace se sont écrit, depuis 930.

Plus d’un millénaire plus tard, on pénètre dans le bâtiment du parlement islandais avec le sentiment, cette fois-ci, d’une curieuse intimité politique. La grandeur du paysage a cédé la place à un bâtiment d’une très élégante austérité, conférant aux lieux la charmante confidentialité d’une atmosphère feutrée. Dans cette belle bâtisse, l’Althingi, édifiée à la fin du XIXe siècle, les parlementaires islandais se réunissent pour débattre et voter. De la plaine entourée de champs de lave aux murs de basalte taillée, l’histoire politique et juridique de l’Islande s’est façonnée dans ces deux lieux hautement symboliques. Le droit, dans l’île, s’est édicté en ces endroits, et il continue aujourd’hui d’être élaboré et pensé dans le centre de Reykjavik. Entre l’Althing et l’Althingi, emblématiques de la construction de la nation islandaise, au cœur de cette « géographie de feu et de glace »2, une remarquable continuité s’impose en dépit des années passées.

 

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Althing (et faille de l’Almannagjá)

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Althingi (Alþingishúsið)

Le lieu de Thingvellir dégage quelque chose de curieux. Cette magie de l’endroit, la majesté qui s’en dégage aujourd’hui, en dépit de l’affluence touristique considérable, ne manque pas de laisser rêveur lorsque l’on s’imagine qu’une activité politique s’y était mise en place un millénaire plus tôt. Le principe délibératif pouvait pleinement s’épanouir au naturel, dans ce cadre impressionnant. C’est peut-être Xavier Marmier (1808-1892), voyageur féru des pays nordiques, qui en donne l’une des plus belles descriptions, en langue française, au XIXe siècle. Plus généralement, Marmier le rappelle, « tout ce qu’il y a de grave et de poétique dans ces diverses contrées de l’Islande, s’accroît encore si l’on y passe avec les divers souvenirs historiques qui s’y rattachent ; car chacune de ces baies, de ces vallées, de ces montagnes, a sa place marquée dans les anciennes sagas, ou dans les annales modernes »3.

Pour le site de Thingvellir, sa particularité est décrite avec beaucoup de romantisme dont bien peu diffère de la physionomie actuelle. « C’est dans le fond d’une coulée de lave, écrit Marmier, entre les masses gigantesques de rochers que se tenaient les séances de l’Althing ». Et « à voir ce vallon étroit, isolé au milieu des montagnes, resserré par ces lourdes murailles de pierre, on dirait que la nature avait disposé ce lieu exprès pour les orageuses assemblées d’un peuple de pirates et de guerriers »4. Et sans doute, oui, « le soir, quand tout ce paysage est éclairé par les doux reflets d’une lumière argentée, quand tout est calme, et qu’on entend que la chute de l’eau, et le léger frôlement de quelques touffes de mousses chassées par le vent, c’est l’un des lieux les plus romantiques qu’il soit possible de voir, et si, au milieu de cette solitude profonde, on se représente les grandes réunions d’autres fois, les tentes blanches dressées dans ce vallon, les juges assis sur les blocs de lave, les chefs de chaque cohorte marchant sous leur bannière, et le peuple dispersé à travers les rochers, je ne sache de tableau plus digne d’occuper le pinceau du peintre, et la plume de l’historien et du romancier »5.

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Plaine de Thingvellir

Le même sentiment de romantisme se dévoile de nos jours sur les lieux, pourvu que l’on s’y rende assez tôt, évitant ainsi la foule contemporaine. L’accès par la route provenant de Reykjavik donne directement sur le promontoire surplombant l’ensemble de la plaine en contrebas. Le site, au sens littéral de ces termes, est tout à la fois volcanique et tectonique. Volcanique, il est entouré de champs de lave. Tectonique, car il se situe en plein dans un fossé d’effondrement entre les plaques nord-américaine et eurasienne. Sans entrer dans des considérations géologiques qui éloignent sans doute du sujet – quoi que la disposition revêt ici un sens –, le fossé se matérialise par une vaste plaine traversée, de plusieurs parts, par d’impressionnantes failles, taillées dans une roche volcanique qui donne aux bordures de l’Althing l’allure d’un relief accidenté. La plus célèbre d’entre elle, l’Almannagjá occupe la majeure partie des lieux. C’est dans son environnement que l’assemblée se réunissait. La voix portait mieux parce qu’elle était amplifiée par les murs naturels que constituaient les parois de la faille. Assurément, voilà un bel exemple d’« espace public à ciel ouvert »6.

Précisément qu’y faisait-on dans cette enceinte, dès le début du Xe siècle ? En quoi consistait, pour reprendre l’expression de Marmier, ces « grandes réunions d’autrefois » ? Bien souvent l’actuel Althinghi est présenté comme le plus vieux parlement du monde. On sait à présent que l’affirmation mérite d’être nuancée. En 930, il ne saurait évidemment être question d’un parlement au sens contemporain, c’est-à-dire comme un lieu d’espace démocratique au sein duquel s’exprime les différentes sensibilités contemporaines. Comme l’explique fort bien Régis Boyer, spécialiste de l’étude des sagas islandaises, lorsqu’il propose de revenir sur quelques mythes – et erreurs – de la perception actuelle des vikings, « de gouvernement ou pouvoir du peuple, de « démocratie », il n’est simplement pas question » et « surtout le petit peuple, une fois encore, n’y avait simplement pas la parole si tant est qu’il n’y ait jamais participé »7.

Du reste, ce qui le rapproche de la notion de Parlement, c’est plutôt l’expression d’un principe délibératif qui s’est développé dans la plaine de Thingvellir, c’est-à-dire qu’il s’agit d’une enceinte dans laquelle échangent les grands du pays autour de questions fondamentales d’intérêt commun. Pour cette raison, l’assemblée de l’Althingi tient plutôt d’une assemblée de seigneurs, au sein de laquelle était toutefois respectée une égalité de parole. Et dans cet amphithéâtre naturel, peu de temps après l’établissement des premiers arrivants sur le sol islandais, les goðar, sorte de chefs de clans, s’y rendent pour discuter et adopter les décisions les plus importantes, comme celle de se convertir au christianisme en l’an mil. Les participants s’y réunissent environ deux semaines chaque année, dans le courant de l’été, sans doute à l’époque précise où les jours étaient particulièrement longs. « Pendant deux semaines, les ravins et les champs de lave devenaient capitale nationale »8. Le conseil de la loi se réunissait sur la montagne de la loi, la Lögrétta où l’on débattait des questions juridiques et, bien sûr, l’Althing était publique. À la faveur d’une plus grande facilité dans le voyage, les sessions devenaient de plus en plus nombreuses, chaque goði venant sans doute y assister avec ses gens.

L’Althing a connu nombre d’événements au cours de l’histoire, allant, pendant un temps, jusqu’à sa suppression, et suivant ainsi les évolutions politiques de l’île entre domination norvégienne et danoise. Mais le lieu est resté symbolique, en Islande, pour le droit et la justice. Naturellement, le cœur politique s’est depuis déplacé à Reykjavik, mais l’idéal islandais se confond toujours avec cette plaine ancestrale et romantique et elle demeure associée à certaines des grandes pages de son histoire, dont la fondation de la République d’Islande en 1944. Thingvellir fait partie du patrimoine juridique et politique des Islandais, sans doute également de leur patrimoine de cœur. 

L’Althingi, un parlement au naturel

Le Parlement, dans son acception contemporaine, est désormais à Reykjavik. Au vrai, l’installation ne date pas de 1944 et c’est bien avant que le déplacement dans la capitale s’est évidemment opéré. La chambre islandaise se situe aujourd’hui en plein centre-ville, non loin du lac Tjörnin. Le bâtiment de ce que l’on dénomme l’Althingi, l’Alþingishúsið, se trouve juste en face de la cathédrale de Reykjavik. La bâtisse, élégante par sa simplicité, est de belle facture et conserve des proportions mesurées, à l’image des constructions de l’île. Sur la façade, l’on ne trouve que peu d’ornements, si ce n’est l’inscription de la date d’inauguration, la couronne du roi du Danemark et quelques frises rehaussant certaines fenêtres. Il est des environnements naturels si majestueux que l’homme se trouve parfois architecturalement démuni, comme s’il ne pouvait aller trop loin dans ce qu’il entreprend, comme s’il était appesanti par la beauté du paysage alentour.

L’histoire de l’édifice est intéressante. Sa visite intérieure l’est tout autant notamment parce qu’elle témoigne de la vie politique islandaise que l’on connaît si peu, en Europe continentale. Les bâtiments et leur ordonnancement sont souvent le reflet d’une histoire : l’Althingi en est un exemple parfait.

Le palais du Parlement date de la fin du XIXe siècle. Depuis cette époque, l’aspect qu’il revêt n’a guère évolué. Le projet d’une construction nouvelle date de la volonté de célébrer le millénaire de l’installation définitive des premiers habitants en Islande, ce qui ramenait à 1874. Pour cette raison, en 1867, on se décide à marquer l’événement. Un nouvel immeuble, fait de pierre locale (elle provient d’ailleurs de l’une des collines voisines), recevra le Parlement. Plusieurs propositions ont été formulées ; des discussions ont eu lieu. Le choix s’est finalement porté sur cet emplacement entre le lac et le square Austurvöllur, directement face à la cathédrale de Reykjavik où les députés islandais se rendent toujours pour un service avant l’ouverture de la session. Pour ce qui concerne l’architecte, le nom d’une célébrité danoise est retenu : Ferdinand Meldahl (1827-1908). Directeur de l’Académie des Beaux-Arts, il est membre du conseil municipal de Copenhague. Son influence sur l’urbanisme de la ville est importante et c’est lui qui, en même temps, s’occupe du prestigieux chantier de la reconstruction du château de Fredericksborg. Du reste, l’architecte est occupé. En effet, il n’est jamais venu à Reykjavik, ni même en Islande, se contentant d’adresser les plans. Par rapport au millénaire et à la célébration envisagée, le bâtiment est livré avec du retard. Il est officiellement inauguré le 1er juillet 1881. Au tout début de son histoire, le Parlement n’est d’ailleurs pas seul dans ces lieux qu’il partageait notamment avec la bibliothèque nationale. Un temps, lors de la première moitié du XXe siècle, l’Université de Reykjavik était également abritée là. Puis, progressivement, les membres de l’institution se sont retrouvés seuls, gagnant ainsi l’espace et allant jusqu’à démultiplier la surface de l’édifice. En 1908, une première annexe est construite. Cette rotonde, dont l’intérieur est joliment ornementé, prolonge harmonieusement la façade arrière du bâtiment, tandis qu’une aile moderne a été ajoutée au début des années 2000.

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L’intérieur donne l’impression saisissante d’être dans un écrin pour les 63 députés de la seule et unique chambre d’Islande. La sobriété de la décoration, sans sacrifier au confort, et la mesure des volumes confèrent à l’espace, principalement déployé sur trois étages, le sentiment d’une confidentialité, d’une sorte d’intimité politique, qui tranche avec le caractère grandiose des séances anciennes de l’Althing. L’Althingi est un bâtiment à taille humaine. Du naturel au construit, le lieu du débat politique s’est réduit avec le temps. Dans la belle salle des débats, les députés sont assis côte à côte et l’organisation n’est pas celle d’un hémicycle en pente ce qui favorise les échanges. Le banc des ministres, dont la plupart sont en même temps députés, est très proches à côté du fauteuil du président, légèrement surélevé. À droite du bureau du président, l’on trouve une petite urne contenant des boules numérotées. Chacune correspond à une place. En début de session, les députés nouvellement élus ou renouvelés tirent ainsi un numéro qui leur assigne une chaise. Les emplacements se font donc au hasard, sans tenir compte des affinités politiques. Pas de gauche et droite littérale de l’hémicycle, pas de Plaine, pas de Montagne ; l’on peut donc se retrouver face à un adversaire politique acharné. D’une certaine façon, la méthode est bonne. Par ce mélange du sort, des discussions peuvent se nouer, des échanges se former et, finalement, un consensus se dégager, avant le vote. Sans nier bien sûr les défauts que rencontre inévitablement, comme tout parlement, l’Althingi, de ce point de vue, la configuration islandaise fournit néanmoins un modèle intéressant, certainement praticable dans les institutions de taille plus modeste.

À l’Althing, là où flotte encore aujourd’hui le drapeau islandais, la politique se pratiquait dans un cadre exceptionnel. L’élaboration des lois avait pour environnement un théâtre d’une beauté inégalée, une nature façonnée par une activité géologique et volcanique fascinante. À l’Althingi, les lieux dévoilent une atmosphère naturelle, une proximité politique bénéfique, qui continue de créer cette image d’une loi qui se discute très directement, tout naturellement. En Islande, la majesté de l’extérieur se suffit à elle-même. Dans ces conditions, autant, pour l’intérieur, se limiter à une belle sobriété9.

 

 

 

1. En réalité, les Islandais écrivent Þingvellir avec la lettre Þ, ce qui est couramment retranscrit par « Th ». Comme le remarque Xavier Marmier, il s’agit d’« un caractère particulier qui manque aux autres alphabets, et qui se prononce en sifflant. C’est le “th” des anglais », X. Marmier, Lettres sur l’Islande. II. Le Geyser et l’Hécla, Revue des Deux Mondes, 4e série, vol. 7, n° 6, 15 sept. 1836, p. 697.
2. V., Islande : développement économique et protection de l’environnement, une symbiose réussie, Rapport de groupe interparlementaire d’amitié n° 73 (2006-2007), 8 juin 2007, p. 9.
3. Ibid., p. 701.
4. Ibid., p. 702.
5. Ibid., p. 702.
6. P. Boucheron, Espace public et lieux publics : approches en histoire urbaine, in L’espace public au Moyen Âge, 2011, p. 99.
7. R. Boyer, Quatre observations indispensables sur le compte des vikings, Études Germaniques, 2011/3, n° 263, p. 717.
8. J. L. Byock, Viking Age Iceland, Penguin Books, 2001, p. 174.
9. Nous tenons à remercier tout particulièrement M. Kristján Sveinsson, Information Officer, du Parlement islandais, pour le temps très précieux qu’il nous a consacré pour la visite du bâtiment de l’Althingi, à Reykjavik.

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