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Reportage 

Procès du 36, flux et reflux

Après trois semaines de procès, deux anciens policiers de la BRI, Antoine Q… et Nicolas R… ont été condamnés le 1er février 2019 à sept ans d’emprisonnement pour le viol d’Emily S…, commis dans les locaux du 36 quai des Orfèvres. L’avocat général avait requis la même peine. Les avocats des deux accusés, qui clament leur innocence, ont fait appel le lendemain du verdict. Le 20 juillet 2016, les juges d’instruction rendaient une ordonnance de non-lieu à leur encontre. Après appel du parquet, la chambre de l’instruction renvoyait les deux policiers de la BRI devant les assises.

par Marine Babonneaule 19 février 2019

Troisième jour du procès – Emily S… raconte les faits

Emily S…, jeune femme canadienne, est âgée de 34 ans au moment des faits. Elle arrive à Paris le 18 avril 2014, accompagnée de Max R…, un ami avocat d’une soixantaine d’années qui l’a invitée et avec qui elle partage la chambre d’hôtel, près de l’Odéon. Après avoir été vaguement amants au Canada, ils passent un accord : chacun vivra sa vie à Paris. Emily S… visite la capitale et a pris l’habitude de se rendre au pub Galway, dans lequel elle peut parler anglais avec les serveuses et les clients anglosaxons. Elle y croise d’ailleurs des policiers du 36. Le soir du 22 avril 2014, Emily S… est seule, Max R… ayant un rendez-vous avec une autre femme. Elle se rend au Galway. Elle porte un blouson, un haut décolleté, un short court, des bas résilles, des chaussures à talons et son sac.

Appelée à la barre le 16 janvier 2019, Emily S… tient un mouchoir à la main. Elle est grande, 1m85, porte des lunettes de vue épaisses car elle ne voit pas à un mètre à la ronde, elle a les cheveux moins blonds que sur les photos qui circulent sur internet ou sur son compte Twitter. Elle préfère répondre aux questions du président de la cour d’assises de Paris mais celui-ci insiste un peu pour qu’elle parle librement. Une interprète est debout, à ses côtés. « Pas où commencer… Il y a quatre ans et demi, j’ai rencontré deux policiers dans un bar. […] J’avais trop bu et je ne pouvais pas retourner à mon hôtel et je ne pouvais pas me permettre de prendre un taxi ». Elle pleure et se reprend. Emily S… ne se sent « pas menacée » avec des policiers, aller en face lui permettra de « dégriser ». « Et ces messieurs, que je croyais gentils, ont voulu me faire visiter un commissariat qui avait été dans les films. Je pensais que je serai en sécurité. Je me souviens d’être entrée dans les locaux, un des agents a sorti son badge pour accéder dans les locaux, on a regardé des photos. Tout se passait bien. L’un d’entre eux m’a proposé à boire dans un bureau. […] Je n’avais pas vraiment envie de boire, j’ai pris le verre pour être polie, je me souviens que le verre a été poussé pour que j’avale plus, je me rappelle que c’était brûlant. […] Après, je me souviens que j’avais les genoux écartés, à terre, et que quelqu’un forçait son pénis dans ma bouche, je me rappelle qu’on m’a relevée, que l’on m’a poussée sur la table, que l’on m’a tirée soudainement mon pantalon et mes sous-vêtements [elle perd ses lunettes, selon elle, à ce moment, ndlr], que j’ai été pénétrée. […] J’ai vu les étoiles [en raison du choc de la tête sur le bureau, ndlr]. Je me souviens avoir pensé cela. Et puis quelqu’un d’autre m’a violée, j’ai senti que c’était différent à l’intérieur. […] Quand ils ont eu terminé, je ramassais mes affaires et je ne pouvais ouvrir la porte [du couloir, ndlr], j’ai été attrapée et tirée dans un autre bureau, avec la porte en face et tous les événements se sont reproduits. […] À ce stade, je voulais juste que ce soit fini et puis j’ai été autorisée à partir. J’essaie de rassembler tous mes vêtements et n’arrive toujours pas à ouvrir la porte [du couloir, ndlr], les officiers ouvrent la porte et je me rappelle que je ne voulais plus être là, je marchais précipitamment ».

Emily S… parle alors en français : « J’ai dit au premier officier que je croisais que j’étais violée ». Elle reprend en anglais. « […] Ils ont refusé de me croire, je suis passée à travers la première porte et je me suis dit que si je sortais du bâtiment, on ne me croirait pas. J’ai demandé à un agent femme mon manteau car je voulais plus de vêtements pour me couvrir. Je me rappelle avoir appelé mon père. [Il s’agit de l’une des serveuses du Galway venue traduire ses propos qui lui prête son téléphone, ndlr.] Je me rappelle être allée d’un bureau à un autre poste, on m’a proposé du café, je me rappelle avoir cherché à uriner, j’étais inquiète, je ne voulais pas une perte de preuve. Ils disaient que j’étais ivre et m’ont donné des croissants. […] Ça a duré des heures et des heures ». Emily S… s’interrompt quelques secondes, elle pleure à nouveau. « Je me rappelle qu’ils faisaient tout pour que ça s’en aille et que c’était moi qui avait mal agi. […] Après la visite à l’hôpital, j’ai été ramenée au 36 ». La jeune femme montre aux policiers où se sont déroulés les faits. Elle leur indique, sans hésitation, les deux bureaux. « J’ai pointé du doigt les bureaux, je me suis tout de suite souvenue, je n’ai pas pu rentrer, j’ai eu la nausée, j’ai vomi dans les escaliers et dans la cour ».

Sans ses lunettes, elle a du mal à distinguer ses agresseurs. Elle dira d’abord qu’ils étaient quatre, puis trois. Elle reconnaîtra et désignera Antoine Q… et Nicolas R… Un troisième policier, Sébastien C…, ne sera finalement pas poursuivi, son ADN n’étant pas retrouvé sur la plaignante qui dit d’ailleurs ne pas se souvenir de lui. « Je ne voulais pas l’impliquer si je n’étais pas sûre à 100 % », répète-t-elle à l’audience. Emily S… raconte que pendant ces longues minutes – combien exactement ? (v. en fin d’article la chronologie de la soirée) – elle se souvient de deux détails : le bruit « distinctif du clic d’un appareil photo de portable » et celui de « déchirure » de l’emballage du préservatif. À ce propos, elle ajoute, à la barre, qu’elle « suppose » qu’ils ont utilisé des préservatifs car « ce n’est pas comme si j’étais excitée ». Ni la photo ni le ou les préservatifs ne seront retrouvés : les bureaux n’ont pas été immédiatement sanctuarisés et les expertises téléphoniques n’ont pas trouvé trace d’éventuelles photos prises à ce moment.

Quand elle peut enfin descendre, elle est en « état de choc ».

L’avocat général, Philippe Courroye : Vous avez décrit des faits de viol, vous maintenez que les deux hommes ici présents étaient bien dans le bureau au moment des faits ?

Emily S… : Oui.

L’avocat général : Vous êtes affirmative ? Ils ont participé à ces faits ?

Emily S… : Oui.

L’avocat général : Vous nous confirmez que vous ne vouliez pas avoir de relations sexuelles ?

Emily S… : Oui.

L’avocat général : Avez-vous manifesté la volonté de ne pas vouloir ? Il n’y avait aucun doute possible ?

Emily S… : Je ne pense pas.

L’avocat général : Est-ce que vous vouliez sortir de ce bureau ?

Emily S… : Une fois à genoux, je ne pouvais rien faire.

L’avocat général : Vous êtes-vous considérée comme contrainte ?

Emily S… : Forcée ? Oui.

L’avocat général : Vous étiez prise au piège ?

Emily S… : Oui.

L’avocat général : Est-ce que vous vous êtes déshabillée ou on vous a déshabillée ?

Emily S… : J’ai senti que tout le bas était arraché d’une traite.

L’avocat général : On vous a enlevé le short et le collant ? On vous a forcé à les enlever ?

Emily S… : Oui.

L’avocat général : Ce collant, vous l’avez retrouvé ?

Emily S… : Non.

L’avocat général : Vous repartez sans vos collants ? Sans vos lunettes ? Quand un policier déclare vous avoir vue sans lunettes et, au rez-de-chaussée, un autre indique vous avoir vue avec des lunettes, ils peuvent avoir raison tous les deux ?

Emily S… : Oui, j’avais deux paires de lunettes [celle portée qui est tombée, selon Emily S…, lors du viol et celle qu’elle avait dans son sac et qu’elle a enfilé dans les escaliers après les faits, ndlr].

L’avocat général : Vous avez dit que vous aviez été projetée sur le bureau, que vous aviez « vu les étoiles ». Le médecin qui vous examinée le 23 avril 2014 a dit qu’il n’y avait pas de trace au visage.

Emily S… : Je ne sais pas. Je ne suis pas médecin.

L’avocat général : Ultérieurement, y a-t-il eu des traces, des rougeurs, des bleus ?

Emily S… : Je ne me rappelle pas [quelques jours plus tard, toujours à la barre, Emily S… racontera qu’à la suite de l’apparition d’un hématome au visage, elle se prendra en photo mais que l’un des enquêteurs refusera de prendre cet élément en compte. Elle a, depuis, supprimé cette photo. La défense demandera que le policier vienne corroborer cette déclaration, le président de la cour refusera, ndlr].

L’avocat général : Vous confirmez que vous avez été plaquée violemment sans que cela laisse de traces ?

Emily S… : [La plaignante montre l’arrière de son crâne, ndlr.] Ça s’est produit en un mouvement, j’ai été soulevée et plaquée, ce n’est pas mon visage à proprement parler.

L’avocat général : Il y avait combien d’agresseurs ?

Emily S… : Trois.

L’avocat général : Dont deux que vous identifiez formellement aujourd’hui ?

Emily S… : Oui.

L’avocat général : Avez-vous aujourd’hui la même perception qu’à l’époque ? Vous avez toujours dit que vous n’étiez pas consentante.

Emily S… : Oui, c’est correct.

L’avocat général : On a retrouvé l’ADN d’Antoine Q… et de Nicolas R… sur votre culotte. Comment vous l’expliquez ?

Emily S… : Ils ont retiré mes habits, m’ont violée et je l’ai remise après, je ne sais pas comment ça s’est transféré.

[…]

L’avocat général : Qu’attendez-vous aujourd’hui ?

Emily S… : Ça fait quatre ans et demi, j’ai laissé partir ma colère il y a longtemps, je veux me tenir et affronter publiquement ces hommes, qu’ils sachent ce qu’ils m’ont fait et que le processus avance.

L’avocat général : Vous avez conscience de la gravité des faits que vous dénoncez ?

Emily S… : Très au courant.

Le 25 janvier, l’avocat général lui reposera les mêmes questions. « Vous savez qu’ils encourent vingt ans de prison ? » « C’est moi qui suis emprisonnée depuis cette nuit. » « Vous avez conscience de la gravité des faits, vous les maintenez ? » « Oui. » « Vous avez été victime de viol ? ». En français : « j’ai été violée. C’étaient ces deux hommes. »

L’un des avocats de la défense, Me Schapira : Pourquoi Nicolas R… ne vous propose pas une relation consentie car ça avait l’air de bien marcher entre vous ? Pourquoi en viendrait-il à tout de suite vous contraindre ?

Emily S : Je ne sais pas. Une fois que j’avais le verre de whisky, leurs attitudes ont changé.

Septième jour du procès – La soirée au Galway et l’arrivée au 36 quai des Orfèvres – Ce que montrent les vidéos, ce que racontent les parties

La soirée au Galway a-t-elle une importance ? Selon le président de la cour d’assises, oui. À en croire les réquisitions de l’avocat général, elle l’est également. Au moins pour démontrer l’existence d’une « meute » de policiers, ces hommes à l’humour « potache » et « graveleux », ces « mâles dominants en période de rut » s’entraînant mutuellement dans « une drague collective ». « Le Galway, c’est l’open bar de la Canadienne », a aussi dit l’avocat général Philippe Courroye. Ce moment est important pour l’accusation car il scelle le viol à venir. La diffusion à l’audience des vidéos de surveillance du pub le 22 janvier montre absolument cela : une soirée de beuverie, de drague crasse et ordinaire. Emily S… est au bar, elle s’amuse, les hommes lui tournent autour. Nicolas R… revient à la charge à plusieurs reprises, elle lui montre ses tatouages sur les épaules, ils ont l’air de se plaire. Antoine Q… tourne autour de la Canadienne, il est tout aussi insistant auprès de l’une des serveuses. Cela prouve-t-il pour autant que l’une a affabulé son viol et que les autres ont violé ?

Le 17 janvier, Emily S… a répété à la cour qu’elle n’avait embrassé personne dans ce bar, qu’elle avait repoussé les tentatives des uns et des autres. « Ils ont essayé à plusieurs reprises, j’ai évité, reculé ou ri », déclare-t-elle à la barre. Les vidéos montrent qu’Emily S… a repoussé des hommes mais qu’elle a consenti un baiser à Nicolas R… à 23h19. Cela prouve-t-il pour autant qu’elle a menti ou que les policiers l’ont violée ?

L’un des avocats de la défense, Me Schapira : Avez-vous redit que vous n’aviez échangé que des bises avec les policiers ?

Emily S… : Pas autant que je m’en souvienne.

Avocat de la défense : Vous ne l’excluez pas ?

Emily S… : Pas avec ma langue, c’est sûr. […] Beaucoup ont essayé de m’embrasser.

Avocat de la défense : Vous ne l’excluez pas et c’était à votre insu ?

Emily S… : C’est correct.

Avocat de la défense : Vous avez été en somme victime de baisers ?

Emily S… : Correct.

Avocat de la défense : Dans vos souvenirs, vous n’avez pas été embrassée dans le cou ?

Emily S… : Oui, mais en voulant éviter un baiser sur la bouche, peut-être.

Avocat de la défense : Ce n’est pas volontaire, vous vouliez juste vous protéger d’un baiser ?

Emily S…, légèrement agacée : J’étais ivre…

Avocat de la défense : À l’entrée du 36 et avant les faits, vous auriez été vue par le planton du 36 échangeant un baiser avec Antoine Q… dans la voiture ?

Emily S… : Je ne me souviens plus. […] Je ne peux témoigner de ce que d’autres pensent avoir vu. […] Je l’exclus.

Avocat de la défense : Donc, là, vous vous en rappelez ?

Emily S… : Je confirme que pas de baisers.

[…]

Avocat de la défense : Antoine Q…, lui, dit que vous vous embrassiez dans la voiture et qu’un agent vous a vu vous embrasser dans la voiture.

Emily S… : Il a essayé peut-être.

Avocat de la défense : Vous ne vous en souvenez pas ?

Emily S… : Je n’ai pas dit ça, je ne dis pas que je ne me rappelle pas mais je dis que je ne vois pas le rapport avec ce qui s’est passé après, sans mon consentement.

Avocat de la défense : Il y a eu de la drague et des baisers, c’est dans ce contexte-là que vous êtes allée avec eux ?

Emily S… : Je ne suis pas d’accord avec cela. Je ne suis pas allée au 36 pour avoir du sexe mais pour devenir sobre.

À 00h28, Emily S…, Antoine Q… et Nicolas R… quittent le pub. Nicolas R… se rend au 36 à pied, il veut fumer sa cigarette et il est interdit de fumer dans les voitures de service. Antoine Q… et Emily S… montent dans la voiture, il faut quelques minutes pour traverser le pont et se garer à côté du 36. « Je vis l’instant, raconte Antoine Q…, je la laisse faire, c’est agréable, elle prend mon sexe, me caresse et me masturbe. On arrive quai des Orfèvres, la situation me plaisait, je mets ma main sur son short et d’un geste assez brusque, elle met ma main sur son short, je glisse un doigt. J’ai senti aucune résistance, on était devant le 36, un planton arrive et je retire immédiatement le doigt. Je ne sais pas ce qu’il a vu, j’étais un peu gêné. Je l’ai embrassée. » « Tout ça en conduisant !», s’exclame l’avocat général Philippe Courroye. La jeune femme ne se souvient pas de ce trajet – pour être précise : elle « n’est pas sûre à 80 % de ce qui s’est passé avant les faits » – à cause de l’alcool mais elle est formelle sur un point : il est impossible de glisser une main dans son short ultra moulant, surtout en position assise. C’est un point important : la pénétration digitale consentie – et sans éjaculation, tous les détails comptent –pourrait expliquer la présence de l’ADN d’Antoine Q… dans le vagin d’Emily S… à 8 cm de profondeur. « Vous avez de grandes phalanges », commentera encore Philippe Courroye. Le planton sur place ce soir-là, qui avait déclaré avoir vu Antoine Q… et Emily S… s’embrasser dans la voiture, est interrogé le 23 janvier par le président des assises. Il certifie ce qu’il a dit lors de l’enquête, aujourd’hui ses souvenirs sont davantage brouillés. La cour et l’avocat général ne le croient pas. La défense proteste, encore. Il s’agit d’un témoin, il n’a pas le droit de mentir, s’il le fait, c’est un faux témoignage. Pourquoi perpétuellement remettre en cause tout ce qui est dit à la barre depuis le début du procès ? Les avocats demandent que la cour puisse se déplacer sur place. Le président refuse. Le fonctionnaire de police s’agace, lui aussi. « Je trouve ça un peu blessant de croire qu’on m’ait demandé de dire certaines choses. »

Nicolas R… a eu, lui, le temps de traverser le pont, d’uriner contre le mur du 34 – ce qui agacera l’avocat général car le 34, ce n’est plus la police mais la cour d’appel –, de parler au planton et d’aller chercher Emily S… et Antoine Q…, garés quelques mètres après 36. La cour va passer une matinée à découvrir ce que la caméra plantée au-dessus de l’entrée du bâtiment a filmé ce soir-là. On y voit un planton, qui s’ennuie, faisant des allers-retours. On voit Nicolas R… arriver par la gauche, une cigarette à la main, discuter quelques instants avec l’agent. Il rejoint alors son collègue et la jeune femme, à droite de l’entrée du 36. C’est une supposition, ils sont hors champ. Antoine Q… apparaît alors à l’écran une sacoche à la main, il entre dans les locaux de la police – Emily S… ne l’intéresse plus, selon lui, en raison d’une odeur qui lui déplaît –, suivi de peu par Nicolas R… et Emily S…, qui titube légèrement. Ils s’arrêtent devant le bâtiment et se mettent à discuter avec deux plantons. La jeune femme parle, partage une cigarette avec Nicolas R… et fait des gestes avec sa main. Le téléphone de Nicolas R… s’allume. C’est Antoine Q… qui lui demande « s’il a des soucis avec les plantons. » Ils rentrent au 36 et disparaissent de l’écran. Il est 00h42.

Neuvième jour du procès – Les accusés racontent les faits

Il faut attendre neuf jours pour que Nicolas R… et Antoine Q… racontent leur version des faits. Lors de la huitième journée, Nicolas R… s’était levé pour dire au président et aux jurés : « Je n’arrive plus à dormir, je ne mange plus. […] Monsieur le Président, je n’en peux plus. […] Je veux être entendu ». Le magistrat avait assuré suivre un ordre logique, le procès ayant débuté le 14 janvier.

Le 24 janvier, en fin de matinée, au détour d’une question de la cour, Antoine Q… est le premier à s’exprimer. Après la soirée arrosée au Galway, il rejoint le 36 car il est de permanence et doit préparer une intervention le lendemain. Depuis la tribune de la presse, les accusés ne sont visibles que de dos. Ils ont l’air trapus, costauds, aux cous épais. « Quand je monte au bureau [00h40, ndlr], débute Antoine Q…, je vais dans le mien, je range mes affaires et m’affaire au dossier du jour. J’entends Nicolas R… et Emily S… arriver, le bip de la porte, la porte qui s’ouvre. Ils regardent des photos dans le couloir, Nicolas R… ouvre la porte de son bureau en face du mien et il montre ses affaires. […] Moi, je suis là, je vais les voir, avec une canette de coca, je rejoins le couloir et je vais aux toilettes quelques instants. Quand je ressors, la porte de Nicolas R… est fermée. Ça parle, ça rigole, je ne les dérange pas, je me doutais bien… et je retourne à mon bureau. J’entends à nouveau le bip du couloir, c’est Amaury R… qui arrive […], il passe, repasse et dit “salut”. La porte se referme. Sébastien C… arrive peu après. Il me demande : “Il est où Nico ?”, je montre la porte du bureau avec un petit sourire. Je finis ce que j’ai à faire. La porte de Nicolas R… s’ouvre, elle apparaît en short, les seins nus, en train de rigoler et de danser. Elle se place sous le ventilateur et danse sous le string [dans le bureau d’Antoine Q… et de Sébastien C…, un ventilateur accroché au mur s’actionne à l’aide d’un fil sur lequel est accroché un string, ndlr]. Je lui parle mal, je lui dis “rhabille-toi”. Nicolas R… la suit et nous dit “elle est barrée, elle est barrée”. Elle nous dit “no, take a photo”. Elle se dirige vers son sac et sort un appareil photo numérique rose [Emily S… a toujours nié avoir eu un tel appareil qui ne sera jamais retrouvé, ndlr] et le tend à Nicolas R… Il prend la photo et part. Elle a un énorme tatouage dragon sur l’épaule gauche, elle se rhabille et me dit “toilets”, je lui dis “oui, mais tu te dépêches”. Je l’accompagne. Quand elle sort des WC, Nicolas R… est parti. Sympa… Je me suis dit quelque chose du genre “il nous laisse son paquet”. Elle actionne alors la poignée du bureau de Nicolas R…, qui est fermée, et dit ”my jacket, my jacket, 500 dollars”. Ouh là, c’est pas bon, ça. On prend nos affaires. C’est pas bon, je pense. Elle dit “Il m’a volé, c’est pas un policier”. Je lui réponds “Tu t’en vas”. “Je partirai pas” ». C’est d’ailleurs ce qui explique, selon Antoine Q…, son sms à Nicolas R… à 1h38 : « Ouais, Nico, heu, tu peux, heu, venir là heu, apparemment elle a oublié sa jacket dans ton, dans ton bureau, voilà, allez à de suite ».

Mais son collègue ne répond pas. Antoine R… poursuit son récit. « Donc là, elle veut pas bouger du couloir, elle reste ; elle s’accroupit, elle pinaille, elle pense qu’à sa veste, Sébastien C… est avec elle, il lui parle. Dès que je m’approche, elle m’envoie balader. Ils se lèvent, ils avancent. […] On commence à descendre. Je n’ai pas tout de suite capté qu’ils ne me suivaient pas. Je suis énervé. La personne qui l’a montée [Nicolas R…, ndlr] la gère pas. Pendant ma descente, Sébastien C… m’appelle, il faut absolument ouvrir le bureau. Ça nous fait vraiment chier. Je dépose ma sacoche dans la voiture. Quand je remonte, je passe par le SAS, Sébastien C… est toujours dans les couloirs, près du bureau de Nicolas R… Je dois avoir un mot du genre “tu nous emmerdes”. On a tout un protocole pour avoir un pass pour ouvrir les autres bureaux. […] J’entre dans celui de Nicolas R… suivi d’Emily S… “Regarde, ta veste est pas là”. Elle fait le tour, ne voit rien et ne dit rien. […] On s’en va. Elle marche. On voit qu’il y a quelque chose qui ne va pas, qu’elle est obnubilée par sa veste. “My jacket, chère, 500 dollars.” Elle a ces mots : “Y a des caméras ?” “Oui, tu descends.” Je lui parle sèchement. On passe le PLS6 [au 2e étage, ndlr]. Lionel S… se lève et rigole en nous voyant. Elle va directement à lui, « je veux voir un vrai policier », on s’écarte un peu. Lionel S… a un sourire et, à un moment donné, il nous regarde et me fait “Je crois qu’elle dit que vous l’avez forcée à faire des choses”. Moi : “Mais qu’est-ce que tu racontes ?”. “Je te parle pas à toi”, elle dit. Je m’écarte. Sébastien C… part chercher la veste. […] Elle chouine, elle pleure pas à chaudes larmes et pouf, elle se retourne et descend le dernier étage. Je dis : “Faut pas la prendre au sérieux…” Je lui repasse devant et on descend les escaliers. Je lui dis, “pourquoi tu dis des trucs pareil ?” “Je veux pas te parler.” Elle s’accroupit, elle s’affaire à quelque chose, elle fouille dans son sac et se lève. » Ils sont dans l’entrée de la cour du 36. « Dans le SAS, je crois me rappeler, le collègue dans la guérite est au téléphone, on passe le SAS, elle se met à pleurer. “C’est de la merde, faut la dégager”, j’ajoute. J’essaye de rappeler Nicolas R… encore. »

Interrogé par le président, Antoine Q… finit par pleurer. « Je veux bien avoir fait des erreurs mais jamais j’aurais fait des saloperies pareilles. […] On a beau être une famille, j’aurais jamais couvert… […] » L’accusé, qui a embrassé Emily S… et qui prétend l’avoir caressée dans la voiture, pourquoi n’en a-t-il pas profité à ce moment pour « continuer la soirée » ? « Parce qu’elle n’a pas l’air normal, ce n’est pas une situation normale, ce n’est pas normal d’avoir une fille seins à l’air dans nos bureaux. Si on nous voit… ce comportement n’est pas adapté », s’énerve le policier. Et puis, il répète ce qu’il vient de dire, pressé par les questions de la cour. Pour lui, tout a « basculé » quand la plaignante s’est aperçue que Nicolas R… était parti sans la prévenir. Selon les témoignages, Emily S… était en pleurs, dans un état de panique évident, dès sa descente dans les escaliers. C’est qu’il s’est passé quelque chose, non ? « Quand Mme S… arrive à l’étage, elle n’est pas en pleurs. Lionel S… a le sourire aux lèvres, il se lève, il va la voir, elle ne se plaint de rien, elle lui parle de ses vacances même, je crois, et à un moment donné, il y a un changement de comportement. Elle se plaint et il change de tête. »

L’avocat général, Philippe Courroye : C’est curieux quand même que, dans cet univers viril de la BRI, Sébastien C…, qui a reçu le sms de Nicolas R… « ça c’est une touzeuse dépêche », ne vous dise pas, en arrivant, « je me doute de ce qu’ils font, regarde le SMS » ?

Antoine Q… : Je ne me suis jamais vanté par exemple d’avoir une maîtresse.

L’avocat général : Même pas pour dire, « il se paie une bonne tranche, dis donc ! » ? […] Finalement, cet univers machiste de la BRI est totalement faux. On s’est trompés. […] Quand la porte de Nicolas R… est entrouverte, vous ne rentrez pas dans le bureau au vu de ce qui s’était passé dans la voiture ?

Antoine Q… : À aucun moment.

[…]

L’avocat général : Qu’est-ce qui, selon vous, a changé ce comportement ? Qu’est-ce qui a pu se passer pour qu’elle soit affolée ?

Antoine Q… : Son comportement change. Je ne peux pas le savoir, je n’y étais pas. Quelque chose qui lui a pas plu. Elle pleure absolument pas mais quelque chose ne va pas.

[…]

L’avocat général, hausse le ton : Monsieur Q…, je veux bien qu’elle ait changé de comportement mais ce n’est pas ce qui ressort des plaintes et des dépositions. Comment expliquez-vous les différents témoignages ? […] Vous avez le droit de mentir, pas les témoins. Ils ont le droit de se tromper. S’il n’y avait qu’un témoignage, or il y en a plusieurs.

Antoine Q… : Je n’ai pas dit qu’elle n’avait jamais pleuré.

L’avocat général : Si tout cela est faux, pourquoi le dit-elle ?

Antoine Q… : C’est la question…

L’avocat général : … que je vous pose !

Antoine Q… : C’est une de mes interrogations. C’est pour ça que je vois un psy depuis deux ans. […] Soit elle est machiavélique et en veut à la terre entière, soit elle veut de l’argent…

L’avocat général : C’est parce qu’on lui a volé sa veste qu’elle a échafaudé cette histoire ?

Antoine Q… : Je n’ai rien fait de ce qu’elle raconte et je ne comprends pas pourquoi elle le fait.

L’avocat général : Si c’est un mensonge, il faut avoir un intérêt. Elle avait des raisons de vous haïr ? Vous n’avez pas un passé ensemble, pas de différents sentimentaux ? Elle vous haïrait parce que vous lui avez mal parlé ?

Antoine Q… : Je pense que ça y contribue.

L’avocat général : Quatre ans de procédure, des auditions, des confrontations, des expertises… Vous pensez que Mme S… vous aurait accusé de viol parce que vous lui avez mal parlé ? C’est une question qu’on est en droit de se poser !

Antoine Q… : Je me la pose aussi.

Il est 18h27 ce jeudi 24 janvier 2018. La salle d’assises du palais de justice de Paris attend le témoignage du second accusé. La cour, ses jurés doivent demeurer attentifs. Ce matin, ils sont arrivés, comme chaque jour, avec leur bloc-notes et leur stylo et ont rempli des tas de feuilles dès 9h30. Nicolas R…, assis face à la cour et devant son collègue, se lève. Emily S… n’est pas là. Le président : « Alors, nous allons évoquer avec vous la suite ». « Une fois qu’on a passé la voûte, Emily et moi, on arrive devant les escaliers, on se tient la main, dans un geste d’affection, je prends un peu de distance devant le planton, j’ouvre la porte, je passe tout droit. Il y a un petit temps mort, je lui explique ce qu’est la brigade criminelle, on continue de monter, on passe devant la brigade des stups en étant assez proches. […] On arrive dans le service, il y a quelques photos de grandes affaires – Mesrine, l’opération de Pantin… – je lui explique, j’ouvre le bureau. Dans le bureau, je lui montre ma combinaison d’honneur avec les médailles et des photos de sniper. Après, je ferme la porte pour plus d’intimité, on échange des caresses et des baisers, on est dans quelque chose de festif, on rigole, on discute, on s’embrasse. On commence à parler de sexualité. À l’époque, je faisais des rencontres d’un soir, j’étais célibataire. Je lui explique que je suis assez libéré, elle aussi. On parle de sexualité libérée tout en continuant nos gestes. […] On parle de sexualité avec une pluralité d’auteurs, d’échangisme. J’appelle au téléphone Sébastien C… pour savoir s’il est toujours au Galway. […] Je savais pas si je restais avec elle. […] Je discute avec Sébastien C…, il me demande si ça se passe bien et si on va à la soirée dans le XVIe. Il me dit qu’il doit récupérer des affaires au bureau, on discute un peu du moment que je vis, que ça se passe bien, qu’on est assez open. » Dans quels termes ?, interrompt brièvement la cour. « Dans sa globalité, c’est du “tu t’emmerdes pas !”, “non, ça va, c’est bien”, “c’est bien, en plus elle est bonne, je suis excité, elle me caresse”. On parle cul, c’est un moment plus qu’agréable. […] C’est jovial, je suis excité, c’est là que j’envoie mon SMS à Sébastien C… : “ça c’est une touzeuse dépêche”. »

« Vous faites tout en même temps ? », interrompt à nouveau le président des assises. La salle sourit. « Je suis devant elle, avec elle, au téléphone. […] On se caresse le corps, on s’embrasse, il y a un moment où je lui tiens la main, je suis au téléphone, je lui envoie le texto, je lui ai pas demandé si elle voulait que quelqu’un vienne, c’est bête, c’est potache… Sébastien C… me rappelle pour rigoler : “c’est quoi ce texto ?”. Pour lui, c’est pas son genre de nana. […] Emily S…, ça ne lui pose pas de problème. Elle est alcoolisée, je suis alcoolisé, on est dans une ambiance festive. Je n’imagine pas la frapper et puis envoyer un sms pour dire “c’est une partouzeuse”. Sébastien C…, je le vois pas revenir au bureau. Dans le même moment, elle m’a remontré son tatouage, elle enlève le haut, j’ai dégrafé mon jean, elle, son collant et son short, j’étais appuyé sur le bureau, elle m’a caressé au niveau du boxer. J’étais sur le bureau, c’est là qu’elle a commencé la fellation. Le côté alcoolisé a dû être une des raisons pour lesquelles j’ai eu une panne, je bandais plus, je remonte mon shorty, j’ai dit “laisse tomber, c’est pas la peine”. Elle se lève, on discute, elle me fait comprendre qu’elle ne comprend pas pourquoi je voulais depuis le début et que d’un seul coup, je veux plus. […] Là, elle bascule du côté festif vers un côté plus sévère, pas agressif mais le ton est plus sec. J’ai pas compris… c’est vrai que je n’ai pas eu un comportement de gentleman. Je sais que je lui posé la question, elle m’a expliqué qu’elle avait une vie compliquée, qu’elle prenait des médicaments, elle me les a montrés dans son sac – c’est de la drogue [médicaments à base d’opiacés, ndlr]. Je lui ai dit que nous étions dans des locaux de police, au secours. “Ça suffit, on s’en va.” Elle remonte son shorty, j’entrouvre la porte. Elle est partie seins nus, dans le bureau d’en face, un peu olé olé. J’ai ramené ses habits qui étaient sur la table. Là, j’ai dit à Antoine Q… et Sébastien C… : “Elle est pas bien, elle est tarée, faut qu’elle redescende”. Elle m’a tendu un appareil photo, j’ai pris la photo. Je lui ai dit de se rhabiller et là, elle voulait plus me calculer. Je ne comprenais pas. Elle parlait avec Antoine Q… et Sébastien C… À un moment, j’ai pris la décision de partir, je regrette, je n’aurais pas dû partir. Quand je pars, elle est en conversation, joviale. Ça ne correspond en rien au comportement décrit en bas du 36. »

Emily S… est revenue dans la salle d’audience, à côté de ses deux avocats Me Obadia et Me Stasi. Elle triture un mouchoir en papier. Sa mère, assise derrière elle, a posé sa main sur l’épaule de sa fille. Elle repartira quelques minutes plus tard.

Le président, Stéphane Duchemin : Est-ce que cette soi-disant conversation sur la liberté sexuelle arrive pour justifier le texto « partouzeuse » envoyé à Sébastien C… ? 

Nicolas R… : Je l’ai effacé ce texto, j’ai eu peur d’en parler à la première audition de l’IGPN. [Plus tard, il dira à la barre, interrogé par l’un des avocats de la partie civile, qu’il a d’abord voulu « se libérer du plus important, la fellation. Après, j’étais très perturbé psychologiquement. Le sms m’est sorti de la tête, m’en suis souvenu au moment des résultats des expertises. Avant, ce qui m’importait, c’était le retour de l’ADN pour montrer que je n’ai rien fait d’autre que d’accepter une fellation », ndlr.]

Le président : On n’a jamais retrouvé cette photo que vous auriez prise ni même cet appareil photo rose ou rouge [Emily S… a toujours nié avoir un tel appareil, ndlr] qui aurait servi à la prendre…

Nicolas R… : Je n’ai aucun intérêt à parler de cet appareil.

Le président : Quelle est la réaction d’Antoine Q… et de Sébastien C… qui voient Mme S… arriver dans leur bureau ?

Nicolas R… : Ils sont surpris, pas affolés. Après, moi je leur ai dit qu’il fallait qu’elle se rhabille et qu’elle descende. Sébastien C… a discuté avec elle, je suis parti, avec ce contexte festif. […] La situation n’était pas problématique, je n’avais pas l’impression d’avoir foutu une situation problématique.

Le président : Depuis le début de la soirée, vous avez un bon contact avec elle, vous avez même l’impression que vous pouvez partager ce moment avec une « pluralité d’auteurs ». Qu’est-ce qui fait qu’une petite panne – ça peut arriver à tout le monde et elle semble avoir retrouvé sa joie de vivre – vous empêche de recommencer ? Avec Sébastien C… qui est là en plus ?

Nicolas R… : Le temps de parler, ça m’a fait changer d’avis…

[…]

L’avocat général, Philippe Courroye : Vous avez la tête où, Monsieur R… ? Au Galway ? À la soirée d’après ? Avec Mme S… ? Généralement, quand on embrasse une femme, on met son téléphone de côté. Je suis assez binaire. C’était quoi votre plan ?

Nicolas R… : Je ne voulais pas que Sébastien C… parte à la soirée sans moi et je voulais rester avec Mme S…

L’avocat général : Pour un tireur d’élite, généralement, on se concentre sur la cible !

Nicolas R… : […] Si j’étais en train de violer quelqu’un, ça ne me viendrait pas à l’esprit d’envoyer un sms disant « viens partouzer » !

L’avocat général : Sauf si d’autres personnes sont déjà avec vous ?

Nicolas R… : Si ça avait été aussi organisé, calculé, je serai jamais passé devant des caméras de police.

L’avocat général : Vous n’aviez peut-être pas prévu… « C’est une partouzeuse, dépêche-toi », ça ne veut pas dire « viens en profiter » ?

Nicolas R… : Euh… si Sébastien C… était venu dans mon bureau, on aurait vu l’ambiance.

L’avocat général, parlant plus fort et plus rapidement : Vous l’invitez à un plan à plusieurs, donc ?

Nicolas R… : Si elle est ok, oui, sinon jamais je la forcerai.

L’avocat général : Elle était demandeuse ?

Nicolas R… : Non, j’envoie ce texto rapidement, bêtement. S’il était venu, je lui aurais pas dit « viens, on va la tenir et la violer ». Elle a dit qu’on s’était pas embrassés. Il a fallu la vidéo pour montrer que je mentais pas ! Tout ce que je peux dire, j’ai l’impression que ça compte pas. Je n’ai jamais violé Mme S…, je n’ai jamais plaqué Mme S…

L’avocat général : Il n’en reste pas moins qu’au moment du texto, avait-elle ouvert la porte à une relation à trois ?

Nicolas R… : Jamais je n’aurais imposé ça !

[…]

L’avocat général : Il y avait quoi à filmer à votre avis [il est établi que la vidéo de Sébastien C… s’est déclenchée à 1h36 mais elle a été supprimée, v. en fin d’article la chronologie de la soirée, ndlr] ? Des dossiers ? Du matériel d’armement ?

Nicolas R… : Je ne sais pas.

L’avocat général : C’est la nuit des bugs décidément ! C’est la nuit des pannes !

[…]

L’avocat général : Existe-t-il un passif entre vous ?

Nicolas R… : Je sais qu’elle a menti, je vis l’enfer aussi depuis cinq ans. Je ne vois pas comment je peux la plaquer sur mon bureau, qui est tout petit, plein d’ordinateurs. Je ne vois pas comment j’aurais pu lui plaquer la tête, sans qu’elle ait des marques. Je me cogne, j’ai une bosse.

[…]

L’un des avocats de Nicolas R…, Me Schapira : Ce sms, il est moche, il est grossier. Mais moi, ce sms m’a enthousiasmé. Car, à moins que vous soyez psychopathe, Monsieur R…, première hypothèse : vous êtes en train de commettre un viol seul et vous envoyez un texto. On fait du mal à quelqu’un et on dit « touzeuse » ? Seconde hypothèse, vous envoyez un sms car vous voyez Mme S… être victime d’un viol par quelqu’un d’autre. Elle est en train de souffrir et ça, ça vous inspire « woah, elle en prend du plaisir ».

Il est 20h37. L’audience est levée.

Dixième jour du procès – Sébastien C…, un témoin gênant ?

La déposition de Sébastien C… est très attendue également. Le policier était au Galway le 22 avril 2014. Il a bu mais il est dans « un état correct ». Lorsqu’il retourne à son bureau du 36, qu’il partage avec Antoine Q…, les deux accusés et Emily S… y sont. Il a également été destinataire du sms de Nicolas R… lui indiquant que la jeune femme est « une touzeuse » et qu’il fallait qu’il « se dépêche ». À 1h16 – ils sont au moins quatre au cinquième étage : Emily S…, Sébastien C…, Antoine Q… et Nicolas R… –, la caméra de son téléphone indique le début de l’enregistrement d’une vidéo, qui a été effacée par la suite. Son ADN n’a pas été retrouvé sur la partie civile, qui n’a pas pu dire si c’était lui le troisième agresseur. Il n’est donc pas accusé. Il a des choses intéressantes à dire, certainement, des détails à rappeler ou à révéler. Il est resté cinquante minutes sur place. C’est le témoin-clé ?

Bras derrière le dos, il parle d’une traite, un peu à la manière d’un procès-verbal. « Je serai sincère, je vais vous faire part de tous mes souvenirs. J’ai participé à une soirée dans un pub, le Galway. La soirée s’est plutôt bien passée. Je me suis rendu à mon bureau de la BRI pour récupérer mes affaires et rejoindre Antoine Q… qui devait me ramener. Après un temps, une personne dénudée étrangère au service est arrivée dans notre bureau, elle gesticulait, euphorique et m’a paru perturbée. C’était une situation pas commune. Le départ de Nicolas R… a fait basculer la situation, cette personne était déçue par son départ. Elle a commencé à se plaindre du vol de sa veste, c’était difficile de la calmer. Après, nous avons réussi à sortir des locaux et la plainte pour vol s’est transformée en plainte pour viol. J’ai fait des recherches pour sa veste mais cette personne s’en fichait. »

Il s’arrête, il a terminé. Décontenancé par la brièveté de la déclaration, le président ajoute : « il y a des éléments que vous semblez avoir omis ? ». Oui, il y a effectivement « plusieurs échanges téléphoniques » et puis, aussi, « Nicolas R… m’a fait part qu’il était avec en compagnie de la personne qu’il avait rencontrée au bar, qu’il faisait visiter le 36 et il m’a envoyé un texto à connotation sexuelle. Je lui ai fait part que j’avais pas du tout envie de partouzer et que je trouvais ce texto hors contexte et décalé. Je lui indiquais que j’étais fatigué et que je voulais rentrer chez moi ».

Le président : Vous allez vous retrouver dans un sms, celui de votre collègue Amaury R… envoyé à 8h46 du matin, quelques heures après les faits. C’est un résumé de la soirée qui retient l’attention des enquêteurs [« Suite à notre soirée arrosée, Antoine, Gamin et Nico ont monté une gonzesse au 36 pour la fourrer… sauf qu’elle a déposé plainte pour viol », ndlr]

Sébastien C… : C’est un raccourci fondé sur aucune réalité. Demandez à Nicolas R… qui a certainement plus d’explications. Je n’ai baisé personne et je n’ai rien fait à connotation sexuelle.

Le président : Pourquoi cette erreur d’appréciation ? Vous aviez eu une discussion au Galway ? Vous aviez envisagé quelque chose ?

Sébastien C… : Du tout. Aucune organisation n’a été faite dans ce bar. Amaury R… a cette perception de par le bordel, les déclarations qui fusent, le flou total. Je pense que ce n’est pas fondé sur quelque chose de concret.

[…]

Le président : Après le sms de Nicolas R…, on vous voit vite arriver au 36 en tout cas.

Sébastien C… : C’est mon bureau, mon service, ma deuxième maison.

[…]

Le président : On a retrouvé une vidéo effacée dans votre téléphone. On attend vos explications.

Sébastien C… : J’ai découvert le déclenchement de mon portable. […] Mais rien n’a été retrouvé. Je n’ai aucun souvenir d’avoir filmé ou d’avoir supprimé. Ou alors, il y a eu une envie de vouloir filmer quelque chose mais sans le faire. […] Ça arrive les manipulations intempestives. Ça m’est déjà arrivé de prendre une photo dans la poche.

Le président : Et de supprimer une photo aussi ?

Sébastien C… : Il y a dû avoir un déclenchement et j’ai dû supprimer. Je ne peux pas vous inventer la vérité ! […] Mon seul regret, c’est de ne pas avoir filmé cette scène.

Le président : Et la photo de Mme S…, prise dans votre bureau, sous le string, vous vous en souvenez ?

[La tension monte, un avocat de la défense dénonce « le sabotage » de l’audience par le magistrat qui remet en cause les propos du témoin, il demande à ce que soit donné acte, ce qui lui est refusé, ndlr.]

Sébastien C… : Je n’ai pris aucune photo ce soir-là. […] J’ai entendu parler d’une photo. […] J’ai beaucoup réfléchi, j’ai du mal à m’en souvenir, je devais être au téléphone avec un collègue. […] Ce qui est sûr, c’est que je n’ai pris aucune photo avec mon portable. Je n’ai rien dissimulé ce soir, je ne suis responsable de rien et je crois en l’innocence de ces deux personnes.

Le président, impassible : Qui a pris cette photo ?

Sébastien C… : Ce n’est pas moi.

Le président : Comment ça se fait que vous vous rappeliez de si peu de choses ?

Sébastien C… : Je ne me souviens pas des détails sur une soirée de si peu d’intérêt.

Et après ? Le témoin répète. « L’élément marquant a été le départ de Nicolas R…, il est parti sèchement et j’ai toujours cru que Mme S… ne l’avait pas vu partir. J’ai pensé qu’elle était outrée, déçue… comme si elle avait été abandonnée, je ne veux pas interpréter. […] Elle est dans un bad trip, avec son blouson à 500 euros. Mon but était de la rassurer et de l’extraire de là. […] J’essaie de la calmer, avec mes mots. Elle fait demi-tour quand la descente est amorcée, elle veut récupérer son bien. J’ai toujours pensé qu’elle disait vrai, que son blouson était dans le bureau de Nicolas R… […] Ils ont cherché, il n’y avait pas de veste, on est partis. […] Étant donné qu’Antoine Q… descend, qu’elle fait demi-tour, c’est impossible de la laisser partir sans gérer la situation. […] Je peux me rappeler d’un voyou mais des moments de vie qui n’ont aucun intérêt, vous comprenez ? J’essaie d’être clair. […] Après, c’est un peu long, fastidieux, elle rit, elle passe du rire aux larmes, elle est peu structurée à ce moment-là. Elle se plaint assez rapidement. Je suis perturbé par ses déclarations dans le bureau, je prends l’initiative et je reste dans le SAS et je prends la décision de retourner au bar chercher sa veste. La situation est farfelue. Quand je suis revenu, avec la veste, elle se plaignait d’agressions sexuelles. J’ai avisé mon chef de groupe. […] Elle parle de quatre ou trois violeurs… Dans ma tête, les hypothèses, je me les suis toutes faites. Celui qui a laissé son sperme, il est parti en hélicoptère, c’est le fantôme du quai des Orfèvres… Cette affaire est une merde. […] Je ne crois à aucun des éléments décrits par Emily S… Ils ont essayé de sauver leur famille, leur carrière, c’est des gens qu’on a retiré de la BRI, qui auraient pu servir au Bataclan. […] Je ne peux plus être dans un ascenseur seul avec une femme, je suis traumatisé, marqué au fer rouge. »

L’avocat général s’étonne à nouveau « des pudeurs de jeune fille » de la BRI. Sébastien C…, qui est interrogé depuis deux heures, s’agace. « Je n’ai rien à dissimuler, vous comprenez, ça ? Je ne couvrirais jamais un crime ! » « Le fantasme des gens, c’est que c’est une affaire machiavélique. Je ne l’ai jamais cru et je ne le croirai jamais ! », « ce sont des hypothèses inexplicables », « c’est une menteuse, j’ai toujours dit la vérité ». Était-ce habituel de monter des conquêtes au bureau ? « Ça s’est toujours dit, ça a dû se faire mais je n’ai pas le souvenir que les gens s’en vantaient. » Me Compoint, avocate d’Antoine Q…, fustige « le fantasme de solidarité » entre « frères de feu », ces frères qui se protégeraient et mentiraient de concert. Il faut qu’Emily S… réagisse. Le président refuse. La défense monte au créneau, comme chaque jour, dans ce procès devenu une fournaise judiciaire. « Vous n’êtes pas un chef de gare, si ? Ou est-ce qu’on veut suivre ce tracé accusatoire depuis le premier jour ? », lance, exaspéré, Me Schapira. « Appelez le bâtonnier », répond mollement le magistrat. « Non ! Ce n’est pas le bâtonnier qui sera en salle des délibérés ! », gronde l’avocat. Lorsque l’audience reprend, Emily S… s’excuse de « disparaître parfois » de la cour, « c’est très difficile pour moi de rester ici et d’écouter ». Elle ne se souvient pas de s’être plainte de la disparition de son manteau, elle voulait juste « se couvrir » à ce moment-là. Elle a rassemblé ses affaires – sauf son collant résille qui avait disparu et qu’on ne retrouvera jamais – et « honnêtement, j’étais en état de choc, ma veste n’était pas vraiment ma priorité ». Sébastien C… « ment, tout ce qu’il décrit n’est pas vrai ».

Une enquête bâclée, des mensonges, des traces ADN et le troisième sperme

Lorsqu’Emily S… descend, en pleurs, « en état de choc », expliquant qu’elle a été violée dans les locaux du 36, c’est le « bordel ». Assise sur une chaise dans l’entrée du bâtiment, elle parle en anglais, la police française n’y comprend pas grand-chose, on va chercher les serveuses anglosaxonnes du Galway, Emily S… ne veut parler qu’à des femmes, elle demande s’il y a des caméras, les coups de fil « à la hiérarchie » fusent, Antoine Q… et Sébastien C… sont là, Antoine Q… alerté revient. Les commissaires-divisionnaires débarquent. L’un d’entre eux met en garde les mis en cause : « ce sont des accusations très graves, je les ai prévenus, il va y avoir des examens, ils disaient qu’ils voulaient ces examens pour se disculper ». L’IGPN est saisie quatre heures après et ne sera sur place que dans l’après-midi. En attendant, les bureaux ne sont pas sanctuarisés, les tests d’alcoolémie ne seront pratiqués que sur la victime. Les enquêteurs ne relèvent aucune trace concluante dans les locaux et ne retrouvent pas les verres à whisky. Le chef de la BRI Christophe Molmy « avait pourtant donné instruction pour qu’on ne touche à rien ». Entre les deux perquisitions et les multiples allées et venues, les verres vont réapparaître. Le doute sur l’honnêteté de l’enquête s’installe. « J’imagine que si on avait enlevé des objets avant la première perquisition, on ne les aurait pas remis pour la deuxième », tempère leur patron. Sébastien C… reconnaît que, « si les actes avaient été respectés, on n’en saurait pas là. Cette affaire est une cata ».

Autre indice pour l’accusation : les accusés vont évoluer dans leurs déclarations. Ni l’un ni l’autre n’évoque lors du premier interrogatoire les attouchements dans la voiture ou la fellation dans le bureau. Antoine Q… et Nicolas R… ont peur, c’est ce qu’ils disent. Christophe Molmy le reconnaît bien volontiers à la barre. « De toute évidence, ils n’ont pas dit la vérité tout de suite. Ils ont dû se dire qu’ils seraient exclus de la brigade, ils devaient être tétanisés, je suis leur chef de service, je peux les comprendre. […] Il est regrettable qu’ils m’aient menti, ça induit un doute sur leur parole. Je suis déçu mais je ne leur en veux pas. »

Et puis, il y a les expertises génétiques. Trois ADN ont été retrouvés sur Emily S… Un premier ADN de contact d’Antoine Q…, « mélangé de façon minoritaire (moins de 5 %) à celui d’Emily S… » était retrouvé sur le string de la victime, au niveau de l’entrejambe », sur son cou, sur son avant-bras droit et le milieu du dos. Celui de Nicolas R… était également retrouvé sur le sous-vêtement et le bas du dos de la jeune femme. Les prélèvements vaginaux permettent de retrouver l’ADN d’Antoine Q à une profondeur de 8 cm environ. Des traces ADN d’Emily S… seront à leur tour retrouvées sur les caleçons des deux accusés. Leur sperme également. Ils nient cette possibilité. Pas avec elle, en tout cas.

Du sperme à l’arrière du string de la jeune femme était prélevé : son propriétaire, « M1 », ne sera en revanche jamais retrouvé. Il ne correspond ni à celui des cent cinq fonctionnaires opérationnels le soir des faits, à ceux figurant sur Interpol ou dans le FNAEG, ni à celui de son ami canadien présent à Paris, ni à celui de son petit ami de l’époque. Emily S… n’a jamais eu d’explication à ce propos, ayant toujours formellement démenti une pénétration vaginale complète avec le jeune américain rencontré deux jours avant. Les trois semaines d’audience ne résoudront pas l’énigme.

Des incohérences, il y en des tas d’autres pour la défense. Marion Grégoire, avocate de Nicolas R… avec Me Schapira, reviendra plusieurs fois sur les contradictions d’Emily S… Le whisky qu’on l’a forcée à boire, qui en a eu l’initiative ? Elle ne se souvient pas qui, « elle trébuchait ». Le silence assourdissant durant le viol, sauf pour entendre le « clic » d’un appareil photo et l’ouverture d’une capote ? « À ce moment, j’essaie de me dissocier de moi-même pour ne pas vivre ce qu’ils me font ». A-t-elle proposé à l’américain rencontré la veille des faits au Galway, comme il l’a affirmé, de monter dans sa chambre d’hôtel après une pénétration digitale ? « Peut-être qu’il ne se rappelle pas des choses comme moi ». Sa relation avec Max R… ? C’était juste un ami et non, elle n’avait pas eu de relation avec lui à Paris, ce que l’avocat canadien contredit. A-t-elle dit à la policière qui l’entendait après les faits que sa carte de police – elle ne fait pas partie de la police – était dans le coffre de l’hôtel ? « C’était pour qu’on me prenne au sérieux, ils ne voulaient pas me croire ». A-t-elle montré à l’agent une photo de son filleul disant que c’était son fils ? « Non ». Une amie canadienne, interrogée pendant l’enquête, a raconté qu’Emily S… avait été agressée sexuellement par son grand-père lorsqu’elle avait 10 ans ? « Elle m’a dit qu’elle avait pris de la drogue quand elle avait dit ça. Je n’ai jamais été agressée sexuellement par mon grand-père ». Sébastien C… dit qu’il lui a parlé pendant trente minutes dans les bureaux ? « Il ment, on n’a pas parlé ». Les serveuses qui affirment qu’Emily S… avait évoqué une fellation consentie avant le viol, elles mentent également ? « Oui, je n’ai jamais dit que c’était consenti ». Mais « pourquoi tous ces gens mentiraient-ils ? », interroge l’avocate. Réponse lapidaire d’Emily S… « Je ne peux pas dire pourquoi les gens font ce qu’ils font. »

Anne-Laure Compoint, avocate d’Antoine Q…, est piquante. Elle déroule minutieusement toute la scène de viol, telle qu’Emily S… l’a décrite, en demandant à chaque étape l’approbation de la Canadienne.

L’avocate d’Antoine Q…, Me Compoint : Dans le premier bureau, vous avez été mise à genoux, on vous a introduit de force un sexe dans la bouche, vous avez été relevée par les aisselles, vos vêtements ont été retirés, votre tête a frappé fort car vous avez été poussée, vous aviez les fesses en l’air, le haut du corps posé sur le bureau. Il y a eu la première pénétration. Vous avez été maintenue sur le bureau, une main entre vos épaules. L’auteur de la première pénétration se retire. Un autre homme vous a plaquée à nouveau la tête sur le bureau. C’est la deuxième pénétration. Quand c’est terminé, vous attrapez vos affaires, vous essayez de partir, vous allez jusqu’à la porte mais vous êtes rattrapée et emmenée dans un autre bureau. Dans ce deuxième bureau, vous n’êtes pas rhabillée, vous trébuchez sur les genoux, un homme a mis son sexe dans votre bouche, vous avez été relevée et redressée, vous avez perdu l’équilibre, on vous bascule sur une chaise au niveau des hanches avec le haut du corps au niveau du bureau. C’est la troisième pénétration vaginale. Vous êtes maintenue. On vous a frappée puisque vous dites que « lorsque ma tête a heurté le bureau, j’ai vu les étoiles ». […] Mme S…, vous avez été examinée par un médecin. […]Il a été relevé une ecchymose au gros orteil du pied gauche. […] Vous portez des talons hauts, des résilles, ça strie la peau.

Emily S… interrompt pour préciser qu’il s’agissait en réalité de collants, façon résilles. Anne-Laure Compoint poursuit. « Vous aviez très mal aux pieds, avez-vous dit. Le médecin a constaté également une ecchymose au genou droit. Je me demande, Mme S…, quand, pliée sur les genoux, vous êtes contrainte à une fellation, qu’on vous maintient, que vous êtes poussée et que vous trébuchez sur les genoux, je me demande comment vous n’avez pas a minima deux marques sur chaque genoux ? 

Emily S… : Je ne suis pas médecin.

Me Compoint : On constate également une marque millimétrique sur le bras et une petite marque sur la cuisse gauche. […] Mme S…, vous décrivez des faits de violence, vous dites avoir été traînée sur dix mètres dans le couloir, et vous avez une éraflure millimétrique sans marque de prise nulle part !

Emily S… : Je ne suis pas médecin.

Me Compoint : Il y a aussi une lésion sur la grande lèvre, une « petite lésion ». Il y a une nomenclature des lésions des victimes de viol. Vous n’avez aucune lésion sur la fourchette. Je vous ai imprimé un dessin.

L’avocate est interrompue par le président et les avocats de la partie civile, outrés. Elle demande néanmoins à faire venir un policier – jamais entendu – qui aurait refusé, selon Emily S…, de prendre les photos qu’elle avait prises seule, quelques jours après les faits, montrant des bleus apparus sur le visage. La cour refuse.

Douzième jour d’audience – Les plaidoiries de la partie civile

Dans « ce brouillard indescriptible » – c’est Me Sophie Obadia, l’une des avocates d’Emily S… qui le dit –, il n’y a qu’une chose à garder à l’esprit, qui « doit nous obséder » : la vidéo de l’entrée du 36 quai des Orfèvres. « Ça, c’est la réalité. Tout le reste, ça n’est pas grand-chose. Votre obsession, votre étalon. Qu’est-ce qu’elle nous montre ? […] On voit Antoine Q… monter seul et vite. On voit que Nicolas R… ne tient pas du tout Emily S… bras dessus bras dessous comme il l’avait dit, qu’il ne l’embrasse pas amoureusement et, surtout, on voit qu’Emily S… titube et qu’elle a l’air content. » Ah, « une bonne victime, c’est une victime qui disparaît » mais Emily S… n’a pas disparu, elle est celle qui a enduré « le parcours du combattant ». Car « le consentement, c’est pour tout le monde, ce n’est pas à géométrie variable » en fonction des femmes. Emily S… est allée seule dans un bar à l’ambiance de « meute obscène ». Entre elle et Nicolas R…, ce n’est pas une histoire d’amour, « c’est un viol d’humiliation, c’est les fêtes de Bayonne ». Le « piège » s’est refermé quand elle passe le SAS du 36, quand les caméras ont disparu. C’est « un viol lâche, veule, de groupe, un viol mou ». Emily S…, cette fille « cabossée », « overfriendly », « émotive », « crédible », « crédule », « se bat, ploie, lâche, se dissocie, se soumet mais elle dépose plainte. Elle est KO debout. […] M. R…, vous auriez pu lui tendre la main à la place de cette corrida. Mesdames et messieurs les jurés, vous allez rendre à cette femme le respect qu’elle mérite, vous allez l’aider à aller de l’avant. Vous ne lui rendrez jamais sa dignité. Sa dignité, elle ne l’a jamais perdue ».

Ce procès pour viol s’est-il résumé à confronter la parole de l’un contre celle de l’autre ? Non, pour Mario Pierre Stasi, le deuxième avocat d’Emily S… Quoi, « c’est parole contre parole alors qu’on a des ADN dans le fond du cul-de-sac vaginal d’Emily S… ? C’est parole contre parole quand on trouve du sperme dans leur caleçon ? Ce parole contre parole, c’est dépassé, c’est une supercherie ! » Et les données téléphoniques des policiers effacées, « c’est des pipeaux de flics, ça ». Sans oublier l’enquête lacunaire, les mensonges lors des interrogatoires et l’alcool qui « libère les pulsions, qui fait monter l’adrénaline, qui abolit toute barrière ». En a-t-on suffisamment parlé alors que sa cliente sera interrogée de multiples fois sur son état d’alcoolémie ? Ça, ce sont les éléments objectifs pour l’avocat. « Quand c’est oui, c’est oui. Quand c’est non, c’est non ! Dans ce dossier, les pièces à conviction ont assis mon intime conviction. Ils ont menti, ils sont dans le déni et n’ont rien à dire sur les traces de sperme. Ils sont coupables. »

Treizième jour d’audience – Le réquisitoire

Devant la cour d’assises du vieux palais de justice de Paris, le public fait la queue pour accéder à l’audience. Il s’agit de policiers. C’est la BRI qui est venue soutenir ses deux anciens collègues. L’avocat général, Philippe Courroye, se prépare à requérir trois heures. Il dispose trois verres d’eau devant son pupitre, il a posé sa montre sur ses dossiers et il rapproche son encrier. « Deux-trois mètres séparent Emily S… de ceux qu’elle accuse de viol mais, voyez-vous, ces deux-trois mètres constituent toujours un océan infranchissable tant leurs versions sont irréconciliables ». À l’adresse des jurés, le magistrat rappelle leur serment. « Il vous donne le chemin pour parvenir à votre intime conviction. Ce n’est pas une pièce de monnaie qu’on jette en l’air mais un fil d’Ariane que l’on tire par la raison. Je ne suis ni le porte-voix d’Emily S…, je ne suis pas un soutien aux accusés au prétexte qu’ils appartenaient à une brigade prestigieuse. » Il y a bien eu un non-lieu dans cette affaire, suivi d’un appel du parquet, qui ne le lie d’ailleurs pas. Ici, « j’ai pesé au trébuchet tous les éléments de ce dossier » et il est temps, pour Philippe Courroye, « de livrer son intime conviction » à propos des faits imputés à ces accusés « peu ordinaires ».

« Qui est Emily S… ? Lorsqu’elle arrive à paris, c’est une jeune Canadienne. […] Son père est un policier, sa mère artiste, c’est quelqu’un d’intelligent, qui a une pensée logique et bien organisée. […] Elle a fait des études et elle est diplômée en addictologie. […] Ce qui domine, au-delà des éléments factuels, c’est une personnalité non linéaire, ce que le psychiatre vous a défini comme personnalité borderline. Ce n’est pas une personnalité marginale ou délinquante mais instable émotionnellement. Jeune déjà, elle a un parcours en lignes brisées. [La séparation de ses parents, sa prise de médicaments, sa tendance addictive à certaines drogues et à l’alcool, ndlr.] Sur le plan affectif, il y a deux mariages. À 32 ans, par exemple, elle part se marier à Hawaï avec un russe. Au moment des faits, elle est avec un étudiant. […] En arrivant à Paris, elle n’a pas exactement le vécu d’une jeune fille rangée, pas un parcours ensoleillé, elle est jeune mais déjà cabossée ». Une « extravertie gentille, confiante », selon l’avocat général. Le soir des faits, lorsqu’elle pousse la porte du Galway, « bien légitimement » puisqu’elle y est déjà allée, elle « entre en contact rapidement » avec des flics du 36. « Elle se souvient de la drague, qu’elle ne comprenait pas tout, les caméras le confirment, on voit que ce n’est pas elle qui fait le premier pas, on voit qu’elle boit beaucoup […] », qu’elle est « l’attraction de la soirée ». Deux hommes se rapprochent plus que les autres, ce sont Nicolas R… et Antoine Q… Arrivés tous les trois au 36, c’est « le huis clos de la BRI » qui va commencer dans « un créneau d’incertitudes ».

Pourquoi faut-il croire Emily S… ? Parce que sa version a été « immédiate » et « constante » malgré quelques « imprécisions », estime Philippe Courroye. « Quand elle descend, elle est en état de choc et en doléance immédiate. Elle répète : “Je veux pas les suivre”, “j’ai été violée”, “I was raped”, “ils ont voulu du sexe avec moi, je voulais pas”. […] Tous vont constater l’état de choc dans lequel se trouve Emily S…. » Cette dernière dira aussi à l’une des fonctionnaires de police « il faut visionner les caméras ». « Ce n’est pas neutre », selon l’avocat général. Quand vient l’enquête de l’IGPN, la dénonciation d’Emily S… est « constante » non seulement sur le déroulé des faits au cinquième étage mais également constante sur son absence totale de consentement. Certes, elle avait flirté au Galway mais elle a répété à maintes reprises qu’elle ne comptait pas avoir de relations ce soir-là. Certes, il y a eu quelques imprécisions sur le nombre de policiers présents dans le bureau ou sur le rôle exact de chacun « mais elle n’a jamais été dans la surenchère », estime le magistrat.

Alors qu’Antoine Q… et Nicolas R… ont fait preuve « de dissimulations évidentes et d’incohérences manifestes ». « À chaque fois, ils s’adaptent aux éléments de preuve nouveaux. Ils sont donc pris en flagrant délit de mensonge. Les accusés ont le droit de mentir mais ils ont aussi le droit d’en ressentir les conséquences ! »

Nicolas R… n’a-t-il pas d’abord contesté toute relation dans le bureau en feignant d’être choqué ? « Une thèse de pudeur de gazelle à laquelle la BRI ne nous avait pas habitués. […] Les expertises biologiques vont mettre à mal ses premières dénégations. On retrouve quoi ? Dans le cou : trois ADN, sur le string : trois ADN ! Sur le caleçon, du sperme au dos et l’ADN d’Emily S… devant. Ces traces peuvent confirmer la fellation alléguée par Nicolas R… mais elles peuvent aussi démontrer qu’il a baissé le string. Surtout, cela prouve de manière certaine qu’il y a eu éjaculation […] et cela s’oppose à la thèse de la panne ». Autre dissimulation accablante : le sms « c’est une touzeuse dépêche ». « Ils sont dans le bureau depuis quinze minutes, seuls si on le croit, dans une conversation amoureuse, en plein ébats peut-être, comment dans ce contexte peut-il appeler Sébastien C… s’il est tout seul avec elle ? En creux, c’est qu’il y avait peut-être quelqu’un d’autre avec lui. » Sébastien C… ne l’a pas effacé ce sms pourtant. Philippe Courroye balaie ce détail d’un revers de manche. « On laisse toujours traîné des indices, des petits cailloux. » Et la vidéo effacée, c’est clair et net aussi : « Sébastien C… filme des ébats sexuels, il est occupé car il ne répond pas aux appels de ses collègues à cette heure-là ». Pour rappel, Sébastien C… n’est pas sur le banc des accusés mais « il a intérêt à se protéger, à protéger ses camarades et la BRI. C’est le cinéaste pompier qui essaie d’éteindre le feu ». Antoine Q…, lui, c’est « le besogneux stupide ». Il revient au 36 pour travailler, n’allume pas son ordinateur, n’a pas encore préparé l’opération du lendemain. « Quelle conscience professionnelle », cingle l’avocat général. Antoine Q… a beaucoup menti lors de l’enquête, pourquoi ? « Parce qu’il court derrière l’ADN » qui l’accable, selon l’accusation. Il inventera d’ailleurs cette histoire d’attouchements dans la voiture. « À l’incohérence, Antoine Q… va ajouter l’inélégance. Il va abattre le joker peu glorieux de l’odeur de Mme S…. » Philippe Courroye a du mal à croire aussi qu’Antoine Q…, n’ait pas poussé la porte de Nicolas R… pour voir ce qui s’y passait. Bref, « quoi de mieux que le bureau, c’est tranquille, c’est la citadelle de l’impunité » pour ces « bêtes en chaleur » qui vont « pousser l’essai » et « profiter de la situation de vulnérabilité » de la touriste canadienne.

Et puis, pour l’avocat général, vient le coup de massue. C’est le sms du fonctionnaire de police Amaury R… à 8h46 : « Suite à notre soirée, Antoine, Gamin et Nico ont monté une gonzesse au 36 pour la fourrer… sauf qu’elle a déposé plainte pour viol ». « C’est quoi ça ? Un aveu de ce qui s’est passé ! » Enfin, « ces arguments sur les comportements d’Emily S…, c’est l’arbre qui cache la forêt, c’est hors sujet. Qu’elle ait voulu être séduisante, se valoriser, c’est anormal ? Cela donnerait droit d’avoir des relations avec tout le monde ? Cela induirait qu’elle est consentante à tout ? […] Son attitude extravertie, de sociabilité, ça n’équivaut pas à une invitation à une relation sexuelle. […] Les baisers, elle les conteste, elle ne s’en souvient pas. […] On peut embrasser à 22 heures et refuser une relation sexuelle à 1  heure. On vous dira “c’est une trainée !” mais c’est sa vie, c’est sa liberté, on ne peut en rien en tirer en termes d’absence de sincérité de son témoignage ! […] A-t-elle consenti à des relations dans les locaux de la BRI avec plusieurs partenaires, c’est la seule question ! » Emily S… n’a pas consenti, elle a donc été violée. Pourquoi d’ailleurs aurait-elle inventé pareille histoire ? « Elle ne les connaît pas, il n’y a pas d’élément contentieux entre eux, quel intérêt de commencer le chemin de croix des victimes ? […] Il faut distinguer les imprécisions d’Emily S… du doute et là, on n’est pas parole contre parole. […] Ce qui surnage dans ce dossier, c’est une sorte d’invincibilité, un sentiment supérieur d’impunité qui peut aussi expliquer le déroulement de la soirée. […] Cette arrogance, cette toute puissance de certains policiers habitués du Galway… […] Antoine Q… et Nicolas R… ont profité de cette vulnérabilité, dans un lieu désert, au cinquième, on est chez nous, ils sont plusieurs dans un endroit dont on ne peut sortir. Cette vulnérabilité, elle existe d’autant plus que c’est une personnalité cabossée. Elle ne va pas dire non aux héros de la BRI. “Non”, c’est une question qui ne s’est même pas posée, ils ont voulu, ils se sont servis ».

Antoine Q… a le visage dans ses mains, Nicolas R… secoue la tête en signe de désapprobation. « Cette nuit-là, ils sont tombés sur un grain de sable. […] Mon intime conviction est qu’Emily S… a bien été victime non consentante d’actes sexuels de deux hommes qui exerçaient une profession pas comme les autres. Ils avaient en charge la sécurité des citoyens, ils étaient dépositaires de l’honneur de la police, d’une brigade prestigieuse qu’ils ont souillée par leur comportement. Ils ont déshonoré leur unité car ils ont agi comme des soudards. […] Quel que soit leur état de service et leur mérite professionnel, ce soir-là, ils n’étaient pas la police mais des usurpateurs indignes de brassards dans une toute puissance méprisable. » Il requiert sept ans de prison pour « des faits criminels graves ». Ils encourent à ce moment vingt ans. Antoine Q… et Nicolas R… ont l’air terrassé. L’audience est suspendue.

Treizième jour d’audience – Les plaidoiries de la défense

C’est peu dire que ces trois semaines d’audience ont été suffocantes. Les tensions entre parties, les algarades avec le président de la cour étonnamment distant, les protestations collectives, les témoins absents ou mis à mal, les experts inutiles, les pleurs, les dénégations, les vidéos de mauvais qualité… Il reste désormais aux trois avocats de la défense à plaider. C’est Marion Grégoire, avocate de Nicolas R… aux côtés de Sébastien Schapira, qui se lève la première. Pendant ce procès, « on a perdu l’élément essentiel : la preuve. […] Personne ne s’est posé la question de ce qui s’est passé dans ces bureaux. […] Il y a eu deux ans et demi d’instruction, menés par deux femmes juges d’instruction – ce n’est pas neutre –, une ordonnance de non-lieu rendue au terme d’une enquête pendant laquelle des experts ont été missionnés, une reconstitution a été faite, les parties ont été entendues. À l’issue de ces deux ans, ces juges ont estimé qu’il n’y avait pas de charges suffisantes. […] Ce n’est pas un délire d’un avocat de la défense ! Dans ce dossier, le problème, c’est que vous n’avez aucun élément objectif. […] L’acte médical au début de la procédure, il est essentiel, il intervient tout de suite après et il vous dit qu’il y a une ecchymose au genou droit, une ecchymose à l’orteil du pied gauche, une éraflure millimétrique au bras… Les constatations sur le corps de cette femme correspondent-elles à ce qu’elle dénonce ? Il n’y a aucune trace de maintien, aucune lésion vaginale sauf sur la grande lèvre, “une petite lésion” qui n’est pas forcément, selon l’expert, le résultat d’une agression ou d’un acte sexuel. Mme S… a eu au moins deux ou trois rapports sexuels avant les faits. Et vous n’avez aucune constatation de bosses ou de bleus à la tête. “J’ai vu des étoiles”, a-t-elle dit. Ça ne corrobore absolument pas. Et nous n’en sommes qu’au tout début. Il y a tellement de mensonges. Le deuxième élément objectif, ce sont les expertises ADN, qui sont très intéressantes, car elles contredisent Emily S…. Nicolas R… ne nie pas avoir eu de relation, il parle de fellation consentie non finie. […] Il y a des traces ADN à hauteur de la hanche de Mme S…, sur sa culotte, sur le bas du dos et dans son cou. Si Nicolas R… avait fait ce qu’elle a dit, on aurait des traces ailleurs : il aurait pressé la main sur son dos, ses bras, ses cuisses pour la maintenir. Ici, les traces ADN sont totalement cohérentes avec le baiser et les caresses dont il parle. […] Pour l’accusation, il aurait fallu qu’Emily S… embrasse au pied du 36 pour que la fellation soit consentie en haut ? Évidemment qu’ils flirtaient ! […] Quant au sperme trouvé dans son caleçon, cette trace, elle vous dit quoi ? Elle ne vous dit rien car il n’y a aucun mélange avec l’ADN de Mme S…. […] En revanche, on ne sait toujours pas à qui appartient le sperme “M1”, c’est le grand mystère de ce dossier. On sait que ce n’est pas celui de M. R… en tout cas. Le troisième élément objectif, c’est celui de la chronologie des téléphones et de la vidéosurveillance. Celle-ci confirme le flirt, on aura beau raconter ce qu’on veut mais on voit qui entre et qui sort. »

Me Grégoire déroule sa démonstration dans un calme absolu. « L’arrivée des deux accusés et de Mme S… se fait à 00h42, puis Amaury R… à 00h52 qui reste jusqu’à 1h01. Amaury R…, que les choses soient claires, a été placé en garde à vue mais il n’a jamais été mis en examen, sa parole ne peut être remise ne doute. Il n’a rien vu. À 1h01, quand il repart, ce qu’elle dénonce n’a pas pu avoir lieu sinon il aurait remarqué. […] À 1h09, arrive Sébastien C… – qui n’est pas accusé ! – et il repart à 2 heures. Nicolas R… s’en va, lui, à 1h35. Si vous faites le calcul, ils restent huit minutes avec Mme S, si vous combinez cela avec les appels et les textos – je suis désolée mais il peut passer un coup de fil en même temps qu’il est avec elle, c’est inélégant, oui – vous croyez qu’en huit minutes, il peut se passer ça ? Ce n’est pas possible… Il y a un autre élément objectif, ce sont les expertises psychiatriques. Cette dame souffre d’un syndrome post-traumatique. Vous ne pouvez tirer de cette réalité de conséquence par rapport aux faits dénoncés : c’est le docteur Coutenceau qui vous l’a dit. […] En défense, on ne touche pas à la victime. […] Mais cette plaignante a menti lors de la procédure, à la barre. Nous sommes obligés de souligner ces mensonges. » L’avocate égrène les « mensonges » : le collant, le verre de whisky, les lunettes, le métier de policière, la photo de « son fils », sa relation avec Max R…. « C’est magique tous ces gens qui n’ont aucun lien entre eux, ils mentent tous ! Mais la plus grande incohérence, c’est le silence dans les locaux du 36. Ils sont à plusieurs et il n’y a pas un bruit alors que la scène aurait duré une heure. Quoi, c’est tellement bien chorégraphié que rien ne se dit ? J’en doute totalement. En revanche, elle a entendu l’ouverture d’un préservatif et le clic d’un appareil photo ? Cette dichotomie est impensable ! Dans ce dossier, vous n’avez rien, vous avez la souffrance de cette femme, on en a tous été témoins. Pourquoi ? Parce que la personnalité d’Emily S… est problématique, pas simplement parce qu’elle “est fofolle”, les experts disent qu’elle peut être “encline à la dramatisation”, qu’il y a chez elle une “certaine inauthenticité”, “une dimension imaginative”. […] Je ne crois pas que ce dossier soit le dossier sur le consentement. Je pense qu’on est sur autre chose. Ici, il n’y a pas de matérialité des faits. Si je pouvais, je vous supplierais de ne pas commettre une erreur judiciaire. »

« Nous accompagnons depuis des années un innocent, ce qui explique que les audiences ont été agitées », poursuit Sébastien Schapira. « Ce dossier est le fruit d’un mensonge, les juges d’instruction l’ont perçu. Ça ne veut pas dire que Mme S n’est pas une victime depuis l’âge de 6 ans, depuis l’âge de 12 ans où elle a voulu se donner la mort. Il ne s’agit pas de salir cette victime de la vie mais nous prenons la parole pour cet homme. […] Il n’est pas au-dessus des lois, comme l’a laissé entendre la petite musique de l’avocat général. Mais ce dossier ne serait pas celui de la BRI, nous ne serions pas en train d’en parler. C’est un dossier carencé, une accusation cabossée. […] Il faut affronter les éléments du dossier jusqu’au bout. […] La parole de la plaignante, c’est la colonne vertébrale du dossier dans une version polyphonique. Il faut comprendre pourquoi Nicolas R… se retrouve à aller au 36 avec Emily S…. […] Nicolas R… a un parcours de vie professionnelle assez exemplaire mais il a des failles personnelles. Il va boire plus que de raison, il va sortir plus que de raison. Mais ce n’est pas un salopard qui va essayer d’abuser d’une touriste qui ne comprend rien à rien. Au 36, on y passe beaucoup de temps, il y a une confusion entre la vie personnelle et la vie professionnelle. C’est cet homme qui arrive au Galway, après des journées harassantes, comme ses collègues traînés dans la boue par l’avocat général et la partie civile. Alors, oui, ce n’est pas le salon de la poésie, ce sont des bourrins, ça n’empêche qu’ils aient des valeurs, c’est pour nous qu’ils donnent leurs vies. Mais oui, ils boivent, ils font les cons. Emily S… arrive. On la voit – il ne s’agit pas de juger mais ça va être compliqué –, elle joue, elle est dans un jeu, n’en faisons pas une vulnérable. […] Nicolas R… est partagé, il est bien avec ses potes, elle est là, il la trouve jolie, […] quand ils arrivent au 36, on les voit se prendre la main puis il la lâche, pourquoi ? On est quand même dans des locaux de police. […] Mais pourquoi ils se tiennent la main ? Parce qu’ils se sont embrassés, parce qu’ils se plaisaient et puis quoi, ils vont aller jouer au Scrabble ? Ils vont aller dans les bureaux, pour le dire pudiquement. […] Si on embrasse avant, on peut aussi avoir une relation consentie après, non ?» Me Schapira détaille « la polyphonie » de l’accusation. « Ça ne vous interroge pas ces aménagements avec la réalité ? Par exemple, c’est désarmant la manière dont elle est venue contester les baisers au Galway. Ça vous paraît crédible, à vous, qu’elle soit arrivée pour draguer, qu’elle soit allée au 36 car elle avait trop bu, qu’elle ne veuille pas se rendre à pied à son hôtel à dix minutes à pied, qu’elle ne veuille pas qu’un flic la raccompagne car elle ne veut pas donner l’adresse de son hôtel mais qu’elle veut bien monter dans la voiture d’Antoine Q… pour aller dessoûler ? Pourquoi ne dessoûle-t-elle pas au Galway ? Ça n’a ni queue ni tête, elle est remarquablement intelligente. […] Et puis, je n’ai jamais eu autant de témoins qui viennent contredire Mme S… […] Mme S…, c’est la fabrique du mensonge en direct. […] Il faut mettre un terme à cette mascarade, ça suffit maintenant. »

Il est 16h30, le 30 janvier. Me Compoint, à la suspension, arpente le plateau. La salle est pleine de policiers. Elle défend seule Antoine Q…. Les jurés doivent tenir encore quelques heures. Elle doit déminer un point important du dossier. « La somme des incertitudes n’a jamais fait une certitude. Nous avons affaire à un “dossier noir”. Le “dossier noir”, ce n’est pas un dossier qui ne finit mal mais qui se boutique mal depuis le départ. […] Le début du parcours judiciaire de ce dossier est proche de l’ineptie. S’il n’y a pas de certitude, il y a doute et le doute doit toujours profiter à l’accusé. Le doute, il commence dès le début : il n’y a pas eu de test d’alcoolémie, pas de ruban sur les bureaux, pas de liste de qu’il y avait ou pas dans le sac de Mme S… Est-ce à la demande de ces deux-là ? Non. À qui cela porte grief, à votre avis ? À ces deux-là ! […] On s’est emmêlés les pinceaux dès le début, ces heures précieuses, vous ne les aurez jamais. […] Quand on est pénaliste, on renonce aux hypothèses, aux “si”, aux pointillés, ce n’est pas faire offense de dire “je ne sais pas”. Tout ça, ça s’appelle les dossiers noirs. Sont où les préservatifs ? J’sais pas. Vous non plus. Qu’est-ce qu’il y a d’objectif ? Qu’est-ce qu’il y a d’intangible ? Alors, il faut que je vous raconte le dossier. » Effectivement, Me Compoint raconte. Elle raconte quand elle découvre l’horreur des faits allégués, quand elle découvre le certificat médical, quand elle découvre qu’Emily S… se dit fonctionnaire de police, qu’elle a un gamin, que son dernier rapport sexuel a eu lieu avec son petit ami resté au Canada, qu’elle dort à Paris dans le même lit que l’avocat de son divorce. « Une nébuleuse. » Et puis il y a son client qui se positionne « comme un pauvre gars », jusqu’aux expertises biologiques où elle lui fait « passer un mauvais quart d’heure » pour ses mensonges. « Ça y est, mon client est regardé comme le type qui a dissimulé la vérité. » Anne-Laure Compoint poursuit sa démonstration de ce dossier « dont on ne résoudra jamais les failles originelles ». Et le Max R…, l’avocat qui lui paie son voyage, et qui raconte qu’il a eu un rapport avec Emily S… à Paris, « qu’est-ce qu’il a à gagner de dire cela ? Et puis, il n’a jamais assisté Emily S… dans son divorce, comme elle l’a dit ! Ce n’est pas nous qui l’avons trouvé Max R… ! […] Et puis, il y a le sperme dans le string de Mme S… : cet ADN, ce n’est pas pour mettre en cause sa moralité, cet ADN sert à dire que la lésion aurait donc une autre origine que celle qu’on lui donne. […] C’est qui le troisième sperme ? Parce qu’elle dit à la justice qu’elle n’a couché avec personne ! L’américain rencontré au Galway dira qu’il n’y eu qu’une pénétration digitale. Emily S… aussi. Ce que l’on ne peut pas savoir, c’est s’il y a eu autre relation sexuelle que celle avec Max R… car son ADN n’a pas matché. C’est pas R…, c’est pas Q…, c’est pas R…, c’est pas C… […] Ce mystère, je n’en ai pas la clé, vous non plus. Mais vous allez vous en rappeler. On ne dit pas la vérité. […] Je n’ai jamais vu un dossier où une plaignante mentait à ce point. Je me suis demandé : est-ce qu’elle fait un film ? Est-ce qu’elle croit ce qu’elle dit ? » L’avocate va et vient, elle tient ses lunettes à la main, elle s’adresse aux jurés bien plus qu’à la cour, elle tape parfois le poing sur le pupitre.

Et puis les ADN. « Moi, ça me prend du temps pour comprendre, c’est éminemment complexe. L’ADN, c’est la preuve parfaite. Sauf qu’on ne peut savoir si on a touché avant, après, si on a beaucoup touché ou effleuré… ». Les résultats des expertises montrent, selon l’avocate, que l’ADN de son client est « extrêmement minoritaire ». « Ça matche pas avec les faits ». Il y a trop de choses « qu’on ne sait pas dans ce dossier », « vous ne pouvez pas réécrire l’histoire ». « Vous pouvez dire, vous, ce qui s’est passé ? Rien. Alors, ces éléments scientifiques ne vous disent rien d’autre que ce je viens de vous dire. Ni ils n’infirment ni ils ne confirment la version d’Antoine Q… Ils ne la rendent pas impossible. » L’audience est levée.

Quatorzième jour d’audience – Les derniers mots des accusés et le verdict

La cour se retire pour délibérer à 10 heures. Les deux accusés ont parlé. Nicolas R… a pleuré. « Je sais que vous allez décider de ma vie mais je ne suis pas un violeur. » « J’ai peut-être été infidèle mais je n’ai pas violé cette femme », ajoute Antoine Q… Me Compoint s’effondre. Les membres de la BRI sont revenus. Ils embrassent les accusés. Six heures après, le verdict tombe. Ils sont condamnés à sept ans de prison. Dans le public, les hommes se prennent la tête. Antoine Q… éclate en sanglots, son avocate le soutient. Les gendarmes encerclent les deux condamnés et les emmènent dans le box. Ils sont menottés. « Nico ! Courage ! Courage, on vous aime ! », lancent certains. De l’autre côté de la salle, Emily S… n’a pas bougé d’un centimètre, elle les regarde. Son visage ne dit rien. Tout le monde se retire, les avocats prennent la parole à l’extérieur. Nicolas R… et Antoine Q… sont emmenés en prison. Emily S… file. Une avocate de la défense pleure dans le couloir.

Chronologie de la soirée

20h00 – Antoine Q… et Nicolas R… et d’autres collègues, filmés par les caméras du Galway, arrivent dans le pub, situé en bord de Seine en face du 36 quai des Orfèvres.

20h54 – Emily S… entre à son tour et s’assoit au bar.

23h19 – Nicolas R… et Emily S… s’embrassent au comptoir. Avant cela, Nicolas R… et deux autres policiers tentent de l’embrasser sans succès.

23h43 – Emily S… et Antoine Q… quittent le Galway, se dirigent place Saint-Michel pour acheter des cigarettes, ils s’embrassent « quelques secondes » et reviennent au bar à minuit.

00h20 – Nicolas R… et Emily S… s’enlacent à l’extérieur.

00h28 – Emily S…, Nicolas R… et Antoine Q… quittent le Galway. Les deux premiers se dirigent vers le véhicule du 36, discutent deux minutes et Antoine R…, qui fume, se rend à pied au 36. « Le trajet en voiture dure cinq minutes au plus », note l’ordonnance.

00h40 – Antoine Q… entre au 36, avec une valise.

00h42 – Emily S…et Nicolas R… arrivent devant le 36 quai des Orfèvres. Ils partagent une cigarette et parlent au policier à l’entrée. Nicolas R… reçoit un appel d’Antoine Q…, qui est monté. [Il faut environ 2 minutes pour monter au cinquième étage, où se situent les bureaux des accusés, situés face à face, ndlr.]

00h50 – Amaury R… aperçoit Antoine Q… dans son bureau, au cinquième étage de la BRI.

00h55 – Nicolas R… appelle Sébastien C… durant 32 secondes.

01h01 – Amaury R… quitte le 36, Antoine Q… est toujours dans son bureau.

01h04 – Nicolas R… envoie un sms à Sébastien C…, qui est au bar le Galway : « ça c’est une touzeuse dépêche ». [Message non supprimé sur le téléphone de Sébastien C… mais supprimé par Nicolas R…, ndlr.]

01h05 – Sébastien C… appelle Nicolas R….

01h07 – Sébastien C… rappelle Nicolas R….

01h09 – Sébastien C… entre au 36. [Il faut environ deux minutes pour monter au cinquième étage, où se situent les bureaux des accusés, situés face à face, ndlr.]

01h16 – Vidéo déclenchée depuis le téléphone de Sébastien C… qui sera effacée ultérieurement.

01h22 – Sébastien C… appelle son collègue Cédric G…, prêt à quitter le Galway, pour l’avertir que c’est « le bordel » au 36. Sébastien C… manquera ensuite quatre appels de Cédric G….

01h23 – Nicolas R… manque un appel de Ludovic M….

01h32 – Cédric G… tente de rappeler Sébastien C… à 1h32 puis Antoine Q…, avec qu’il parle pendant une minute.

01h35 – Nicolas R… passe le PLS du 36, il est dehors.

01h36 – Antoine Q… tente d’appeler Nicolas R… [Nicolas R… ne répond plus, son téléphone est déchargé, il le branche en arrivant chez lui, ndlr.]

01h38 – Antoine Q… laisse un message à Nicolas R… « Ouais, Nico, heu, tu peux, heu, venir là heu, apparemment elle a oublié sa jacket dans ton, dans ton bureau, voilà, allez à de suite ». Antoine Q… va rappeler plusieurs fois. L’enquête précise qu’il « est question d’escaliers dans le message laissé à 01h39.

01h39 – Sébastien C… appelle Nicolas R….

01h41 – Antoine Q… sort du 36 mais contacté par Sébastien C…, il revient sur ses pas.

01h58 – Sébastien C… sort à son tour du bâtiment.

02h02 – Antoine Q… ressort, suivi par Emily S….

02h07 – Antoine Q… et Nicolas R…, dont le téléphone est rechargé, parlent pendant neuf minutes.

02h09 – Amaury R… laisse un message à Antoine Q… : « Ouais, salut Antoine, bon ben on a le blouson de ta copine, allez ciao ».

02h15 – Amaury R… entre dans le PLS36 et tend le manteau à Emily S….

02h21 – Amaury R… est contacté par Nicolas R… à deux reprises.

02h25 – Les serveuses du Galway arrivent pour aider à traduire les propos d’Emily S….

02h29 – Nicolas R… entre dans le PLS36, s’approche d’Emily S…, va lui chercher un café.

08h46 – Amaury R… écrit ce sms « Suite à notre soirée arrosée, Antoine, Gamin et Nico ont monté une gonzesse au 36 pour la fourrer… sauf qu’elle a déposé plainte pour viol ».

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