Accueil
Le quotidien du droit en ligne
Envoyer à un ami-A+A
Article

Attentat du Thalys: l’assaillant condamné à la réclusion criminelle à perpétuité

Après cinq semaines d’audience, la cour d’assises de Paris spécialement composée a condamné jeudi quatre hommes pour leur participation, à des degrés divers, à l’attentat manqué dans le Thalys le 21 août 2015.

par Pierre-Antoine Souchardle 18 décembre 2020

Ayoub El-Khazzani, l’assaillant, a été condamné à la réclusion criminelle à perpétuité assortie d’une période de sûreté de vingt-deux ans. Bilal Chatra et Mohamed Bakkali respectivement à vingt-sept ans et vingt-cinq ans de réclusion criminelle et période de sûreté des deux tiers. Redouane El Amrani Ezzerrifi à sept ans de détention.

Le premier a été reconnu coupable de tentative d’assassinats et d’association de malfaiteurs terroriste criminelle. Le second de complicité de tentative d’assassinats et d’association de malfaiteurs terroriste criminelle. Le troisième de complicité de tentative d’assassinats mais acquitté de l’association de malfaiteurs terroriste criminelle. Le dernier d’association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste criminelle.

Les peines prononcées sont quasi conformes aux réquisitions à deux voix du ministère public. Il avait demandé la réclusion criminelle à perpétuité et vingt-deux ans de sûreté contre Ayoub El-Khazzani, trente ans contre Bilal Chatra, vingt-cinq ans contre Mohamed Bakkali et huit ans contre Redouane El Amrani Ezzerrifi, peine assortie d’une mesure de sûreté des deux tiers.

D’un procès de terrorisme islamiste, l’attente est forte sur les explications d’un acte criminel, la compréhension du cheminement conduisant à l’adhésion à une idéologie mortifère, le processus criminel. Bien souvent, les auteurs directs ont trouvé la mort. Ne reste à juger que des comparses, appelés, selon que l’on se place d’un côté ou l’autre de la barre, logisticiens, seconds couteaux, petites mains, voire innocents. Vérité judiciaire et certitudes policières ne répondent qu’en partie aux questions soulevées pendant les débats.

Le procès de l’attentat manqué contre le train Thalys 9364 reliant Amsterdam à Paris le 21 août 2015 a présenté la particularité de juger le principal auteur des faits. Ce qui a suscité une certaine attente de part et d’autre sur les motivations de son acte, son adhésion à Daesh, la préparation de l’attentat, le passage à l’acte, etc. Attente quelque peu déçue.

Ayoub El-Khazzani, Marocain de 31 ans, a été maîtrisé par des passagers de la voiture 12. Il en a blessé deux, Mark Moogalian, un professeur d’université, et Spencer Stone, un touriste américain. À ses côtés, trois accusés dont les parcours et les responsabilités diffèrent. Quatre hommes qui ne se connaissaient pas avant de croiser la route d’Abdelhamid Abaaoud, le fantôme de ce procès et coordonnateur des attentats de Paris.

Bilal Chatra, un Algérien de 24 ans, considéré comme l’éclaireur d’El-Khazzani et Abaaoud sur la route des migrants entre la Grèce et l’Allemagne. Redouane El Amrani Ezzerrifi, un Marocain de 28 ans, passeur et éclaireur quelques mois plus tôt. Mohamed Bakkali, un Belgo-Marocain de 33 ans, déjà mis en cause dans les attentats de novembre 2015. Il est soupçonné d’être le « chauffeur » ayant ramené de Hongrie Abdelhamid Abaaoud et Ayoub El-Khazzani d’Allemagne début août 2015.

Pendant cinq semaines, les trois premiers ont donné l’impression d’être les passagers clandestins de leur procès, refusant l’aide d’interprètes durant les dépositions, le réquisitoire et les plaidoiries. Le quatrième, mis en cause dans les attentats de Paris, maîtrisant chaque cote de son dossier, s’est, lui, défendu pied à pied pour prouver son innocence.

Pendant cinq semaines, chacun à occupé la même place dans grand le box vitré de la salle Voltaire. Ayoub El-Khazzani, sous l’horloge murale, place ô combien ironique au regard des débats sur la durée de l’action dans le train. Entre sept et dix-sept minutes, selon les récits. Les trois autres sous la terrifiante fresque murale, commandée en 1942 au peintre Henri Pelletier, représentant un lit de justice sous Louis XIII enfant. Un lévrier au-dessus de la tête de Brahim Chatra, Redouane El Amrani Ezzerrifi sous les robes de cardinaux, Mohamed Bakkali au-dessous du jeune monarque.

Sur le banc des parties civiles, des « héros malgré eux », des passagers qui se sont interposés pour éviter ce qui aurait été sans doute l’un des premiers massacres de masse perpétré en France par Daesh, selon l’accusation.

Deux ont été blessés, dont l’un des trois passagers américains que la République française a honorés de la Légion d’honneur, comme quelques autres qui les ont aidés à contrecarrer les projets de l’assaillant. Sans oublier le principal blessé.

Certains ont préféré l’anonymat pour contenir leurs angoisses. L’accusation n’a pas manqué de saluer leur « héroïsme ordinaire, exemple d’humanité face au barbarisme ». Tous se considèrent comme des survivants faisant face avec plus ou moins de difficultés aux symptômes de stress post-traumatique.

Ce procès aura donné l’impression d’une audience inaboutie. Non par l’absence de maîtrise des débats menés, avec précision, par le président Franck Zientara. Mais par le flou des réponses de deux des accusés, Ayoub El-Khazzani et Bilal Chatra, qui n’ont pas levé toutes les interrogations sur cet attentat manqué.

Faut-il y voir, comme l’a soutenu l’accusation, une volonté de dissimulation, une continuité dans le mensonge ? Ou la conséquence de leur français approximatif, appris en détention, exprimant avec difficulté une pensée aussi confuse qu’inaboutie, coincée dans un champ lexical étriqué ? Sans oublier une traduction qui n’a pas toujours aidé à clarifier leurs propos.

L’ombre d’un mort aura plané sur ce procès. Celle d’Abdelhamid Abaaoud. Revenu de Syrie en août 2015 pour coordonner la campagne d’attentats programmée par Daesh sur le sol français. Il a été tué le 18 novembre 2015 lors de l’assaut de sa planque à Saint-Denis par la police.

Ayoub El-Khazzani, homme sous influence. C’est l’image qui restera de l’accusé, incapable d’expliquer les ressorts de son geste. Le pouvait-il seulement ? Aux nombreuses questions, il a répondu par des « je ne me souviens plus », « j’étais dans une bulle », voulant malgré tout dire la vérité.

Selon ses explications, il s’est radicalisé après avoir vu les images d’une mosquée bombardée par les forces de la coalition. Parti en Syrie en mai 2015, il a rencontré Abdelhamid Abaaoud. Ce dernier aurait attisé sa haine de l’Occident avant de le convaincre de commettre un attentat en Europe.

L’homme sous influence est rentré en Belgique avec son mentor, via la route des Balkans ouverte par Bilal Chatra. Avant de pénétrer le 21 août, gare du Midi à Bruxelles, dans la voiture 12 du Thalys, armé d’une Kalachnikov, de neuf chargeurs de trente munitions chacun, d’un pistolet avec quinze cartouches, d’un cutter.

À l’instruction et lors du procès, il a affirmé que ses cibles étaient des soldats américains, entre trois et cinq, et des membres de la Commission européenne que lui auraient désignés Abaaoud. Une fois dans le train, il aurait commencé à douter, souhaitant renoncer à mettre son projet à exécution, avant d’être neutralisé par les passagers.

Son avocate, Me Sarah Mauger-Poliak, a demandé à la cour de ne pas le condamner à la perpétuité, considérant que son client n’était que de « la chair à canon », manipulé par Abaaoud. « C’est en montant dans le train qu’il va se poser toutes les questions qu’il aurait dû se poser avant », a-t-elle argué avant d’enjoindre à la cour de refuser le « manichéisme » de l’accusation.

La cour d’assises n’a pas donné crédit à la version de l’accusé. Aucun signe distinctif ne permettait d’identifier des militaires américains, a-t-elle relevé. « Cette action relevait d’un projet élaboré » ayant pour but « une tuerie de masse » et « s’inscrivait dans une campagne d’attentats de masse pensée et élaborée en Syrie dont l’apogée a été le 13 novembre 2015 à Paris et le 22 mars 2016 à Bruxelles ».

Une tuerie de masse évitée « grâce notamment à l’intervention héroïque de passagers », l’objectif étant de « créer un état de sidération et de terreur dans les opinions publiques occidentales afin de déstabiliser ces États », a relevé la cour d’assises.

Mardi, le ministère public avait considéré qu’Ayoub El-Khazzani s’était « enfermé dans une version montée de toutes pièces », celle d’assassinats ciblés, incapable d’assumer son geste. Cette attaque était un « plan parfait » où les victimes n’avaient aucune issue.

Énigmatique, Bilal Chatra l’aura été tout au long de l’audience. L’éclaireur d’Abaaoud et d’El-Khazzani a offert un visage d’enfant surmonté d’une boule de cheveux crépus. « Un jeune homme déroutant à tous égards », a reconnu le ministère public, soulignant son absence de remords et son adhésion à l’idéologie de Daesh.

C’est à Edirne, en Turquie, après avoir quitté l’Algérie à 18 ans, qu’il a rencontré Abaaoud, devenu son mentor. Celui-ci l’a convaincu de se rendre en Syrie. Sa foi vacillante s’y est raffermie et il a suivi une formation militaire avant de devenir sniper.

C’est encore Abaaoud qui va lui demander de leur ouvrir la route des Balkans, celle que prennent les nombreux migrants pour rejoindre l’Europe. « Cette route qu’il a ouverte pour le chef des commandos va être empruntée par seize djihadistes, dont huit des attentats du 13 novembre », a rappelé l’un des avocats généraux. Était-il informé des projets d’attentats de son père spirituel ? L’accusation le soupçonne d’être allé jusqu’à Bruxelles mais d’avoir rebroussé chemin une fois le projet conçu contre le Thalys. « S’il a renoncé à être le second attaquant, il n’a rien fait pour contrecarrer le projet criminel. »

« Ce qui fait notre honneur et notre dignité, c’est de refuser de porter sur lui le regard qu’il a voulu porter sur nous », a plaidé son avocate, Léa Dordilly, rappelant que son client était « une proie pour les chasseurs d’âmes ». « Il coche toutes les cases qui permettent à une pensée extrême de s’implanter », estimant que sa radicalisation était « une soumission volontaire à un recruteur séducteur ».

La cour d’assises l’a reconnu coupable de complicité de tentatives d’assassinats jugeant que sa proximité avec Abaaoud lui permettait de connaître le projet d’attentat sans en connaître les détails.

« Il n’ignorait pas l’extrême violence » d’Abaaoud […] ni « le dessein qui l’animait de commettre un ou des attentats », a jugé la cour.

Mohamed Bakkali s’est défendu avec vigueur d’être « le chauffeur » comme l’a présenté l’accusation. Ayoub El-Khazzani ne l’a pas reconnu comme celui venu le récupérer le 6 août 2015 à Cologne. « Je ne peux que répéter ce que je dis depuis le début. Je ne suis pas allé chercher ces gens. Je suis innocent », a-t-il déclaré jeudi matin avant que la cour ne se retire délibérer.

Ses fréquentations avec les frères El Bakraoui, logisticiens dans les attentats de Paris et qui se sont fait exploser à Bruxelles le 22 mars 2016, ont pesé sans doute aussi lourd que la téléphonie sur laquelle la cour s’est appuyée pour le condamner. Ces hommes « se cachent derrière la religion pour assouvir leurs pulsions », avait-il dit à propos des deux frères les accusant de lui avoir fait jouer un rôle de « fusible » dans cette affaire. Dans les attentats du 13 novembre, il est accusé d’avoir loué des voitures pour le commando de la mort et des appartements.

Il n’a été arrêté que tardivement dans le dossier du Thalys alors qu’il était déjà incarcéré dans l’enquête sur les attentats de Paris. Pour identifier le « chauffeur », les enquêteurs belges ont travaillé sur la téléphonie, recoupé 8 millions de données, pour tomber sur Bakkali et Khalid El Bakraoui. Les deux hommes ont de fréquents contacts.

Une ligne, se terminant en 187, est active entre le 4 et le 6 août. Son bornage mène jusqu’à Budapest en Hongrie où Abaaoud est récupéré et à Cologne, en Allemagne, pour prendre El-Khazzani. Ce numéro se connecte en Autriche à l’un des comptes Facebook d’Abaaoud. Cette même ligne et celle de Mohamed Bakkali vont borner le 6 août vers 17h11 au même endroit alors que Bakkali est en contact avec Khalid El Bakraoui. Les enquêteurs remarquent que, lors des deux déplacements de la ligne 187, Mohamed Bakkali et Khalid El Bakraoui ne s’appellent pas.

Toujours le 6 août, entre 19h47 et 21h14, la ligne chauffeur borne à Verviers à côté du domicile des parents de Mohamed Bakkali. Les enquêteurs belges n’ont jamais demandé la téléphonie de Mohamed Bakkali qui apparaît en creux avec celle de Khalid El Bakraoui, elle, dans le dossier du 13 novembre. C’est l’une des faiblesses du dossier.

« Il n’est pas possible pour une juge de trouver la preuve dans ce dossier que Mohamed Bakkali a servi de chauffeur », a plaidé Me Orly Gozlan. « Cette téléphonie qu’on n’a pas, c’est le joker du jeu de cartes. À tous les coups, on gagne. C’est une facilité et une facilité blâmable », a soufflé Me Abraham Johnson. La cour ne les a pas entendus en le reconnaissant coupable de complicité de tentatives d’assassinats. Ses avocats, qui avaient plaidé l’acquittement, ont annoncé faire appel.

Redouane El Amrani Ezzerrifi, un temps passeur entre la Turquie et la Grèce, accusé d’avoir ouvert un peu plus tôt en janvier la route pour les djihadistes, a essayé de passer inaperçu au milieu des trois autres. Pour le ministère public, « il a tenté par tous les moyens de masquer son implication et sa connaissance des projets criminels » d’Abaaoud. Il lui est reproché d’avoir aidé des djihadistes à quitter la Syrie pour l’Europe ou entrer en Syrie. Comme Abaaoud avec lequel il a partagé durant quatre jours un appartement à Athènes en janvier 2015.

« Abaaoud sait que c’est un migrant qui veut gagner l’Europe. Ce qu’il veut, c’est s’extraire de la misère. L’Occident capitaliste, c’est ce qu’il veut. Il s’en fout de la Syrie », a plaidé son avocat, Michaël Bendavid, rappelant que son client, incarcéré depuis quatre ans, n’était pas radicalisé et qu’il était « marqué à jamais par l’infamie ». La cour a jugé qu’il ne pouvait ignorer l’appartenance d’Abdelhamid Abaaoud à l’EI mais a retenu son absence de radicalité pour le condamner à sept ans d’emprisonnement. Le seul à pouvoir espérer quitter sa cellule dans les prochains mois.

La cour a ordonné leur interdiction définitive du territoire français à l’issue de leur peine et leur inscription au fichier des auteurs d’infractions terroristes.

 

Réagissez à cet article

Le contenu de ce champ sera maintenu privé et ne sera pas affiché publiquement.