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Avocats et crise sanitaire : l’heure du bilan ?

Plus d’un an après le premier confinement, les avocats tentent encore et toujours de braver la tempête sanitaire. Comment se porte la profession ? Quelles sont ses craintes et ses attentes, et comment voit-elle son avenir ? Témoignages.

par Chloé Enkaouale 12 mai 2021

Deux mois de grève, puis plus d’une année de crise sanitaire entrecoupée de confinements plus ou moins stricts. Voilà, en résumé, ce qui a rythmé le quotidien des avocats français depuis le mois de janvier 2020. Lors du premier confinement, le choc a été pour le moins brutal, avec notamment un arrêt complet de l’activité judiciaire suite à la fermeture de l’ensemble des tribunaux. Un bouleversement qui s’est fait ressentir dans les résultats du premier sondage de l’Observatoire du Conseil national des barreaux (CNB) sur l’état de la profession, réalisé en avril 2020 : à ce moment-là, après trois semaines de confinement, 41 % des sondés avaient déclaré subir un arrêt total de leur activité, en particulier les avocats exerçant en individuel (53 % d’entre eux). Résultat : 28 % des répondants avaient avoué songer à changer de métier… « Il y avait déjà des carences énormes à l’entrée de la crise, dues au fait que l’État n’avait pas mis les moyens nécessaires dans la justice » commente Roy Spitz, président de l’Observatoire du CNB. « Tout cela s’est révélé de manière très forte pendant le premier confinement au travers, notamment, du manque d’équipement pour travailler à distance ou encore de l’absence d’effectifs pour assurer un service minimum cohérent. » Quant aux procédures sans audience proposées par les juges pour certaines affaires, en cas par exemple de refus par le client, la contrepartie était un renvoi particulièrement lointain. « Cela a ajouté une tension supplémentaire dans les relations avocats/clients », regrette Roy Spitz.

Marie-Laure Viel, avocate à Saint-Quentin et membre de la commission « Exercice du droit du CNB », s’en souvient : lors du premier confinement, passée la sidération, l’impression qu’une grande partie de la profession allait changer de métier était grande… « On s’est dit que cela allait avoir deux incidences : des avocats voulant changer d’orientation, et des cabinets mettant fin à des contrats de collaboration à tour de bras et laissant par conséquent de nombreux collaborateurs en déshérence », précise-t-elle. « Finalement, l’impact a été moindre. Et ce, même si les conséquences financières restent lourdes ; celles-ci se mesureront toutefois surtout lorsque les différentes aides et reports d’échéances prendront fin. Le pays vit actuellement sous perfusion… »

Lassitude générale

En effet, pour pallier le manque d’activité et la perte de revenus, des aides financières ont rapidement été mises en place : prêts garantis par l’État (PGE), fonds de solidarité, aides apportées par la Caisse nationale des barreaux français (CNBF),… Lors du deuxième sondage réalisé par le CNB en juin 2020, 52 % des avocats interrogés ont ainsi affirmé avoir sollicité un fonds de solidarité, 33 % un PGE, et 29 % le fonds de la CNBF. Ce fut notamment le cas de Vanessa Collin, avocat généraliste à Laon. « Nous avons souscrit au PGE avec mon associée, et nous y avons eu droit immédiatement », révèle-t-elle. « Pour nous, cela a été un apport de trésorerie qui nous a détendues, dans la mesure où nous n’avions pas vraiment perdu de chiffre d’affaires – dans les 15 à 20 % seulement. Pour nous, cela a véritablement été une garantie de sommeil ! » Depuis, les deux avocates ont renouvelé le PGE « par confort », ce qui leur permet d’envisager le moment du remboursement avec sérénité. En revanche, même si les deux confinements suivants ont permis une reprise de l’activité juridictionnelle, la charge psychologique reste difficile à supporter… « J’ai très mal vécu l’annonce du 3e confinement et je me suis dit : que va-t-on pouvoir faire de plus ? Par ailleurs, le couvre-feu à 18h ne laisse pas beaucoup de latitude », soupire l’avocate. « J’ai du, comme beaucoup d’autres, sacrifier mon temps personnel. Cela demande une énergie redoutable, mais on ne peut pas craquer car il y a du monde derrière soi : enfants, clients,… Ce n’est pas évident. »

Si Jean-François Mortelette, bâtonnier de Blois, parle également d’un sentiment d’effondrement pour beaucoup de confrères à l’annonce du premier confinement, les suivants ont aussi été plus cléments. Pour autant, la fatigue et le manque de visibilité pèsent sur le moral, et contribuent pour lui à créer un sentiment de « morosité générale ». « L’année dernière, on pensait que cela durerait trois mois maximum. Mais on ne voit toujours pas le bout du chemin », déplore-t-il. « Concernant l’activité, on ouvre des dossiers mais on sent que ce n’est pas une année normale. Cela diffère selon les cabinets mais, de manière globale, il y a eu une perte de 15 à 20 % de chiffre d’affaires. Certains confrères ont du utiliser l’intégralité de leur PGE, et bon nombre ont opté pour le remboursement progressif de l’emprunt. Les gens sont fatigués, les confrères aussi. » Pour le bâtonnier, le port du masque lors des plaidoiries contribue également à cette lassitude générale. « Cela devient insupportable », souffle-t-il. « D’autant plus que les échanges informels avec un confrère autour d’un verre après une audience ne sont toujours pas possible (l’entretien a été réalisé avant la réouverture des terrasses, ndlr). Même en n’habitant pas à Paris, nous subissons en quelque sorte également le "métro-boulot-dodo". » L’avocat Blésois note également une certaine dégradation de la relation avec les clients du fait de la distance. « Les gens sont plus agressifs, plus exigeants », affirme-t-il. « Ils veulent tout, tout de suite. Nous avions déjà des difficultés pour le paiement des honoraires avant cela, mais actuellement, c’est encore plus difficile. »

Autre ville, même constat : à Laon, la bâtonnière Caroline Letissier observe un certain découragement de ses confrères. L’une des raisons ? La reprise qui s’est faite très – trop ? – rapidement après le premier confinement. « Nous sommes passés de rien à tout, ce qui a causé certains problèmes de gestion d’agenda », rapporte-t-elle. « Personnellement, j’ai loupé certaines audiences à cause de cela. Et psychologiquement, redémarrer l’activité avec une telle intensité est assez compliqué. » Au-delà des problèmes financiers, donc, la difficulté actuelle des avocats réside surtout pour l’avocate dans l’organisation du travail au quotidien. « Suite à l’annonce du 3e confinement, nous nous sommes notamment battus dans l’Aisne pour être considérés comme personnel prioritaire afin que nos enfants puissent être gardés à l’école ou en crèche », rapporte-t-elle. « Nous avons obtenu gain de cause, mais au bout de quinze jours de confinement seulement. S’ajoutent à cela les soucis informatiques, notamment avec le RPVA. C’est un stress énorme. Dans ces moment-là, on ne fait pas notre métier d’avocat ; on passe notre temps à gérer ces problèmes-là. » Un point de vue partagé par Marie-Laure Viel, qui déplore le fait que les avocats soient systématiquement oubliés des mesures dérogatoires depuis le début de la crise sanitaire. « Chacun est obligé de prendre son bâton de pèlerin, région par région, et de saisir son préfet pour pouvoir obtenir des dérogations », souligne-t-elle. « Il en est de même pour toutes les mesures d’accompagnement, ainsi que pour la vaccination. Tout cela est fatiguant. »

La tête hors de l’eau

Au sein des cabinets d’affaires pluridisciplinaires, pas ou peu d’impact économique, et des plâtres qui ont globalement été essuyés avec succès. De manière générale, les associés saluent la mobilisation de leurs troupes et se félicitent de l’anticipation d’un télétravail qui, au fil des mois, s’installe de plus en plus dans les mœurs. Néanmoins, situation de crise pour les entreprises et délais de paiements rallongés obligent, les débuts ont été pour le moins inquiétants… « Au cours des trois premières semaines de confinement, période d’organisation du télétravail chez nos clients, nous avons connu une inflexion très significative de nos encaissements » se souvient Catherine Olive, co-managing partner d’Osborne Clarke à Paris. Par la suite, après ce léger infléchissement, l’activité a redémarré grâce notamment à un télétravail efficient. « À partir du 2e confinement, et également pendant le 3e, nous avons néanmoins souhaité laisser l’accueil du cabinet ouvert et les bureaux accessibles sur une base de volontariat, dans le respect des règles sanitaires », explique l’associée. « Le cabinet ne s’apparente plus au château de la Belle au bois dormant et la dynamique est bien meilleure, parce que l’on peut se voir et se parler autrement qu’en Teams et aussi, sans doute, parce que nous avons réinvesti au plan symbolique notre maison commune. » Côté business, les activités telles que le droit social et du travail, avec le nécessaire accompagnement des entreprises en la matière, ou encore le contentieux ont permis de compenser la baisse, notamment, du M&A et du droit fiscal. Concernant le restructuring, « le mur des faillites est encore devant nous », estime Catherine Olive. « Le fait d’être pluridisciplinaires nous a permis de mieux surmonter la crise » confirme de son côté Xavier Hugon, managing partner du cabinet PDGB. « Nous avons certes connu une baisse de notre chiffre d’affaires l’année dernière, mais de l’ordre de 12 à 15 % seulement dans les pratiques impactées. Baisse qui a en outre été compensée par une réduction de charges. » Par ailleurs, le cabinet n’a pas hésité à accompagner ses principaux clients en difficulté, en adaptant ses honoraires ou en proposant des forfaits. Des « efforts ponctuels » que l’avocat ne souhaite toutefois pas voir se pérenniser. « Il faut éviter la spirale qui consiste à toujours réduire les coûts, car cela pourrait conduire la profession à un appauvrissement global », met-il en garde.

Niveau aides, bon nombre de cabinets d’affaires ont également sollicité un PGE – davantage par mesure de sécurité que par réel besoin. Le chômage partiel, lui, s’est surtout appliqué à la marge pour quelques assistants et pour les services généraux. Au sein de la firme Linklaters, en revanche, aucune aide n’a été sollicitée. « Dans un premier temps, nous avons juste demandé aux membres du cabinet de patienter pour tout ce qui était augmentation des rémunérations » explique Bertrand Andriani, associé gérant du bureau de Paris. « Mais lorsque la situation s’est éclaircie à la fin de l’année dernière, nous nous sommes à nouveau autorisés à revoir les rémunérations. Nous avons par ailleurs décidé d’octroyer un bonus de 5 % à tous nos collaborateurs et à notre personnel salarié, afin de les remercier de leur patience et de leur engagement sur cette période. Nous tenions à marquer notre gratitude. »

L’avocat de demain

Pour l’heure, chacun tente de voir plus loin. Malgré un horizon qui semble s’éclaircir peu à peu, le contexte encore incertain semble toutefois toujours propice à un changement d’orientation des cabinets : rapprochements pour mutualiser les coûts, diversification des activités, reconversions,… « Malgré la faculté de résilience extraordinaire des avocats, l’état d’esprit n’est pas bon. Ils envisagent d’autres solutions pour faire face », analyse Roy Spitz. « Le 3e sondage de novembre dernier a notamment révélé que 38 % des confrères songeaient à se reconvertir, 32 % à modifier l’activité dominante de leur cabinet (59 % d’entre eux souhaitent se diriger vers le conseil, 35 % vers les MARD, 25 % vers le judiciaire, et 22 % veulent développer une activité de mandataire), et 23 % cherchent à s’associer avec d’autres confrères. » La toute nouvelle enquête de l’Observatoire du CNB sur l’état de la profession en 2021, réalisée en avril dernier et dont les résultats viennent tout juste d’être dévoilés, révèle néanmoins que seuls 6 % des cabinets interrogés se sentent aujourd’hui menacés. Et ce, même si 1/3 d’entre eux ressentent tout de même les effets de la crise, en particulier au sein des cabinets individuels. Pour 20 % des sondés, l’activité est même en croissance. Par ailleurs, après une année 2020 pour le moins mouvementée, la satisfaction des avocats sur leur situation professionnelle recule, mais reste néanmoins importante (80 %). Mais dans le détail, près d’un avocat sur trois reste déçu par rapport à ses attentes vis-à-vis de la profession (31 %)… En tout, la confiance des avocats en l’avenir de leur profession est passée de 54 % en 2017 à 43 % aujourd’hui.

Et le positif, dans tout cela ? Pour une grande partie de la profession, la digitalisation à marche forcée et l’utilisation tous azimuts des outils de visioconférence, notamment, auront au moins permis de faire un pas de plus vers l’avocat de demain. « Dans l’offre de l’avocat, au-delà des rendez-vous en présentiel, nous pouvons à présent développer aisément tout ce qui est distanciel. En cela, nous rattrapons notre retard par rapport aux notaires, par exemple », se félicite Jean-François Mortelette. « Reste à présent à développer davantage l’acte d’avocat, ainsi que le télétravail pour les salariés des cabinets. » Même constat pour l’avocate Laonnoise Vanessa Collin : « Moi qui avais une confiance toute relative dans le télétravail, je me suis rendue compte que cela pouvait marcher », affirme-t-elle. « En revanche, j’aimerais que l’on fasse tomber le masque et que l’on arrête de vivre avec un mode dégradé d’exercice, ne serait-ce que lors des plaidoiries. » Revenir coûte que coûte à l’humain, au-delà du contexte et de l’omniprésence des machines : voilà, semble-t-il, le tout prochain challenge de la profession. Le véritable impact économique, lui, se mesurera à l’aune de la résilience d’un pays tout entier…

 

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