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Bernard Squarcini et les voyages « touristiques » de Mohamed Merah au Pakistan

L’ancien patron de la DCRI, Bernard Squarcini, est venu présenter, jeudi 19 octobre, à la cour d’assises une synthèse des attentats de mars 2012. Avant lui, l’agent traitant de Mohamed Merah a exposé aux juges le profil voyageur du futur terroriste.

par Julien Mucchiellile 20 octobre 2017

Au moment des attentats perpétrés en mars 2012 par Mohamed Merah, le renseignement intérieur (DCRI) avait un chef charismatique, à qui l’opinion meurtrie en a beaucoup voulu. La partie civile a porté plainte contre lui, pour n’avoir su éviter ces attentats, et Bernard Squarcini, puisque c’est lui, a été placé sous statut de témoin assisté pour « non assistance à personne en danger » et « non empêchement d’un crime ».

Dans la procédure qui échoit tout ce mois d’octobre à la cour d’assises spécialement composée, qui juge Abdelkader Merah et Fettah Malki, il est témoin tout court. Bernard Squarcini a proposé à la cour une synthèse de l’histoire, en termes soigneusement choisis, afin de contrecarrer les fautes professionnelles qu’on lui impute.

« Le dossier Merah comporte deux phases », entame-t-il sur le ton d’un conférencier. « Avant et après les faits. » L’ancien patron de la DCRI parait sûr de lui. Il s’exprime exclusivement sur la phase dite de « flagrance », pendant les faits, puisqu’il ne connaissait pas le dossier Merah pendant la phase administrative, et n’a pas eu accès au dossier judiciaire, après l’ouverture d’une information. Dès la tuerie de Montauban, M. Squarcini pressent la piste islamiste : « des militaires qui reviennent d’Afghanistan, ça n’est pas la piste d’extrême droite, d’abord envisagée par la police judiciaire et le parquet », glisse-t-il (il le répétera souvent). Il demande à ce que soit établie une liste de suspects, sur laquelle figure la « fratrie Merah », dont Mohamed, qui sera ciblé en vertu de ses aptitudes à piloter les deux roues.

La déposition de l’ancien patron de la DCRI est succincte, et culmine lors d’une sentence : « Mohamed Merah, en 2012, inaugure le laboratoire d’un nouveau modus operandi, qui surprend tout le monde. Il franchit par là un nouveau braquet », dit-il dans une métaphore cycliste.

La métaphore animale est toute proche. L’expression « loup solitaire » – appelé ainsi en vertu de son aptitude à agir seul – a été employée par M. Squarcini dans une interview parue dans le journal Le Monde, dans son édition du 23 mars 2012, pour désigner Mohamed Merah. Cette expression justifie en quelque sorte l’inaptitude de ses services à déjouer ces attentats, qui ne sont pas le fruit d’une organisation identifiée – et l’homme seul est intraçable. « Vous comprenez à tout le moins que cela ait scandalisé les familles des victimes ? », interroge une avocate de la partie civile, car à l’époque, sans réseau, pas de mis en cause et donc pas de procès, et aujourd’hui sans réseau, pas d’association de malfaiteurs – et les accusés seraient acquittés.

« Dans le langage du renseignement, cela ne veut pas exactement dire ce qui a été compris. Si mes propos ont été mal perçus, c’est du fait de l’exploitation politique et médiatique qui en ont été faits », explique-t-il. Et ce n’est pas parce que M. Squarcini a dit : « c’est un acte volontaire, spontané, isolé ». Une main sur le ventre, l’autre à la barre, le témoin reprend d’un ton docte : « Il faut comprendre le dessous de l’affaire, les tenants, les aboutissants. » Aujourd’hui, il précise : « pour moi, Mohamed Merah a été armé au niveau des bras et de la tête, par Abdelkader (dont « l’ascendant est réel, mais pas exclusif »), la famille bien sûr, mais également par les réseaux. « Artigat », du nom de cette localité ariégeoise, la Belgique, avec Farouk Ben Abbes, l’Égypte qui propage l’idéologie, jusqu’aux Talibans du Waziristan qui ont donné le « permis de tuer à Abou Youssouf (le nom de guerrier de Mohamed Merah, NDLR) ».

Du « loup solitaire » à l’internationale djihadiste. Avec cependant encore un peu de « solitaire » : « il a perpétré ses méfaits seul, pour favoriser la rapidité d’exécution », mais cela a été « fomenté au sein d’une nébuleuse ». Un avocat des parties civiles insiste. « Ce que vous voulez dire, c’est que le loup solitaire, c’est celui qui a appuyé sur la gâchette in fine ? » Bernard Squarcini opine, l’avocat reprend : « Est-ce que vous n’avez pas le sentiment qu’il y a eu des ratés ? – Je pense qu’il y a eu des retards », nuance-t-il.

Il est vrai que Christian Ballé-Andui, responsable toulousain de la DCRI, avait demandé la judiciarisation du dossier Merah à deux reprises, les 15 et 29 juin 2011. « Je l’ai appris bien plus tard », se défend Bernard Squarcini. « Le dossier n’est jamais remonté jusqu’à mon arbitrage. La procédure est la suivante : de la direction régionale (Toulouse) à la direction zonale (Bordeaux), puis à Paris, un service dédié a l’opportunité d’évoquer le dossier avec le parquet. Ce ne fut pas le cas du dossier de Mohamed Merah.

« J’ai ressenti une profonde haine chez lui, une force qui couvait »

Pourtant, Christian Ballé-Andui, l’a expliqué lundi au cours d’un minutieux exposé de la mouvance djihadiste toulousaine, le profil de Mohamed Merah l’inquiétait (Dalloz actualité, 17 oct. 2017, obs. J. Mucchielli ). Le jeune homme fréquente les principaux propagateurs du salafisme révolutionnaire, Olivier Corel et les frères Clain, Sabri Essid et son frère, Abdelkader, dont les lettres théologiques acquises au Caire lui procurent un indéniable ascendant spirituel. Mohamed Merah, présenté comme l’archétype de « l’islamo délinquant », est parti en Afghanistan fin 2010 d’abord, après quoi il sera surveillé, puis à l’été 2011. Les rencontres qu’il y fait sont celles d’un homme introduit. Mohamed Merah voyage en effet dans la zone d’influence du n° 3 d’Al-Qaïda, organisation dont la méfiance est proverbiale, et qui ne laisse pas s’échapper indemne les hardis qui tentent leur chance sans références. « Il rencontre le subalterne de cet homme, de cet émir, et pour l’approcher, il fallait vraiment être dans la confidence, avoir un blanc seing », assure Hassan, qui peut lui avoir été donné par les idéologues qu’il fréquente à Toulouse.

C’est à l’issue de ce second voyage que la DCRI demande à la direction départementale (DDRI) de le débriefer. Deux agents viennent de Paris et demandent à Christian Ballé-Andui et à « Hassan », l’agent traitant de Merah, d’organiser la réunion, au cours de laquelle le jeune homme leur raconte ses vacances pakistanaises, leur présentant des photos manifestement touristiques (mais n’incluant pas le Pakistan). Hassan, « analyste opérationnel » au savoir-faire considérable en matière de mouvances islamistes, est l’homme que le Raid a appelé pour négocier avec Mohamed Merah, lors de l’opération qui le neutralisa. De surcroît, Hassan était la prochaine cible du terroriste.

Après l’entretien, il se retrouve seul avec lui. « Je l’ai senti soulagé. On avait 10 minutes, je me suis dit qu’il fallait tenter quelque chose. Je lui ai dit : “tu nous as baladé”, et puis on a parlé religion ». « En discutant, j’ai ressenti une profonde haine chez lui, une force qui couvait », raconte-t-il à la cour d’assises, en visioconférence. Pourtant, les conclusions de cet entretien renvoyaient à « une tentative d’approche de Mohammed Merah en tant que collaborateur ». Hassan indique dans une note que Mohamed Merah, au contraire, présente « le profil inquiétant d’un individu qui est rentré d’un pays en guerre, et de plus nos observations nous permettaient d’établir qu’il avait basculé dans la religiosité ». Bernard Squarcini, qui n’était pas au courant de la réunion, accepte d’endosser la responsabilité du patron, mais déplore la polémique : « Lorsqu’il y a des ratés, il faut tirer les enseignements dans la confiance, pas dans la défiance. »

 

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