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« C’était le 21 août 2015 », le face-à-face des passagers avec l’assaillant du Thalys

Qu’est-ce qui pousse un être humain à s’interposer pour éviter un probable bain de sang ? Quels souvenirs conservent les passagers de la voiture 12 du Thalys Amsterdam-Paris ? Jeudi, vendredi et lundi, la cour d’assises les a écoutés raconter leur face à face l’assaillant, Ayoub El-Khazzani.

par Pierre-Antoine Souchardle 24 novembre 2020

Personne ne saura vraiment combien de temps a duré la lutte entre plusieurs passagers et Ayoub El-Khazzani monté à Bruxelles dans la voiture 12 du Thalys 9364. Armé d’un Kalachnikov, de neuf chargeurs contenant 270 munitions, d’un pistolet, d’un cutter et d’une bouteille d’essence, il affirme avoir voulu tuer des militaires américains. Hommes que lui aurait désignés Abdel Hamid Abaaoud, le coordonnateur de cet attentat et de ceux du 13 novembre 2015.

Ces quelques minutes ont duré une éternité pour certains, un éclair pour d’autres. Cette séquence qui aurait pu se transformer en carnage. Entendues tour à tour à la barre de la cour d’assises de Paris, spécialement composée, les parties civiles ont livré leurs récits de ces quelques minutes. Restitution croisée.

« C’était le 21 août 2015. Mon épouse et moi sommes montés dans le Thalys à Amsterdam. Un duo, deux places en face à face », débute Mark Moogalian, universitaire franco-américain de 56 ans. Sa voix est douce, chantante, teintée d’un léger accent. Ruban de la Légion d’honneur au revers de la veste de son costume noir, ses mains accompagnent, dans une sarabande muette, sa déposition.

Ce jour-là, Spencer Stone, Aleksander Skarlatos, tous deux militaires, et Antony Sadler, étudiant, trois amis américains prennent place dans un autre wagon après avoir aidé une vieille personne à s’y installer. Une demi-heure plus tard, le wi-fi fonctionnant mal, ils rejoignent leur place en voiture 12.

Aleksander Skarlatos demande à son ami Spencer Stone de lui laisser la place côté fenêtre pour regarder le paysage. Ses deux compagnons s’endorment.

« Après la gare de Bruxelles, Mark était un peu agité. Il regardait les toilettes », explique son épouse. « J’ai aperçu quelqu’un entrer dans les toilettes avec une valise bleu et blanc. J’ai trouvé ça étrange car les toilettes sont toutes petites. » Le duo du couple, qui voyage avec leur petit chien, est collé à la porte coulissante séparant le wagon du sas où se trouvent les toilettes.

Au bout d’une quinzaine de minutes, il se dirige vers les toilettes pensant que la personne a peut-être fait un malaise. Un passager, Damien A…, patiente devant la porte. Il n’est pas venu témoigner. Cinq ans après les faits, il n’en a pas la force. Par la voix de son avocate, il a demandé à ce que son nom ne soit pas cité.

« La porte s’ouvre, j’aperçois un homme avec de gros yeux, une Kalachnikov sur l’épaule. » C’est Ayoub El-Khazzani, torse nu, son sac à dos sur le torse. Tous trois se fixent, incrédules. « J’ai cru à un déguisement », souffle Mark Moogalian. Damien A…, dont le président Franck Zientara a lu l’audition, explique que son attention a été attirée par « la Kalachnikov qu’il portait en bandoulière. […] Je me suis presque blotti contre lui pour qu’il ne puisse se saisir de son arme ».

« Damien l’a saisi au cou. J’ai pensé à ma femme. Je suis ressorti, en lui disant “va-t’en, c’est du sérieux”. J’y suis retourné », poursuit M. Moogalian à la barre. À partir de ce moment-là, ses souvenirs deviennent un peu flous. Ceux de sa femme le sont moins.

« J’ai compris tout de suite. Je suis partie mais pas très loin car je me suis dit “je veux mourir avec mon mari”. Je suis allée me cacher quelques sièges plus loin. Je me suis accroupie car je ne voulais pas me mettre à genoux. Et accroupie, on peut se relever plus vite », relate-t-elle expliquant avoir laissé le chien à leur place car il avait moins de chance d’être tué. Sa voix se noie de sanglots.

Dans le corps à corps devant les toilettes, le fusil d’assaut tombe au sol. Mark Moogalian s’en empare et quitte le sas. Ayoub El-Khazzani écarte Damien A…, sort un pistolet et tire sur Mark Moogalian.

« Ma réaction a été de partir avec. J’ai dit en anglais “I’ve got the gun” [j’ai l’arme]. » Phrase qu’il répète deux fois et que sa femme perçoit dans le brouhaha. « J’ai entendu, je ne sais pas si c’est un ou deux coups de feu. Je me relève. Je vois mon mari, il m’a dit “I’m hit” [je suis touché]. »

La balle lui brise deux cotes, perfore le poumon gauche et ressort par le cou en perçant la jugulaire.

« C’est comme si je flottais dans les airs. J’ai pensé à des petites choses. Je me suis dit que j’allais mourir mais en même temps, j’étais content d’avoir eu la vie que j’ai vécue », raconte M. Moogalian.

« Peu après la frontière française, j’ai entendu une détonation. J’ai vu un employé du train qui courait à toute allure », explique, via une interprète, Aleksander Skarlatos. À l’époque, il est membre de la garde nationale de l’Oregon. « J’ai vu un homme torse nu derrière lui. J’ai tout de suite compris ce qu’il se passait », dit-il à la barre, sanglé dans un costume bleu pétrole. « Mon cœur a fait un bond. J’ai pensé “no fucking way” [hors de question]. »

Ses deux compagnons sont réveillés par un bruit de verre brisé. « M. El-Khazzani ramasse l’AK47 et l’arme », se souvient Antony Sadler. « Spencer s’est réveillé. Je lui ai tapé sur l’épaule et lui ai dit quelque chose comme “Vas-y Spencer” », relate M. Skarlatos.

Mark Moogalian vient de s’effondrer, entre deux sièges, à quelques pas des Américains. « Là, je ne peux plus rien faire, j’ai raté mon coup. » El-Khazzani récupère son fusil d’assaut. « Je pensais qu’il allait me mettre une balle dans la tête. Et rien. » Des bruits de course couvrent ceux, métalliques, du réarmement de l’arme. « J’ai vu le corps voler dans les airs. C’est Spencer qui le plaquait. J’étais content parce que la cavalerie arrivait », dit-il.

Spencer Stone a foncé tête baissée sur Ayoub El-Khazzani. Les deux hommes tombent à terre, l’américain tente une clé d’étranglement. Mais l’assaillant ressort son pistolet et le braque sur la tempe de Spencer Stone. « J’ai laissé tomber l’AK47 et arraché le pistolet de sa main », continue Aleksander Skarlatos. Avec Antony Sandler, ils vont faire tomber le cutter qu’El-Khazzani vient de sortir de son sac.

Ce dernier se défend comme un forcené et, selon les protagonistes, ne prononce pas un mot. Les trois hommes arrivent à le plaquer contre une tablette. Aleksander Skarlatos braque le pistolet sur la tête et lui hurle d’arrêter de résister. « Soit, il n’entendait pas, soit il ne comprenait pas l’anglais. J’ai appuyé sur la gâchette. Le coup n’est pas parti. » Nouvelle tentative. L’arme n’a plus de chargeur. « À ce stade, nous étions plutôt frustrés », reconnaît-il à la barre. Il se saisit alors de l’AK47 et assène trois coups au visage du terroriste, bloqué par une nouvelle prise d’étranglement de Spencer Stone. Ayoub El-Khazzani perd connaissance.

Durant ce combat, Isabelle Moogalian a rejoint son époux. Il a perdu connaissance, rêve de la maison de son enfance, de sa mère morte deux mois plus tôt. « J’ai entendu ma voix qui me disait “si tu n’ouvres pas les yeux, tu es mort”. Est-ce que je devais rester avec ma mère ? Je me suis excusé auprès de ma mère. J’ai rouvert les yeux. »

« La moquette du Thalys, qui dans ma mémoire est bleu foncé, est devenue noire », poursuit Mme Moogalian. Spencer Stone, blessé par le cutter du terroriste rampe jusqu’à Mark Moogalian, met son tee-shirt sur l’orifice d’entrée de la balle et place deux doigts sur la jugulaire pour arrêter l’hémorragie. Un geste qui l’a sauvé. « Spencer lui a dit, “est-ce que tu veux prier ?”. Mark a dit non. Alors, j’ai su qu’il ne voulait pas mourir », continue Mme Moogalian. Mis hors d’état de nuire, Ayoub El-Khazzani est ligoté avec des cravates de passagers.

Dans le wagon 11, l’acteur Jean-Hughes Anglade, avec sa compagne et ses enfants, a eu l’impression d’être pris au piège dans son wagon. « S’imaginer mourir sous les balles d’une Kalachnikov, c’est pas commun. C’est pas la mort qu’on imagine. Moi, c’est mourir sur scène », a-t-il déclaré lundi à la cour d’assises. À plusieurs reprises, il a appelé Spencer Stone du nom du cinéaste américain Oliver Stone.

La tenue vestimentaire des trois touristes américains ne permettait pas de les assimiler à des militaires. La thèse de l’accusé ne tient guère. « Pouvait-on savoir que vous étiez américains », a demandé le président à Antony Sadler qui, dans un grand éclat de rire, lui a répondu : « Spencer a l’air d’un Américain. »

Cinq ans plus tard, les témoins sont conscients d’avoir eu beaucoup de chance. Le couple Moogalian conserve des séquelles physiques et psychologiques. Lui a perdu une partie de la mobilité de son pouce et index gauche. « C’est embêtant pour la guitare », s’excuse-t-il. Sa femme somatise à chaque 21 août, a peur des sacs abandonnés, des hommes barbus. Antony Sadler a mis du temps avant de comprendre que toute cette histoire l’avait affecté. Tout comme Aleksander Skarlatos.

Tous ont joué leur propre rôle dans le film de Clint Eastwood, Le 15h17 pour Paris. C’est Isabelle Moogalian qui résume le mieux cette expérience : « Je ne voulais pas qu’une actrice hystérique joue mon rôle. »

La cour d’assises n’a pas pu entendre le récit de Spencer Stone. Hospitalisé mercredi à son arrivée à Paris, il est reparti lundi aux États-Unis. Personne ne connaît le mal dont il souffre. Selon son avocat, il est dans l’incapacité de s’exprimer. Il espère qu’il pourra être entendu en visioconférence d’ici une dizaine de jours.

 

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