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Ces juristes qui quittent l’entreprise pour devenir avocats

Des juristes, souvent avides de liberté, quittent l’entreprise pour devenir ou redevenir avocats. La reconversion est-elle difficile ? Quels sont leurs conseils ? Leur quotidien est-il si différent ? Témoignages.

De nombreux avocats se reconvertissent en juristes d’entreprise ; nous leur donnions la parole il y a peu. Le chemin inverse, moins fréquent, existe aussi. C’est surtout parce qu’il en a eu « marre du salariat » qu’Aurélien Martin a quitté il y a trois ans son poste de juriste financier pour monter son cabinet avec une consœur. La quête de liberté est la raison qui revient le plus chez les interrogés. « Si vous êtes associés, vous êtes libres. En entreprise, il y a tout le temps quelqu’un au-dessus de vous », explique Thierry Aballéa, qui a exercé sept ans en tant que juriste avant de devenir avocat.

« Je menais beaucoup d’actions de pilotage transverse. Le temps permettant d’aller au fond du droit me manquait », raconte Marie-Aude Ziadé, ancienne directrice juridique contentieux d’Areva qui a revêtu la robe en 2018. Quant à Pierrick Le Goff, il aimait beaucoup la dimension managériale de son ancien travail mais a quitté la direction juridique d’Alstom après vingt-cinq ans dans le groupe, parce qu’il désirait aussi faire plus d’analyse juridique. « L’approche doctrinale du droit me manquait », explique celui qui a toujours gardé un pied dans le monde académique.

Passerelle

Quand ils sautent le pas, certains détiennent déjà le CAPA, passé à la fin de leurs études. D’autres doivent recourir à la passerelle prévue à l’article 98 du décret n° 91-1197 du 27 novembre 1991. En plus de remplir certaines conditions, les candidats passent un examen de déontologie. Thierry Aballéa, membre du conseil de l’Ordre du barreau de Paris, et selon qui ces critères sont « très strictes », nous explique que dans sa ville, le parquet, qui peut faire appel, regarde de près tous les dossiers.

Collab ? Associé ? Individuel ? « Il s’agit d’un projet professionnel et familial réfléchi qu’il faut bien préparer, avec des réserves financières », estime Aurélien Martin. Pour beaucoup, l’ancien employeur devient un client. « Se spécialiser avant même de quitter l’entreprise peut aider », analyse aussi Maria Lancri, ancienne directrice juridique adjointe et compliance manager. Thierry Aballéa constate également qu’« il faut avoir un réseau et savoir l’utiliser. L’objectif est de monétiser son savoir-faire. Vous n’y êtes pas formé quand vous êtes en entreprise ».

« Je travaille peut-être plus qu’avant, mais comme j’aménage mes plages, je suis plus disponible pour mes enfants », résume Aurélien Martin, qui a exercé douze ans en entreprise. Selon la taille de la société quittée, le poste précédemment occupé, la matière travaillée, le changement est plus ou moins radical. Dans le cas d’Aurélien Martin par exemple : « Je fais exactement la même chose. C’est juste qu’au lieu d’avoir un seul client j’en ai plein d’autres ». Il garde le même rôle de conseil, que ce soit pour des petites entreprises qui externalisent leur service juridique ou des plus grosses sociétés aux besoins ponctuels.

« Je suis heureux de mettre ma robe dans mon sac »

Pour d’autres, la rédaction des conclusions et les plaidoiries manquaient et sont désormais appréciées. « Je suis heureux de mettre ma robe dans mon sac et d’entrer en salle d’audience », confie Arnaud-Gilbert Richard, qui a quitté en 2001 son poste de directeur juridique de Boursorama, intégrée dix ans plus tôt quand l’entreprise était encore une startup.

« La plus grosse différence est la relation avec le client. Il a besoin d’être rassuré matin, midi et soir. Ce n’est pas du droit, mais cela fait partie de mon métier », raconte Thierry Aballéa, qui manque déjà deux appels du même client lors de notre court entretien. Côté pouvoir de décision, les avis divergent. D’un côté, l’avocat conseille mais c’est bien le directeur juridique qui décide.

D’un autre, « quand vous êtes avocat et que vos clients viennent vous voir ce n’est pas rien, c’est payant. Votre avis compte, vous avez un impact », observe Arnaud-Gilbert Richard. Et d’ajouter : « Vous pouvez vous permettre de leur dire ce qu’ils ne veulent pas entendre ».

Aucun des six interrogés ne regrette leur choix. Et leur passage en entreprise non plus. Cette expérience est même parfois à valoriser, auprès de clients rassurés d’avoir un avocat habitué à travailler avec des opérationnels. Marie-Aude Ziadé, qui « milite pour une plus grande porosité entre les professions juridiques », n’exclut d’ailleurs pas de repartir en entreprise un jour. « Il est évident que les gens ne vont pas garder le même boulot pendant vingt ans donc il est nécessaire de rendre les passerelles plus faciles pour leur permettre de faire des allers-retours », conclut Maria Lancri. 

 

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