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Comparutions immédiates : « Estimez-vous heureux car un mois, ce n’est pas la mort du petit cheval ! »

Le 2 avril dernier, un gilet jaune a comparu à l’issue de sa garde à vue devant la 23e chambre du tribunal correctionnel de Paris. Il était poursuivi pour avoir lancé des bouteilles en verre sur la police.

par Thomas Coustetle 4 avril 2019

À l’audience des comparutions immédiates du tribunal de Paris, ce mardi 2 avril, c’est au tour du dossier d’Hercule. « Vous comparaissez pour avoir lancé des bouteilles en verre samedi dernier lors d’un attroupement… Ah ! c’est une affaire gilet jaune ! », réalise le président à la lecture du procès-verbal d’interpellation. Ce sera l’unique dossier estampillé « gilet jaune » de la journée.

Hercule, 23 ans, est poursuivi pour avoir participé sciemment à un groupement en vue de la préparation de violences ou de dégradations, comme le punit l’article 222-14-2 du code pénal, rappelle le tribunal. À ce titre, de nombreuses personnes ont été interpellées sur ce fondement depuis le début du mouvement. « Vous pouvez demander un renvoi pour améliorer votre défense… », rappelle mécaniquement le juge. Le prévenu souhaite être jugé immédiatement.

« "Tu n’es qu’une merde", "je suis gilet jaune", "sale flic de Macron" » 

Le président commence la lecture du procès-verbal. « Vous vous moquez du monde, Monsieur ! », claironne-t-il. « Le 17 mars 2019, vous avez déjà fait l’objet d’un rappel à la loi pour avoir insulté les forces de l’ordre : "tu n’es qu’une merde", "je suis gilet jaune", "sale flic de Macron" ». Le président ménage une pause. « Voilà où les mesures libérales mènent », estime-t-il en soupirant.

L’enquête sociale rapide indique que le prévenu est propriétaire d’un appartement à Saint-Ouen. Un logement qu’il occupe avec sa mère. « Vous avez obtenu le bac en 2016. C’est donc que vous avez un certain potentiel, non ? », interroge le juge. Hercule relève la tête. Il réalise que la remarque appelle une réponse de sa part. « Euh… oui »., reconnaît-il sans zèle. « Vous êtes actuellement en CAP tailleur de pierre auprès des Compagnons de France ». 

Vient ensuite le détail des faits. Hercule est poursuivi pour avoir jeté les bouteilles en verre en direction des forces de l’ordre. Il portait une paire de lunettes de plongée « trouvée par terre », assure le prévenu. Le président poursuit la lecture.

— Sur Whatsapp, vous en appelez à la révolution. Vous avez enjoint par messages à d’autres manifestants, que vous déclarez avoir rencontrés le même jour, de « revenir affronter les CRS. C’est un ordre ».

Le président veut savoir.

— Vous confirmez ?

— C’est de l’humour de jeune

Le juge coupe court.

— Non, ce n’est pas de l’humour. Les mots ont un sens, Monsieur. Vous associez CRS avec affrontement

— C’est une image d’Alain Soral

Derrière la barre, la stupeur s’est emparée des juges. Aucun ne semble savoir qui c’est. En tout cas, pas le président. Il tente d’interroger du regard ses deux collègues. Silence. « C’est un essayiste d’extrême droite, Monsieur le président », intervient Me Antoine Moizan, son avocat. « Vous êtes en train de vous dévoiler, Monsieur… Nous regarderons qui est cette personne au moment du délibéré », ménage le président. 

Le comique de la situation vient briser un instant la solennité entretenue depuis le début. Emporté, l’avocat de la défense se fend d’une observation : « je vous conseille de bien choisir, les occurrences sont nombreuses sur internet ». L’auditoire est amusé. Dans la salle, une classe est venue assister à l’audience. La moitié a ri.

Le président reprend le fil. 

— Reconnaissez-vous les faits ? 

Hercule hésite.

— Pour le lancer, oui, mais les CRS ont chargé les premiers. C’est un acte de rébellion

— À quel endroit ?

— Au Trocadéro

— C’était autorisé de manifester samedi ?

— On a suivi les Black Blocks

« J’ai moi-même près de quarante ans d’exercice, j’en ai vu passer des gardes des Sceaux… »

La procureure requiert six mois de prison dont quatre avec sursis. Le tout accompagné d’une interdiction de séjour à Paris d’un an. En raison de « deux interpellations en deux semaines pour des agressions du même genre envers des forces de l’ordre ». 

Son avocat commis d’office qualifie les réquisitions de « sévères ». Il essaie de tirer profit de la situation. « Soral a fait sourire », rappelle-t-il. « Mon client a fait 48 heures de garde à vue. C’est déjà une forme de sévérité. Il n’y a eu aucun blessé. Le climat social est tendu. Il a compris la leçon », plaide-t-il. Il demande au tribunal de n’accorder que du sursis.

Hercule « regrette » son geste. Il ne reviendra plus manifester, assure-t-il. Avant de suspendre l’audience pour délibérer, le président sermonne. « Je me doute que si vous êtes gilet jaune, vous n’aimez pas Emmanuel Macron. Vous savez, les fonctionnaires de police ne font que leur métier. Ils servent une fonction, pas un gouvernement. J’ai moi-même près de quarante ans d’exercice, j’en ai vu passer des gardes des Sceaux… ». 

« Un mois, ce n’est pas la mort du petit cheval ! »

Le tribunal le déclare coupable. Hercule écope de six mois de prison, dont un mois ferme, mais sans mandat de dépôt. Ce qui revient à pas de prison du tout. Travail d’intérêt général, semi-liberté… C’est le juge de l’application des peines qui se chargera d’étudier la question. Le tribunal n’a pas retenu l’interdiction de séjourner à Paris, « en raison de sa formation ».

Une peine clémente, selon le président, avant de convenir : « Estimez-vous heureux Monsieur, car un mois, ce n’est pas la mort du petit cheval ! ».  

 

L’identité du prévenu a été modifiée.

 

Commentaires

Comme toujours, je ne comprends pas ce besoin des présidents ou des procureurs de donner systématiquement leur avis, de commenter, de donner des leçons de morale à la volée...
Je comprends bien que c'est plus facile de mépriser que de faire son travail correctement. Si vraiment il a passé 40 ans dans les prétoires, il devrait comprendre ce qui arrive aujourd'hui en France et être un peu plus réfléchi, au moins dans sa façon de s'adresser aux prévenus.
Personnellement, je trouve cette peine bien sévère par rapport aux Black Blocs et autres antifas, relâchés das la nature après avoir été jugés coupable de tentative de meurtre par incendie sur un policier en 2016... Et je ne parle pas des casseurs issus de banlieue avec qui on ne se permettrait jamais de telles familiarités de discours.

Comme toujours...

Black-blocks et pillards (jen'aime pas la connotation de racaille, trop orientée) qui discréditent les mouvements sociaux en detruisent sciemment : impunité.

Un citoyen qui essaye d'être modestement utile à la société (apprendre à renover notre patrimoine) mais qui dérape face à l'injustice : plein la gueule et leçon de fausse morale.

Je suis loin d'être juriste (ingénieur de formation) mais ce manque de logique me donne mal à la tête.

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