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D’argent et de sang. Le roman vrai de la mafia du CO²

La passionnante enquête de Fabrice Arfi, un véritable thriller, dévoile les arcanes de ce qui constitue certainement l’une des plus grandes arnaques du siècle : la fraude à la taxe carbone.

par Thibault de Ravel d’Esclaponle 25 septembre 2018

Il faut bien l’avouer, le montant du casse, dans cette affaire, est vertigineux, sans doute de ceux dont la valeur n’a jamais été égalée. On évoque le chiffre astronomique de 1,7 milliard d’euros (Dalloz actualité, 10 mai 2016, art. M. Babonneau , même si la valeur lors du procès de 2016 était de 283 millions d’euros). À côté, les 30 millions (en euros aujourd’hui) de Spaggiari font un peu pâle figure. Et à cette palme numéraire se sont ajoutés les ingrédients d’un polar tristement réel. Tristement parce que ce « roman vrai de la mafia du CO2 » a entraîné son lot d’assassinats et d’enlèvement, de sociétés écrans et de paradis fiscaux, de corruption en tout genre. Plus encore que le casse du siècle, c’est aussi une vendetta, une longue litanie « d’argent et de sang », comme le précise très justement le titre de cet ouvrage.

Tout était donc susceptible d’intéresser Fabrice Arfi, journaliste d’investigation à Mediapart et déjà bien connu pour son rôle dans les affaires Karachi, ou encore Cahuzac et Bettencourt. C’est aussi lui qui est connu pour avoir effectué des révélations sur Kadhafi et Sarkozy. En qualité de coresponsable du pôle enquête, il s’est plongé au cœur de cette curieuse escroquerie qui n’a, au premier abord, rien de vraiment fascinant. Les quotas de carbones, et la TVA portant sur ces derniers, ne font certainement pas rêver. Et pourtant, le livre de Fabrice Arfi plonge droit dans l’histoire d’un détournement particulièrement ingénieux et lucratif pour ceux qui en furent à l’origine. Pour le journaliste, cela commence, se dit-il, par « une lettre de paranoïaque comme on en reçoit plusieurs par mois » (p. 12). Pour le lecteur, cela s’achève par une enquête finement menée, très bien documentée, et dont le résultat se trouve dans cet ouvrage récemment publié aux Éditions du Seuil.

Fabrice Arfi le confesse bien volontiers : il est fasciné par le parcours des trois personnages à l’origine de cette escroquerie, opérant une fusion entre Belleville et le XVIe arrondissement, ce « trio envoûté par lui-même » (p. 234). « Ces intelligences vont se rencontrer dans une sorte de condensé de l’époque où ils vont réussir à duper les plus diplômés du pays. C’est là qu’on voit que cette histoire prend une dimension politique, voire métapolitique. Qu’on voit à quel point un peu de la folie de notre époque et de notre monde est condensée dans cette histoire : le capitalisme de casino et cette espèce de décadence criminelle, réalisant la plus grande escroquerie que le pays a jamais connue et qui a dérouté tous les services de police » (Les Inrockuptibles, entretien avec l’auteur, 4 sept. 2018). Le schéma mis en place est assez simple. Au moins aussi vieux que la TVA. En réalité, il est né dans les interstices de deux éléments : le système particulier de cet impôt qui n’est pas collecté par l’état et l’immatérialité des quotas de CO2. Depuis 2002, les entreprises peuvent acquérir des « droits à polluer » sur un marché spécifique. Via des sociétés écrans, ces droits sont achetés à l’étranger puis revendus ce marché. Sauf que s’ils sont revendus avec TVA, celle-ci, curieusement, n’est pas reversée (sur le schéma, v. Dalloz actualité, 3 mai 2016, art. M. Babonneau ).

Le journaliste s’est livré à un impressionnant travail d’enquête, menant de très nombreux entretiens, dans des endroits improbables, tel « un luxueux institut de beauté pour hommes situé avenue Georges V » (p. 89). Comme en témoignent les impressionnantes sources documentaires, le dossier semble n’avoir plus de secret pour lui tant les procès-verbaux d’instruction sont décortiqués avec soin. Fabrice Arfi narre cette histoire hallucinante comme un thriller glaçant, un véritable page turner pourtant empreint du plus exact réalisme. La spirale est excellemment bien restituée. Comme le constate Fabrice Arfi lui-même, « il y a l’épiphanie de l’argent et après, la décadence du sang, puisqu’on en est à plusieurs assassinats, sans coupables incriminés où tout dégénère comme dans un bon Scorsese (Les Inrockuptibles, art. préc.). Et ce qu’il y a certainement de plus effrayant, c’est qu’il y a encore, semble-t-il, dans cette affaire, nombre de situations où la porte est encore « ouverte sur une pièce que personne ne semble être parvenu à visiter de fond en comble ou n’a voulu le faire » (p. 222).

 

F. Arfi, D’argent et de sang. Le roman vrai de la mafia du CO2, Seuil, 2018.

 

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