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Le djihad médiatique au tribunal

Deux hommes soupçonnés d’avoir diffusé en France la propagande de l’État islamique sur l’application cryptée Telegram sont jugés depuis lundi par le tribunal correctionnel de Paris.

par Pierre-Antoine Souchardle 29 octobre 2020

C’est un procès qui prend une résonance toute particulière depuis l’assassinat de Samuel Paty, ce professeur d’histoire-géographie décapité pour avoir montré en classe une caricature du prophète lors d’un cours sur la liberté d’expression.

Ils sont deux dans le box. Abdel K…, 34 ans et Yann T…, 35 ans. Derrière eux, des policiers cagoulés. Deux hommes qui ont, de fin 2016 à fin 2017, traduit en français et diffusé la propagande émise depuis la Syrie par le centre médiatique de l’État islamique, An-Nûr. Un troisième homme aurait dû être à leurs côtés mais, cas contact au covid-19, il sera jugé en mars 2021. Ils sont poursuivis pour association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste et risquent jusqu’à dix ans d’emprisonnement.

L’organisation terroriste a très tôt développé l’arme de la propagande, estimant que « la guerre médiatique, c’est 50 % du combat ». Pour ce faire, elle a créé une agence de presse, A’maq, une radio officielle, Al Bayan, des magazines en anglais et différentes langues. Selon l’accusation, le site An-Nûr a également développé une forte activité de propagande et d’endoctrinement, et d’enrôlement des candidats au djihad.

Abdel K…, barbe taillée sous le masque et lunettes au-dessus, a commencé à s’intéresser à la zone irako-syrienne en 2016. Soit après les attentats de 2015. « Je cherchais à comprendre. J’étais curieux. […] J’ai suivi quelques comptes et, de fil en aiguille », il est devenu traducteur de dépêches de l’agence de presse de l’État islamique. « C’est un peu comme l’AFP », glisse le prévenu.

« J’ai été approché par une personne qui m’a demandé si j’étais intéressé pour faire de la traduction. Je ne sais pas qui c’est », assure Abdel K…. Il a été contacté via les réseaux sociaux « par quelqu’un à l’intérieur de l’appareil médiatique en Syrie ». Un dénommé Hamza, dont les enquêteurs pensent qu’il s’agit d’Adrien Guihal, la voix française qui a revendiqué l’attentat de Nice en 2016. Ensuite, il est invité à rejoindre un groupe Telegram.

« Vous avez des infos de l’agence A’maq et vous les traduisez, vous agencez l’information. » Tout en respectant la présentation exigée par le bureau médiatique en Syrie. Ni vérification, encore moins de contextualisation. Pas vraiment du travail journalistique. Abdel K…, n’a pas été payé « par qui que ce soit pour [son] travail de traducteur », qui lui prenait de trois à cinq heures par jour.

Après quinze jours, il intègre une autre chaîne Telegram appelée Markaz An-Nûr, composée de mounassirs, des traducteurs choisis par l’administrateur de la chaîne. Il s’agit de traduire les bulletins de la radio Al Hayan, les textes de revendications d’attentats ou les vidéos d’assassinats.

Abdel K… est-il un petit traducteur, comme il le prétend, ou « un fonctionnaire zélé » de l’État islamique, selon l’expression du président de la 16e chambre, Jean-Baptiste Acchiardi ? « An-Nûr, en 2016, c’est le principal vecteur sur Telegram de la propagande de l’EI », relève le président. « Je ne peux pas le contester », lui répond le prévenu.

Via deux comptes Telegram, Abdel K… est en lien avec quatre-vingt-douze chaînes Telegram comptant près de huit cents abonnés. Une chaîne Telegram permet la diffusion d’informations auprès de ses abonnés. Elle est publique et accessible par mots clés. Il en a administré quarante-huit et en a créé seize.

Sur ce nombre de chaînes qui interroge le tribunal, le prévenu répond que beaucoup d’entre elles correspondaient à des sauvegardes, une chaîne étant rapidement bloquée à la demande des autorités, il fallait alors la dupliquer avec un autre nom. Mais souvent ses explications sont nébuleuses.

À compter d’octobre 2017 et la chute de Raqqa en Syrie, Abdel K… est devenu, selon l’accusation, le responsable, voire l’émir de la propagande francophone en France, un « super » administrateur de la chaîne Telegram An-Nûr et supervisant la chaîne Markaz An-Nûr. Ce qu’il réfute. « Comment l’EI pourrait nommer un émir en France ? Ça n’a pas de sens, ce sont des dingues du contrôle », dit-il.

À l’organisation pyramidale de la structure médiatique, il oppose le mode participatif des mounassirs, les traducteurs. « Je ne cherche pas à minimiser mon rôle, mais je ne veux pas qu’on m’attribue des choses que je n’ai pas faites. […] Sincèrement, je n’ai pas envie de prendre pour tout le monde, qu’on me dépeigne comme la tête du réseau, semblable aux frères Clain », répond-il au président qui lui fait remarquer les contradictions entre ses propos et son rôle d’administrateur de certaines chaînes Telegram.

Jean-Michel et Fabien Clain étaient membres de l’appareil de propagande de l’EI. Fabien Clain a revendiqué les attentats de novembre 2015.

Interrogé sur le contenu de ces chaînes, écrits appelant à commettre des attentats, vidéos d’exécutions, bulletins d’informations de l’EI, il reste sans voix. Se rappelle-t-il, lui demande le président, de l’ouvrage Conseils aux moudjahidines dans les terres ennemies ? Non, il ne s’en souvient pas. « Ces petits conseils sont imprimés avec en fond d’image une photo de Paris et de la tour Eiffel », précise Jean-Baptiste Acchiardi. Long silence. « Ça m’inspire de l’horreur. Je vous le dis aujourd’hui, j’ai honte de ces images-là ».

Dans la salle, les parents des deux prévenus. Le tribunal a commencé mercredi en fin de journée l’interrogatoire de Yann T…. Il reprendra jeudi.

 

Commentaires

le fondement des poursuites laisse rêveur. S'il est bon de prendre des mesures contre les terroristes chez nous encore faut il être cohérent; notamment en cessant de traiter avec leurs sponsors du Moyen orient et en livrant des armes et un soutien aux mêmes groupes terroristes en Syrie et ailleurs en les déguisant en opposition démocratique.
Il existe notamment plusieurs camps français en violation du droit international sur le territoire syrien.

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