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Élise Arfi, Pirate n° 7

Dans ce livre, l’avocate Élise Arfi relate le parcours, en prison et devant les tribunaux, de l’un de ses clients : un des pirates somaliens accusé d’avoir participé à l’attaque dans lequel un plaisancier français a été tragiquement assassiné. Plus que la chronique d’un procès, c’est surtout la relation entre un avocat et son client que met magistralement en lumière ce récit.

par Thibault de Ravel d’Esclaponle 28 octobre 2018

Le livre d’Élise Arfi, avocate à Paris, est fort, puissant et dérangeant. Court, il est la chronique nerveuse et admirablement écrite de ce qu’elle considère comme une véritable « descente aux enfers » : celle de son client, alors qu’elle était à l’époque tout juste auréolée du prestigieux titre de secrétaire de la conférence du stage. L’objet de ce récit est tragique à tous niveaux. La douleur de la victime est intense. Au mois de septembre 2011, un couple de plaisanciers français fut attaqué par une bande de neuf pirates somaliens alors qu’ils naviguaient sur leur catamaran au large de la corne de l’Afrique. L’époux n’est plus là : il a été assassiné. L’épouse a vécu un calvaire. Elle est ensuite libérée par la marine espagnole. Les attaquants proviennent d’un pays – la Somalie – qui n’a plus vraiment de règles, ni même d’institutions solides, un pays où la pauvreté est endémique, où « la criminalité prospère sur la famine d’un peuple ». Ils sont extradés en France pour y être jugés. Comme Élise Arfi assure la permanence, justement parce qu’elle est secrétaire de la Conférence du stage, elle répartit les pirates dont la défense doit être assurée. Elle hérite du « pirate n° 7 », celui que le langage bureaucratique dénomme, comme d’autres, « X SD », c’est-à-dire « X se disant ». Ces quelques lettres curieuses, assurément déshumanisantes comme l’écrit l’auteur, en disent long sur le parcours de celui qu’elle devra défendre.

Élise Arfi aurait pu s’en tenir là. Élise Arfi aurait pu se contenter de relater un procès, lui-même déjà extraordinaire. Elle aurait pu simplement entrer dans les arcanes de cette justice particulière parce que les faits sont particuliers. Elle était un observateur privilégié. Et sans doute, le récit aurait été passionnant. Mais ce n’est pas ce qu’elle fait dans cet ouvrage. Pirate n° 7 n’est pas un livre sur le procès de la piraterie somalienne. C’est un livre passionnant sur la relation d’une avocate avec son client. C’est un témoignage fascinant sur ces subtils liens qui se nouent à l’occasion d’une affaire, des liens dont l’intensité est maximalisée par le contexte carcéral dans lequel ils se déploient. C’est dans des parloirs de maisons d’arrêt que ceux-ci se tissent. Entre quatre murs, parfois dans des cabinets de juges d’instruction, ils évoluent et empruntent des formes diverses. En cela, le récit d’Élise Arfi, avec toute sa subjectivité qui est indispensable, devient un élément important pour comprendre, lorsque l’on adopte un point de vue extérieur, toute l’humanité du métier d’avocat pénaliste.

Il faut dire que le dossier est délicat. Comme nombre de ses compatriotes, la vie du jeune somalien n’a pas été simple. D’ailleurs, même sa jeunesse n’est pas simple. Son âge est judiciairement contesté. Ceci étant, « les parcours de misère se suivent et ressemblent, on s’en rend rapidement compte » (p. 61). Sauf que celui-ci se déroule à des milliers de kilomètres de son lieu de détention. Et « la pauvreté des Somaliens dépasse celle que l’on peut avoir connue ou envisagée en défendant d’autres misérables parmi les misérables » (p. 65). De surcroît, confronté au monde de la prison, d’une extrême violence, il perd pied. C’est aussi cela que raconte l’ouvrage d’Élise Arfi. Ce qui confère d’ailleurs une dimension très poignante à son récit. Au fur et à mesure de sa détention, son client sombre. Confronté à la rigueur du monde carcéral, victime de violences et rencontrant de nombreuses difficultés de santé, il connaît des troubles psychiatriques sévères. La tentative de suicide était inéluctable ; les séjours au mitard n’arrangent rien. Face à cette situation, la relation entre l’avocate et son client prend une épaisseur particulière. Elle s’énerve, elle s’inquiète, elle est parfois furieuse, parfois compatissante, parfois en détresse devant la situation de ce client. Sa subjectivité, une fois encore, est ici entièrement mise à nu. Son client est « incommunicable », écrit-elle. Pourtant, il prend une part croissante dans sa vie.

Pirate n° 7 est une passionnante illustration de la complexité des liens entre un client et son avocat. La grande force de ce récit, qui semble emporté par une sorte d’urgence à écrire, un besoin pressant de témoigner, tient aussi à cette humanité qui respire à chacune des pages. Par exemple, l’interprète somalien est un personnage important qui offre le visage bienveillant d’un passeur de parole lettré. La scène de l’appel téléphonique que le client d’Élise Arfi parvient enfin à passer à sa mère en est aussi l’un des meilleurs témoignages : « saisi par son désarroi », « le juge a alors un réflexe d’une humanité extraordinaire : en plein interrogatoire, il lui tend son téléphone » (p. 73).

Voilà un ouvrage dont il faut recommander la lecture. Il ne s’agit d’adopter, avec ce livre, une posture excessive ou d’emprunter exclusivement le regard de celui qui a commis, d’où qu’il vienne, un crime, sans égard pour les victimes. Il s’agit de témoigner de ce lien si particulier qui unit l’avocat à son client, en dépit de ce que ce dernier a fait. Et en refermant ce livre, on se dit qu’en dépit des situations dramatiques qu’elle croise inévitablement, Élise Arfi fait un beau métier.

 

Élise Arfi, Pirate n° 7, Éditions Anne Carrière

 

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