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Elsa Vigoureux, Le journal de Frank Berton

Dans une sorte de journal s’étalant sur trois ans, de mai 2015 à juillet 2018, Elsa Vigoureux restitue le quotidien, dans toute son humanité, du grand pénaliste Frank Berton. Heurs et malheurs d’un épris de justice, acharné à vivre, acharné à défendre. Envers et contre tous.

par Thibault de Ravel d’Esclaponle 29 avril 2019

Chez Frank Berton, il y a un sentiment d’urgence, une sorte de rapidité qui semble construire sa vie. Être le premier à sortir de l’avion, aller vite, faire vite. « Son incessant mouvement, cet effet de balancier qui le promène du bien vers le mal, de la peine vers la joie, des cris au silence, qui lui donne le tournis, produit une insécurité quotidienne, mais ne laisse dupe de rien » (p. 7). Ce n’est pas tant qu’il s’agit de précipitation ou que cette vitesse, dans le mouvement continuel qu’elle implique, nuise à la qualité de son travail. Tout au contraire. En vérité, cette course avec le temps, « ce rythme insensé », sert ce qui anime justement sa vie, cette conception absolue et radicale de la défense. Chacun peut être défendu. Tout le monde doit être défendu. C’est simple, c’est un principe de base, certes. Mais il faut pourtant parfois le rappeler parce que l’actualité tragique aboutit à ce qu’il soit, de temps à autre, perdu de vue. Cette vision de la justice, cette pratique de la défense pénale est fort bien rendue dans le dernier livre d’Elsa Vigoureux, journaliste reporter à L’Obs, en charge des questions criminelles. Sous la forme d’une sorte de journal, dont les dates n’épousent pas une régularité de métronome, tant s’en faut – la personnalité de Frank Berton s’y opposait de toute façon –, la journaliste restitue le fascinant quotidien de l’avocat pénaliste. Ce n’est pas simple, elle le confesse dès le début. La réticence de l’homme de loi est évidente.

Pourtant, une fois n’est pas coutume, il cède. Le résultat : « treize carnets empilés, des petits, des grands, à spirales, avec ou sans lignes. Ils contiennent un quotidien où se mêlent déboires existentiels, drames personnels, affaires judiciaires, performances professionnelles, tous pris dans le ressac d’une époque où les lignes politiques bougent autant qu’elles se confondent, où la scène médiatique est une jungle avec son déferlement d’informations » (p. 9).

La vie de Frank Berton suscite le vertige. Vertige géographique, tant les distances parcourues sont impressionnantes. De la République dominicaine au Mexique, en passant par Paris et Old Bailey à Londres, l’avocat court tout le temps. En France aussi, d’ailleurs. Vertige humain également tant son quotidien plonge dans une tragédie continuelle dont Dominique Cottrez inaugure la longue série des affaires que relate le livre d’Elsa Vigoureux en suivant l’avocat. Frank Berton est dans de nombreux dossiers et le journal évoque également la question douloureuse de la défense du terroriste, encore en vie, des attentats du 13 novembre 2015. Mais l’avocat continue encore de se frotter à la délinquance plus ordinaire, plaidant parfois devant le tribunal correctionnel, notamment le 29 juin 2017. Ce n’est pas simple, selon Frank Berton, « parce que c’est technique, c’est du droit, on n’est pas à l’intuition comme aux assises là » (p. 197). Certes, le quotidien de l’avocat s’identifie beaucoup à ses affaires, mais Elsa Vigoureux insiste aussi sur la réalité de l’homme, ses propres faiblesses, hors des dossiers dont il est amené à connaître, entre crises d’asthme et moments de relâchement.

Acharné à défendre, acharné à vivre, c’est ce qui contribue à brosser le portrait qui se dessine en creux de Frank Berton à partir du livre d’Elsa Vigoureux. Avec ces défauts et ses qualités, avec ses faits d’armes comme ses faiblesses, l’homme est essentiel pour l’exercice de la justice contemporaine. 

 

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