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Entre « la cuisine des Suisses » et « le procès des juifs », la ligne de défense de Patrick Balkany surprend

Deuxième semaine du procès des époux Balkany : on entre dans le dur avec l’examen des faits de blanchiment reprochés à Patrick et Isabelle Balkany. Offshore, sociétés-écrans, fiduciaires, le patrimoine dissimulé des époux Balkany permet de réviser sa petite géographie fiscale : Suisse, Liechtenstein, Singapour, Panama. Tout en restant assis au tribunal, le public peut ainsi voyager à peu de frais. 

par Pierre-Antoine Souchardle 24 mai 2019

Patrick Balkany a beau avoir 70 ans, et pas 71 – chacun place la coquetterie où il l’entend –, sa mémoire flanche. Surtout lorsqu’il s’agit de chiffres, d’opérations financières et du « travail des gestionnaires de fortune ». Habitué à diriger les débats au conseil municipal, il lui est difficile de laisser le président du tribunal, Benjamin Blanchet, les mener comme il l’entend. Qui reste toutefois d’un calme stoïque.

Jeudi, il a surtout été question de l’acquisition du Moulin de Cossy, la résidence du couple à Giverny, dans l’Eure en 1986 et de la villa Serena achetée par Patrick Balkany à Saint-Martin aux Antilles en 1989.

La résidence de Giverny s’est agrandie en 1988 et 1990. Prix total, 3,6 millions de francs. « On a acheté cette maison parce qu’on voulait une maison de famille », explique M. Balkany dont le teint oscille toujours entre le rosé et le rubicond au gré de ses explications. Il ne se souvient pas d’avoir demandé un prêt de 500 000 F et ne sait pas si son épouse a participé à l’acquisition du moulin. « Elle s’est beaucoup occupée des travaux, de la décoration, c’est son domaine. » Une expertise diligentée pendant l’instruction a estimé que l’ensemble des travaux réalisés au Moulin de Cossy, montant actualisé, était de 1,8 million d’euros.

Face au président qui veut montrer des photographies de cette maison prises lors de la perquisition en janvier 2014, l’élu se fâche – tout rouge, forcément. « C’est une violation de la vie privée, Monsieur le Président. » Celui-ci n’avait prévu de montrer que des photographies d’extérieur. Celles-ci défilent sur l’écran qui vient de descendre dans le fond de la salle d’audience. La maison, l’annexe, le pool house, la piscine, le terrain de tennis. « Vous voyez, c’est pas un château », lance, bravache, M. Balkany au président sur la dernière photo, celle d’une petite porte. La porte d’entrée de la maison de monsieur et madame.

Concernant la villa Serena, le maire de Levallois a joué au modeste propriétaire d’une villégiature ensoleillée. Le terrain d’un hectare a été acquis en 1989 pour 1,2 million de francs via la société Belec, immatriculée au Liechtenstein. Une société gérée par la fiduciaire Atlas Finanz Services AG en Suisse, à qui Patrick Balkany avait donné un mandat pour s’occuper de la gestion de la villa. Cette fiduciaire gérait le « reliquat de la fortune de [son] père qui [lui] avait été transféré ».

S’agissait-il de dissimuler son identité, interroge le président ? « Vous me posez des questions qui datent de vingt-cinq ans. Si j’avais tué quelqu’un, ce serait prescrit », s’énerve l’édile. « Je suis moins bien traité qu’un meurtrier », s’emporte-t-il ce jeudi, proche d’atteindre le point Godwin. « Quand on dit que j’ai floué le fisc, je ne le pense pas. On fait une montagne d’un procès qui accouche d’une souris », poursuit-il. « On en est à l’audience », répond, placide, le président.

Rien n’arrête Patrick Balkany, sauf sa mémoire. Les activités des gestionnaires de fortune suisses, ce n’est pas son truc. Il n’a jamais voulu savoir comment le sien, Hans-Peter Jörin, « gérait tout ça », pourquoi il brouillait les pistes avec les différentes sociétés. « Je ne sais pas, c’est leur métier, leurs habitudes. Ils vivent dans le secret complet ». Jamais, il n’a reçu un relevé de comptes par courrier. « La prudence suisse en quelque sorte », relève le maire de Levallois.

Au président qui lui fait remarquer que « c’est toujours la même société qui change de nom », il répond avec aplomb : « Non, c’est le même argent qui change de société ».

Lancé comme un bolide sur le chemin de croix du martyr fiscal, Patrick Balkany est proche de la sortie de route. « J’espère que vous ne me prenez pas pour le bouc émissaire d’une organisation qui est en place depuis très longtemps, qui a touché beaucoup de monde, beaucoup de Français. J’aimerais ne pas être celui qui paye pour tout le monde. Beaucoup ont été dans mon cas. Si des familles juives de France se méfiaient, elles avaient de bonnes raisons. L’antisémitisme profond d’une partie de la France n’a pas disparu », dit-il, faisant référence aux nauséabonds messages que le couple a reçus depuis le procès.

Puis, au président qui lui demande s’il accepte le qualificatif de « fraudeur fiscal », M. Balkany refuse d’être pris pour un fraudeur qui aurait envoyé son argent à l’étranger. Il a au contraire essayé de faire revenir en France une partie de son héritage qui se trouvait en Suisse. « Le fisc et l’État français n’ont pas été spoliés. Ma famille et toute ma communauté savent ce qu’est la spoliation », poursuit-il, évoquant les œuvres d’art volées pendant la Deuxième Guerre mondiale. Point Godwin atteint, suscitant quelques murmures dans la salle d’audience.

Mercredi, il a surtout été question des propos de Didier Schuller entendu comme témoin et dont les propos ont permis d’ouvrir l’enquête visant les époux Balkany. M. Schuller a été directeur de l’Office départemental des HLM des Hauts-de-Seine de 1986 à 1994. Il a été condamné en 2005 à trois ans d’emprisonnement dont deux ferme, dans l’affaire éponyme.

Pour accréditer ses dires, il a transmis aux magistrats instructeurs des documents, dont un bordereau d’ouverture de compte au nom de Patrick Balkany à l’ABN-AMRO de Zurich en 1994, le contrat notarié de vente du palais de Marrakech au nom de la société civile immobilière (SCI) Dar Gyucy, dont les époux Balkany seraient les propriétaires.

Des déclarations lues à l’audience. Extrait. « Je suis heureux de voir que ce que je pensais être du financement politique a pu profiter à d’autres fins et sans doute personnelles. » Et de citer un « palais oriental luxueux à Marrakech » et une « résidence de luxe à Saint-Martin ».

« Dans les années 1987 à 1994, j’ai effectué des voyages à l’étranger pour le compte de Patrick Balkany et j’ai ainsi déposé des sommes d’argent en espèces dont j’évalue le montant global entre 7 et 10 millions de francs sur un compte ouvert au nom de Lecaya Anstalt Vaduz, ouvert à la banque IN Liechtenstein dans son établissement de Zurich. Ces sommes m’étaient remises par de très grandes entreprises des BTP. […] Ces sommes correspondaient à des aides au RPR des Hauts-de-Seine ».

Calme au début de la lecture des procès-verbaux, Patrick Balkany finit tendu. Il lève le doigt, s’approche à la barre, l’agrippe de ses deux mains et explose : « Tout d’abord, je voudrais dire que M. Schuller est un mythomane de la pire espèce ». Non, Didier Schuller n’était pas son ami, non, il n’a pas participé à sa compagne de Levallois, non, lui Patrick Balkany ne s’est « jamais occupé des finances du RPR ». Et lui, à la différence de Didier Schuller, a été relaxé dans l’affaire de l’office départemental des HLM des Hauts-de-Seine, en 2005.

Comme il l’a raconté lors de la première semaine d’audience, consacrée au volet fraude fiscale, sa fortune personnelle vient de son père, Gyula Balkany. Du cash et des lingots d’or, comme il l’a expliqué au tribunal la semaine dernière. Et, surtout, de la vente en 1988 de ses actions dans la société familiale Laine et soie Réty, pour 31 millions de francs. Une « cession suspecte », mais prescrite, qui s’apparente à une opération de blanchiment.

En juillet 1988, Patrick Balkany obtient un prêt de 3 millions de deutsche mark de Suez Nederland en nantissant ses actions de la société familiale. En 1989, il revend, via la Banque générale du commerce (BGC), ses titres à une société suisse Supo Holding pour 31 millions de francs.

La société familiale était en déficit structurel entre 1989 et 1994. Cette année-là, les autres actionnaires ont cédé leurs titres pour 1 F. Les pertes enregistrées de la société Laine et soie Réty s’élèvent à près de 21 millions de francs sur ces six années.

Cette somme de 31 millions lui a été versée en trois fois entre 1989 et 1991, sur son compte, à la BGC. Le 22 août 1989, premier versement de 16 384 000 F d’un compte ouvert à l’UBS de Lucerne au nom de Listime. L’argent ayant crédité ce compte Listime provenait de la banque du Liechtenstein à Vaduz, sur ordre de Lecaya Anstalt, la société nommée par Didier Schuller.

Le 22 mars 1989, second versement de 4 096 000 F, de la société Supo Holding. Le 5 mars 1991, troisième versement de 11 024 950 F de Supo Holding, cette société étant créditée quelques semaines plus tôt d’une somme équivalente par Lecaya Anstalt…

« Je suis bien content que vous ayez énuméré tout ça. Ça montre à tout le moins que j’ai bien vendu les actions Réty. Mon frère a eu tort de ne pas vendre », assure M. Balkany avant de poursuivre : « Ce qui valait, c’était le fonds de commerce, le plus grand magasin de la rue du Faubourg-Saint-Honoré ». Là encore, c’est son gestionnaire de fortune qui a organisé la vente, toutes ces choses le dépassent. Supo Holding, Listime, Lecaya, « c’est vraiment la cuisine des Suisses ». Pas la sienne.

 

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