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Escroquerie au « faux Le Drian » : « je suis un mytho, je suis un fou, je raconte des histoires »

Gilbert Chikli, 54 ans, est connu pour ses escroqueries et ses talents d’acteur. Il est poursuivi, au côté de six autres prévenus, pour une escroquerie consistant à se faire passer pour le ministre de la défense pour extorquer des millions. Son procès, débuté le 4 novembre, prendra fin le 12 novembre.

par Julien Mucchiellile 11 février 2020

Lundi 10 février, 14h30, le tribunal entend des voix. « Oui, bonjour Votre Altesse, c’est Jean-Yves Le Drian ». Une voix lasse, chevrotante lui répond : c’est l’Aga Khan, le chef spirituel des ismaéliens, un homme richissime. L’affaire semble grave : il est question de virements bloqués en Pologne. « Jean-Yves Le Drian » s’impatiente et la voix, rauque et posée, s’agace et se fait pressante : « c’est important pour avoir la totalité des fonds ». La conversation écoutée à l’audience prend fin.

Lundi 10 février, 15h, le tribunal entend Gilbert Chikli : « C’est pas moi ! » fulmine-t-il, comme au premier jour de l’audience. Le public est son soutien, tout le monde le connaît dans la communauté. Sa spécialité : passer des coups de fil. « Moi, on m’appelait à l’époque, je faisais ma p’tite déballe, voilà au revoir, si j’avais dû faire un truc comme ça, j’aurais juste pris le téléphone, point barre. » Il est poursuivi pour association de malfaiteurs, escroquerie en bande organisée, usurpation d’identité. Pour l’accusation, il est le cerveau de « l’escroquerie au faux Le Drian ».

Les faits ont débuté en 2015. Alors que Jean-Yves Le Drian était en poste au ministère de la défense, des hommes ont contacté par téléphone cent cinquante personnes ou entités (présidence du Gabon, Sidaction, la chambre de commerce des Landes), des faits commis en 2015 et 2016, et se sont fait passer pour Jean-Yves Le Drian et ses collaborateurs. Ils exigeaient de leurs cibles qu’ils transfèrent d’importantes sommes d’argent, au prétexte d’une rançon destinée à payer les ravisseurs terroristes de ressortissants français. Leur contribution a cette rançon leur serait immédiatement remboursée « par la Banque de France », mais pour des questions de discrétion, les transferts de fonds ne pouvaient émaner des comptes officiels. Alors, il était demandé d’effectuer plusieurs virements vers des comptes hébergés dans de très nombreux pays, fonds qui transitaient instantanément de banque en banque, afin de brouiller les pistes du blanchiment (l’instruction, sur ce volet, est toujours en cours).

L’arnaque, dont le préjudice s’élève à 80 millions d’euros, est à la fois simple et sophistiquée. Surtout, le professionnalisme des escrocs s’améliorait avec le temps, bien qu’ils répétassent toujours un scénario éprouvé. Un conseiller appelle, présente la situation, envoie par mail – un plagiat d’adresse officiel – une lettre à l’en-tête de la République française et, semble-t-il, officiellement tamponnée. Puis, le ministre appelle en personne, ou se présente à l’écran via Skype. L’escroc a revêtu un masque qui permet d’abuser certains interlocuteurs, possiblement intimidés par l’insistance d’une autorité si importante, pour une situation qui paraît urgente et dramatique. Pourtant, la plupart ne se font pas avoir. Certains alertent les autorités et enregistrent la voix, qui, désormais, retentit dans la salle d’audience 6.03 du tribunal judiciaire de Paris.

« Qu’est-ce qu’on vend, dans le Forex ? — Du vent, Madame la Présidente »

À l’époque, la situation de Gilbert Chikli est : en fuite. Il l’est depuis 2010, après avoir violé un contrôle judiciaire et un mandat d’arrêt qui pèse sur lui, surtout depuis sa condamnation en 2015 à sept ans d’emprisonnement pour des faits similaires à ceux qui l’amènent à comparaître aujourd’hui. Il vit en Israël, il est dans le « Forex » : « Qu’est-ce qu’on vend, dans le Forex ? — Du vent, Madame la Présidente, il faut bien le dire, mais c’est autorisé apparemment », répond le prévenu Gilbert Chikli, 54 ans, qui envoie des éclairs partout avec ses yeux. On n’entend pas parler de lui, jusqu’au 18 août 2017, où il est cueilli en Ukraine, sur la route de Kiev à Odessa. Il est remis à la France, et avec lui Anthony Lasarevitch, qui l’accompagnait, ainsi que leurs téléphones.

Les deux hommes semblent en affaires. Leurs téléphones recèlent de nombreuses conversations qui accréditent l’hypothèse de la préparation d’une arnaque identique à celle au « faux Le Drian », mais avec Albert II de Monaco. Les échanges de messages évoquent une affaire qui se trame : des « listes de noms » sont évoquées, la photo d’un homme portant un masque à l’effigie d’Albert II semble soucier Lasarevitch – le masque est raté. Également, les tribulations de celui-ci, qui vient d’Israël via Istanbul, inquiètent terriblement Chikli. Lasarevicth est bloqué à Istanbul, et son associé, pensent les enquêteurs, s’inquiète qu’il ne puisse venir. Finalement, Lasarevitch arrive le 16 août 2017 en Ukraine, et se fait interpeller deux jours plus tard.

Les deux sont impliqués dans l’escroquerie au « Faux Le Drian ». Ce sont avant tout les expertises des voix qui désignent Gilbert Chikli en maestro de l’arnaque au « faux Le Drian ». Elles sont quatre. « Si j’ai bien compris, tous les experts disent que c’est moi ? — À des degrés variables », répond la présidente. L’expertise consiste à analyser la linguistique, le rythme et les hauteurs, les intonations, les accents et la structure de la voix, ainsi que les tics verbaux. Ils ont conclu que celle de Gilbert Chikli pouvait bien être celle de l’escroc. Mais les juges eux-mêmes sont conscients des limites d’une telle expertise. « Ainsi, écrivent les juges d’instruction, il ne résulte pas des propos des experts que les poursuites ne sauraient prendre pour support les expertises en comparaison de voix. »

Aussi, la diffusion des enregistrements pour que le tribunal « se fasse une idée » ne plaît guère à l’avocat de Chikli, Stéphane Sebag : « Vous voulez faire entendre les enregistrements à l’audience, quel intérêt ? On écoute et ensuite on fait un vote ? » Quel serait l’apport d’une écoute profane, si les comparaisons effectuées par les experts n’ont elles-mêmes pas force probante. La salle écoute, cependant, tous les enregistrements de la voix de l’escroc. Elle est rauque et d’une tonalité similaire à celle de Gilbert Chikli, oui, ce pourrait être lui. On note une certaine maîtrise dans le rythme, une gravité bien incarnée par de longues syllabes qui se détachent distinctement, alors que l’homme, qui fulmine dans son box depuis une semaine, parle très très vite.

« J’y ai pensé, car j’ai besoin de cette adrénaline, mais je l’ai pas fait »

Et il parle beaucoup : ses phrases s’entremêlent et tournent en rond, mais jamais ne répondent précisément à la présidente, incapable d’endiguer le flux d’indignations, de dénégations frénétiques de cet homme qui présente l’inconvénient pour la justice de nier l’intégralité des faits et intentions qu’on lui impute, mais de le faire en débitant sans relâche tout ce qui lui semble bon pour noyer l’entendement des magistrats.

À part les enregistrements, peu de charges, sinon sa réputation, l’impliquent dans le dossier. Il y a cet homme, Sebastian Z… un Polonais poursuivi pour des faits connexes à cette affaire, et qui dit avoir traité avec Chikli et Lasarevitch, les impliquant tous les deux. Mais que vaut ce témoignage, même bien circonstancié, de la part d’un homme dont la justice française est sans nouvelles, malgré les demandes de confrontations ?

Non, Chikli en est sûr : s’il est là, c’est à cause de sa réputation. Chikli l’escroc, « inventeur de l’arnaque au président » (« C’est faux », dit-il, avant d’attribuer la paternité de cette méthode à un autre homme). Mais lui est connu de la justice et du public. Il est un personnage de film, et fut l’acteur de nombreux reportages. Chikli présente l’image de l’indécrottable entourloupeur, bonimenteur et baratineur, un homme de peu de foi.

Aussi, ses explications semblent ne pas effleurer la marche en avant du tribunal. Le voyage en Ukraine ? « Un voyage spirituel pour aller voir un rabbin », et Lasarevtich, qu’il ne fréquente pas, était là par hasard. Les affaires évoquées ? Des affaires quotidiennes banales et, quand le message est trop incriminant, Chikli nie l’avoir écrit. Depuis qu’il a été transféré d’Ukraine à la prison de Fleury-Mérogis, le 22 novembre 2017, Chikli a beaucoup parlé, les enquêteurs l’ont pressenti, et son parloir fut sonorisé. Sur une écoute, Chikli explique à son interlocuteur que Lasarevitch ferait bien d’admettre, avec lui, avoir eu l’intention de commettre une escroquerie au « faux Albert II », pour mieux se défendre sur l’arnaque au « faux Le Drian ». Sur le projet de l’arnaque au « faux Albert II » : « J’y ai pensé, car j’ai besoin de cette adrénaline, mais je l’ai pas fait ». Pourtant, il s’est vanté en prison d’avoir fait disparaître le masque et d’autres affaires avant son transfert à la France. Pourquoi ?

« Parce que je suis un mytho, je suis un fou, je raconte des histoires.

— Et là, vous nous racontez des histoires ?

— Non, là je vous parle avec le cœur. Vous savez, madame la présidente, j’ai cette pathologie de la mythomanie dans lequel je crois à mes histoires, dit-il, je suis dans mon monde et je suis bien comme ça. »

Les phrases continuent à s’entrechoquer contre la vitre du box et dans la tête de Gilbert Chikli, c’est un tourbillon verbal qui fait le show. Quand il ne parle pas, Gilbert Chikli fait les cent pas dans son coin de box, en essuyant convulsivement les verres de ses lunettes.

 

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