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« Est-ce que dans une prison, on peut avoir 42 jours d’ITT du fait du Saint-Esprit ? »

Cinq détenus de la centrale de Poissy ont été condamnés, mercredi 29 mars à Versailles, à cinq et trois ans de prison pour avoir frappé un prisonnier.

par Marine Babonneaule 3 avril 2017

Elles sont belles. Les compagnes des prévenus attendent devant la salle d’audience. Certaines sont venues avec leurs filles, d’autres avec des amies. Un mur de femmes. Elles n’ont pas le droit d’entrer. Face à elles, une horde de policiers et de membres du Raid cagoulés. « Ils sont en train de monter », leur dit-on. Alors, elles guettent le moindre mouvement et lorsqu’elles aperçoivent leurs époux, leurs visages s’éclairent et glissent des « il est là ! ». C’est l’heure, elles rentrent et s’assoient au plus près du box. Cinq détenus, leurs hommes – pas n’importe qui, au vu du dispositif de sécurité – sont jugés le 29 mars à Versailles en comparution immédiate pour avoir passé à tabac un autre prisonnier.

Le 29 novembre 2016, vers 17 heures, JLB est dans les douches de la centrale de Poissy. Alors qu’il se rhabille, il tombe, selon lui, « dans un traquenard » : il est frappé par trois hommes pendant que les deux autres font le guet. Coups de poing au visage, coups de pied lorsqu’il est à terre. Ce n’est plus « un lynchage », c’est « un massacre ». « À chaque fois qu’il voulait se relever, il retombait », relate la présidente de la 6e chambre du tribunal de grande instance. L’un des agresseurs arrache une planche du banc et le roue de coups. « On va te buter ». JLB tente de se protéger, son bras est cassé. Il ne doit son salut qu’à l’arrivée d’un autre détenu. Transporté aux urgences, il est opéré. Il a des lésions et des blessures au visage et sur le crâne. 42 jours d’ITT. Depuis, il est placé à l’isolement. Les agresseurs supposés ont été pour certains placés en quartier disciplinaire, pour les autres, « l’administration centrale a estimé qu’il n’y avait pas d’éléments suffisants ».

Le rapport de la direction centrale ne sera fait que le 6 décembre. Deux jours plus tard, le parquet ouvre une enquête. JLB est entendu et il raconte que la veille du « massacre », il s’est disputé avec M. dans les douches, l’un reprochant à l’autre de ne pas lui avoir dit « bonjour ». Ils sont de la même communauté, celle des gens du voyage, ça ne se fait pas. L’enquête est sommaire et un peu tardive : les douches ont été lavées. Mais un témoin a tout vu, lui, et veut bien parler, sous condition d’anonymat. L’un des prévenus aurait donné le signal à quatre comparses dans la cour, comme pour dire « la voie est libre », et ils auraient tous disparu pendant « 10-15 minutes ». Inquiet, il se rend aux douches, voit trois des hommes sortir et crier « on va te niquer, fils de pute ».

À l’audience, c’est parole contre parole. La présidente, Pascale Humbert, demande aux cinq hommes de s’expliquer. Ils ne sont effectivement pas n’importe qui, avec leurs casiers judiciaires longs comme le bras. G., par exemple, parmi quelques vols, conduite en état d’ivresse ou recel de vol de stupéfiants, purge une peine de prison de 17 ans pour l’assassinat d’un indic de police. P., lui, a 17 condamnations à son actif dont une de 15 ans pour violences, enlèvement, séquestration, association de malfaiteur et violence avec arme. Un autre, B., est l’artificier de l’évasion d’Antonio Ferrara. Il purge une peine de 15 ans.

G. se lève, baraqué, le crâne rasé, il pointe son doigt vers JLB, « je n’ai jamais tapé, je ne le connais même pas (…) Quand on a demandé à être confrontés, on a refusé. Quand on demande de voir les vidéos, il y en a partout, au moins quarante, on n’a pas eu. Aucun surveillant nous voit, aucune caméra nous filme ». « Le témoin vous a identifié », rétorque la magistrate. « Ca fait beaucoup, madame la présidente, j’ai jamais menacé qui que ce soit ». Même son de cloche chez P., crâne rasé aussi, costaud. « Je comprends pas pourquoi il dit qu’on lui a tapé dessus. C’est pas vrai ». « Vous étiez présent au moment des faits ? », demande le tribunal. « Non ». Les femmes écoutent avidement. M. est plus disert. « La veille – il est gitan, je suis gitan – il m’appelle pour me dire "j’ai des problèmes". C’est un toxico. "T’es gitan, j’ai tout le monde sur le dos", il me dit. Il m’en veut parce que je lui ai pas rendu service (…) il est en furie contre moi ». De l’autre côté de la barre, JLB, une baraque aussi, baisse la tête. « Comment vous expliquez le témoignage ? », tente Pascale Humbert à M. « Ils étaient en activité ensemble, ils étaient en promenade ensemble, c’est son ami ». La présidente insiste. « Vous êtes de la communauté des gens du voyage, pourquoi accuser des gens de la même communauté ? ». M. s’agace. « C’est un toxico (…) J’suis plombier, j’ai aucun rapport, madame, qu’il m’en veut, accuser les gens, c’est la honte des gitans ».

Les accusations de JLB seraient des fadaises. F., lui, détaille toute la surveillance et le dispositif vidéo de la centrale de Poissy. « C’est comme une banque ». En somme, « un témoin anonyme me voit mais les caméras et les surveillants, non ? (…) Je suis en train de payer la détention mais là, je suis pas d’accord quand la prison a pas fait son boulot et que je dois me retrouver là aujourd’hui ». Pire, « le seul qui nous met en cause aujourd’hui [le témoin anonyme, ndlr], n’est pas là (…) J’ai passé l’âge (…) J’ai jamais eu de problème à Poissy (…) Je le connais de vue, JLB (…) Qu’est-ce que vous voulez que je vous dise ? », embraie B. 

Au tour de JLB. La salle d’audience est grande mais la distance qui sépare cet homme des prévenus paraît minuscule. « Je sais pas quel intérêt j’aurais eu à accuser ces gens (…) À Poissy, j’ai un travail dans la confection automobile, avec un salaire correct, je suis pratiquement en fin de peine ». Et il raconte l’histoire et la peur qui le tenaille désormais. Il affirme néanmoins qu’il n’a pas vu deux des prévenus, ce jour de novembre 2016. « Si mes enfants ont des problèmes, ce sera par ces gens-là ». Depuis les bancs du public, les femmes manifestent leur énervement. L’avocat de JLB évoque, dans sa plaidoirie, des faits « simples », « un guet-apens ». « Les prévenus parlent de caméras mais il n’y en n’a pas dans les douches. Tout a été bien organisé (…) JLB avait une très bonne situation, avec un salaire de plus de 700 €, les autres 300 €. JLB n’a aucun intérêt à raconter aujourd’hui quoique ce soit (…) ». Et les 6 semaines d’ITT, « ce n’est pas négligeable », et l’isolement « pour son bien », « pour sa sécurité »… Il faut condamner les prévenus. 

« On a assisté à une caricature de réquisitoire ! »

Le parquet acquiesce. En dix minutes. « Il y a deux questions ici : est-ce que dans une prison, on peut avoir 42 jours d’ITT du fait du Saint-Esprit ? Serait-ce le seul endroit en France où l’on peut se trouver blessé ainsi ? Ma réponse est non. On peut se dire que ces coups ne sont pas arrivés par hasard. Deuxième question. Dans les maisons centrales ou maisons d’arrêt, peut-on dénoncer quand des coups sont portés ? Quoi, on ne balance pas ? (…) Je veux bien qu’on nous dise que personne ne se connaît, ce n’est quand même pas immense Poissy. Il y a des caméras qui marchent, d’autres qui ne marchent pas mais il n’y a pas de caméras dans les douches (…) Une personne laissée en sang ne peut rester sans défense (…) on est aussi là pour protéger toutes les personnes quel que soit leur passé ». Pour Valérie Dervieux, tous les éléments matériels sont réunis : un courrier anonyme, l’identification des auteurs par différentes témoins qui les ont désignés sur un organigramme, la planche en bois – l’arme –, le justificatif des déplacements « des uns et des autres ». « Pourquoi la parole de celui qui se plaint ne serait-elle pas prise en compte ? Pourquoi sa parole, alors qu’il a été laissé pour mort, n’aurait-elle aucune valeur ? ». La violence aggravée en récidive, c’est 20 ans. Ici, chacun a eu sa responsabilité, « si une action est décidée, elle doit être assumée par tous ». Le procureur demande sept ans de prison. Les épouses manifestent fortement leur désarroi. Les hommes, depuis leur box, font de même. Certains sont en fin de peine, d’autres éligibles à une demande de libération conditionnelle.

« Le mot, je ne le trouve pas, on a assisté à une caricature de réquisitoire (…) Respecter la parole de JLB, je suis d’accord mais il y a un doute sur deux personnes ici (…) Comment peut-on réclamer sept ans pour tout le monde alors qu’il dit lui-même qu’ils n’étaient pas là ? (…) On tremble. Il y a deux types de magistrats : celui qu’on rencontre aux colloques et qui nous dit qu’il juge « la main tremblante » et celui en audience qui s’en fout », hurle Me Michel Konitz. Quoi, on va condamner ces hommes – et son client – sur la base d’un témoignage sous X ? « Vous ne savez pas grand-chose de la prison, je ne sais rien de ce qu’il s’y passe, c’est un monde opaque (…) On nous dit que deux mecs se fâchent et ils sont 5 à aller en expédition ensemble ? ». Au bout de ces « riens », sept ans sont requis. Pour Me Konitz, c’est clair : « on leur colle une peine lourde parce qu’ils sont en prison (…) je suis un vieux naïf, mais la justice, ce n’est pas ça ».

L’avocat Alexandre Simonin continue. « Comment voulez-vous que la défense se présente sans hurler ? » face au raisonnement « prédictif » du parquet, « à l’espèce d’accumulation d’éléments de preuves », « à une démonstration au niveau de la mer » qui « ne valent rien » ? « Autant enlever ma robe et aller m’occuper d’animaux », continue-t-il. « Il n’y a pas de caméras ? "Pas grave". On est capables d’envoyer des sondes autour de planètes mais pas d’avoir d’images dans une prison (…) On prend un témoin sous X pour argent comptant ? Oui, quand ça arrange le parquet. Et un témoin ami de la victime ! L’amitié, par définition, ça altère la crédibilité d’un témoignage. Ça ne vaut rien. Il n’y a eu aucune confrontation et ça, on vous le passe sous silence (…) Ces prévenus ne sont certes pas des indolents judiciaires mais il est inadmissible de requérir deux mois d’emprisonnement par jour d’ITT (…) Le doute, ce n’est pas un gros mot (…) c’est une douleur que le magistrat doit s’infliger à lui-même ». Les autres avocats suivront pour demander « une relaxe pour béance » et s’insurger contre « ce tarif de groupe ». « Vous allez le condamner sur quoi, mon client ? Sur son casier judiciaire, sur l’ambiance de l’audience ? On ne condamne pas un homme sur des impressions ! Mon client n’est pas un ange blanc, mais ce n’est pas un détenu à problème ! », tempête Me Frédéric Trovato. L’audience est terminée. F. est sonné. « C’est pas six mois, madame, c’est sept ans que vous demandez. Je fais quoi, je rentre à la prison et je me passe la corde au cou ? On ne peut pas mettre sept ans sur ce que dit Casper le fantôme ! ». L’audience est suspendue.

Les compagnes sont allées fumer. Trente minutes plus tard, le couperet tombe. Les trois agresseurs sont condamnés à cinq ans de prison, les guetteurs à trois ans. JLB ne bronche pas. Le mur de femmes s’est dressé d’une traite. Elles hurlent. « Fils de pute ! Balance ! Pédé ! Il a des enfants ! Toxico ! T’as pas honte, ordure ! Abaisse ton pantalon ». D’un geste de l’index balayant la gorge, l’une d’entre elles fait comprendre à JLB ce qu’elle pense de tout ça. Les larmes se mêlent aux insultes. La présidente fait évacuer la salle. Les détenus s’en vont, emportés rapidement par les hommes cagoulés. Dehors, les femmes pleurent. 

 

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