Accueil
Le quotidien du droit en ligne
Envoyer à un ami-A+A
Article

Huit ans requis contre « Bylka », « blanchisseur, voleur, dealer, faussaire, corrompu, certainement pas policier »

Le ministère public, dans un réquisitoire à deux voix, a requis huit ans d’emprisonnement à l’encontre de Karim M…, policier, le principal prévenu d’un procès de huit personnes, dont six policiers de la BAC du XVIIIe arrondissement, pour des faits de corruption, de blanchiment, faux en écriture publique, etc. La défense doit plaider cet après-midi.

par Julien Mucchiellile 12 février 2021

Un premier procureur, Yves Badorc, a pris la parole pour des « observations générales ». « Qui est Karim M… ? D’un côté Karim M… le policier de la BAC, et de l’autre côté « Le Bylka » qui met sous coupe réglée les dealers de la place. Un policier de terrain félicité ou un assureur sauvage, un banquier, qui séquestre à ses heures perdues ? Un collecteur de chèques, un joueur invétéré et chanceux, un acteur, un collecteur de cash ? » C’est ainsi qu’il a présenté le principal prévenu d’un procès de huit personnes, dont six policiers de la BAC du XVIIIe arrondissement, à l’entame de son réquisitoire.

Karim M…, 47 ans, est prévenu de faits de blanchiment, de corruption passive, de faux en écriture publique, de détention et transport de stupéfiants, de vol, de détournement de fichier, de violation du secret professionnel. Tous ces faits ont été examinés à l’audience ; sur tous, Karim M… a été interrogé. Le procureur en a tiré des impressions et des vérités, il parle principalement de l’attitude du prévenu, sa méthode de défense. Karim M… ferait usage d’un « paradigme renversant, pointant l’absence de crédibilité des victimes » pour se défendre des accusations. Mais « justement, dit le procureur, c’est ça qui les rend crédibles, car il est assez rare que quelqu’un qui a quelque chose à se reprocher aille se jeter dans la gueule du loup et dénoncer ses propres turpitudes », sauf s’il s’estime victime d’une injustice. Alors que dans l’ensemble, Karim M… a « fluctué dans ses déclarations, avançant des explications peu crédibles, voire carrément improbables. » Il estime que les produits stupéfiants, comme par hasard toujours placés au même endroit dans la voiture et visibles de l’extérieur, avaient soit été placés par Ahmad M…, soit par lui-même, en tout cas « en concertation ». « C’est un peu le triangle des Bermudes, les produits stupéfiants disparaissent et lorsqu’ils sont quatre, c’est le carré magique, ils réapparaissent comme par enchantement et toujours à la même place, au pied du siège passager », raille-t-il.

Pour la deuxième procureure, Morgane Couchet, avec Karim M…, « nous sommes dans une autre dimension, nous somme passés dans un autre monde. Il est passé de l’autre côté depuis longtemps, il a infiltré l’institution policière depuis bien longtemps. » Elle le qualifie de « blanchisseur, voleur, dealer, faussaire, corrompu, certainement pas policier. »

Les écoutes entendues la veille sont accablantes. « Solliciter des dons et des avantages de certains trafiquants pour procéder à des contrôles ou interpellations, ou au contraire ne pas y procéder », c’est de la corruption passive.

Cet argent alimentait un circuit de blanchiment, disent les procureurs, que le prévenu a faussement tenté de justifier par de l’argent de poche paternel. Faisant référence à la pension mensuelle que Karim M… dit percevoir de son père : « Les fameux 800 € par mois, ils ont tardé à venir. Il a parlé de cadeaux, pas des 800 € qui vont arriver plus tard. Le père de Karim M… n’a pas attesté qu’il donnait 800 € à son fils. » Pour Yves Badorc, cette pension n’existe pas.

Il met en avant la facilité avec laquelle Karim M… se défend et nie les faits, tente de les manipuler. « S’il a ce type de défense, c’est parce qu’il se comporte comme un délinquant d’habitude ; mais il ne pourrait pas résister aux évidences. Avec Karim M…, on a tous les cas de blanchiment tels qu’ils sont décrits par l’article 324-1 du code pénal. Des opérations de dissimulation, de compensation (chèques contre espèces), et les placements : les investissements immobiliers, énumère le procureur. Quant aux gains aux jeux : « Il ne joue pas, dit sa femme, il ne joue pas, dit son ami le major Michel J. Et tout le monde dira qu’il ne joue pas. »

Morgane Couchet se concentre essentiellement sur les faits de corruption, et s’attarde sur la forte impression qu’a produit l’écoute à l’audience de la sonorisation de l’équipage, et de la grossièreté de leur langage. « Ce qui choque, à l’écoute, c’est que ces propos ne sont pas tenus entre policiers, mais à l’endroit d’un citoyen privé illégalement de liberté. C’est le ton qui n’est pas adapté au terrain, c’est l’adhésion pure et simple de Karim M… au langage qui est celui des délinquants, mais aussi de Karim M…, qui est lui-même délinquant », accuse-t-elle. « L’assurance veut dire que tu peux faire ton trafic, il ne t’arrivera rien. La contrepartie : une rémunération financière ou en nature, de temps en temps un petit tuyau, on saute une tête », dit « la boule », le dealer embarqué par la patrouille. Karim M… se défend en prétextant le bluff : « On n’attend pas d’un policier qu’il soit un bluffeur, un acteur, on n’attend pas qu’il se fasse remettre de l’argent par des délinquants plutôt dociles. »

Contre Karim M…, elle requiert huit ans d’emprisonnement, maintien en détention. Interdiction définitive d’exercer la fonction de policier.

Contre l’informateur Ahmad M… : cinq ans ferme, maintien en détention. Contre l’informateur Abdoulaye D… : dix-huit mois, dont huit mois assorti d’un sursis probatoire.

« L’impunité comme seule finalité possible, semble être ce qui a guidé Aaron B… », poursuit-elle. Il répond de faux en écriture publique, vol, détournement d’un fichier : trois ans, dont dix-huit mois avec sursis sont requis. Interdiction définitive d’exercer la fonction de policier. Contre Alexandre C… (faux en écriture publique, violences volontaires et transport de stupéfiants) : vingt-quatre mois dont dix-huit mois avec sursis. Interdiction définitive d’exercer la fonction de policier.

Julian T… n’est « pas en capacité d’assumer ses actes et ses actions ayant coûté sa liberté à un individu. » Pour transports de stupéfiants, faux en écriture publique et détournement de fichier, il est requis dix-huit mois, dont douze mois avec sursis, ainsi que l’interdiction définitive d’exercer la fonction de policier. Jean-Baptiste B… (détention de stupéfiants, faux en écriture publique) : dix-huit mois avec sursis, interdiction de détenir une arme pendant deux ans (donc : interdiction de voie publique). Mehmet C… : douze mois avec sursis, interdiction de détenir une arme pendant deux ans (donc : interdiction de voie publique).

Les avocats de la défense plaident ce vendredi.

 

 

Sur le procès des policiers de la BAC du XVIIIe, Dalloz actualité a également publié :

• Au procès des policiers de la BAC du XVIIIe, indics véreux et blanchiment, par Julien Mucchielli le 5 février 2021

• Procès des policiers de la BAC du XVIIIe : « Ce que vous dites, c’est quasiment une réplique de ripoux ! », par Julien Mucchielli le 10 février 2021

• Procès des de la BAC du XVIIIe : « L’assurance, c’est un fantasme de tous les dealers ! », par Julien Mucchielli le 11 février 2021

 

Commentaires

Ces 4 chroniques stupéfiantes (sans jeu de mot déplacé) nous ont décrit, au moment même où les missions de la police sont questionnées, et sous le projecteur de médias inquisiteurs, un monde parallèle sanctuarisant le vice le plus immonde sous l'habit de la puissance publique comme gage d'impunité. Cette relation des faits, pour autant qu'ils soient finalement revêtus de la sanction judiciaire bien modeste qui a été requise, est tellement glaçante qu'elle en devient irréelle, comme s'il s'agissait d'une note de lecture du roman policier du mois distingué par la critique littéraire !

Réagissez à cet article

Le contenu de ce champ sera maintenu privé et ne sera pas affiché publiquement.