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« Il n’y a pas de place pour la haine dans ce couple »

Vendredi 16 octobre, la cour d’assises de Paris a condamné un homme de 88 ans à quatre ans d’emprisonnement avec sursis, pour le meurtre de son épouse, commis dans la nuit du 24 au 25 avril 2017. Une peine clémente qui sanctionne un geste de désespoir. Face à la déchéance de sa femme atteinte de la maladie, il voulait mettre fin à leur « commune souffrance ».

par Antoine Bloch et Julien Mucchiellile 21 octobre 2020

Tout allait bien, jusqu’à cette « putain de maladie », tout allait à merveille, depuis ce bal du dimanche, dans les années 1950, où Michel invita Jacqueline à danser. « C’était une fille du tonnerre, elle était parfaite, on formait un beau petit couple. » Ensemble, ils partagèrent des joies simples : « Quand on a acheté notre premier frigidaire, on se levait tous les deux la nuit pour aller le voir. » Mais aussi des épreuves : « Elle a fait trois fausses couches, alors j’ai dit “halte au feu”. » Ils s’installèrent dans un trois-pièces en 1965, rue de la Justice à Paris, se firent construire une petite maison en Sologne en 1971. « Après le boulot, le vendredi soir, on prenait la voiture, 140 km et on y était.

— Vous étiez heureux ?

— Oh oui. C’était une maison toute simple, mais on s’y plaisait bien.

— C’était votre refuge ?

— Oh oui.

— Et vous aviez votre potager, c’était votre petit coin de paradis.

— Comment ?

— Je dis : votre petit coin de paradis !

— Oh oui.

Michel, 88 ans, répond au président de la cour d’assises de Paris, qui le juge pour le meurtre de sa femme, Jacqueline. « Biquette », comme il l’a toujours appelée.

En 2002, la vente du « petit coin de paradis » solognot leur permet de se payer les voyages dont ils rêvaient, même si « je crois que ça lui a fait de la peine ». En 2011, Jacqueline subit un double pontage. Trois ans plus tard, Michel remarque un changement d’attitude chez sa femme ; elle se répète souvent et semble désorientée. « Vous savez, quand vous avez votre femme qui vous dit “Vous êtes qui, vous ?”, ça fait tout drôle, quand même. Elle me demandait comment il fallait qu’elle s’habille. Je voulais qu’elle aille chez le coiffeur, parce qu’elle commençait à avoir une drôle d’allure, mais elle s’est mis en tête que la coiffeuse lui jouait des tours. Un jour, je l’ai même vue essayer de cuire un steak directement sur la plaque ! »

— Et cette maladie, elle va vous isoler encore un peu plus ?

— J’ai un petit peu restreint nos fréquentations.

— Parce que vous ne vouliez pas qu’on la voie comme ça ?

— Oui, je pleurais la nuit. Je ne dormais pas, alors c’était pratique.

— De désespoir ?

— Oui, j’aurais préféré un cancer, au moins je serais allé avec elle faire les soins. Mais cette putain de maladie… Pour moi, la vie s’est arrêtée en 2017.

L’avocate générale interroge à son tour le vieillard. Grand et mince, il se cramponne à la barre, sauf quand il rabat soigneusement sur le haut de son crâne une longue mèche grise rescapée.

— Quels étaient les troubles de votre femme ?

— Elle disait des grossièretés, chose qu’elle ne faisait jamais. J’avais l’impression qu’elle m’en voulait.

« C’est abominable, ce que j’ai fait »

Le jour de leur soixante-deuxième anniversaire de mariage, Michel rencontre, en douce, une assistante sociale. Cette fois, la vie devient vraiment intenable : lors de son audition de première comparution, Michel expliquera même que son épouse « était devenue mauvaise », prenant la désagréable habitude d’agiter un grand couteau en faisant la vaisselle, comme pour défendre leur appartement contre les intrus.

Le lendemain, il lui propose de retourner voir l’assistante sociale, au moins pour avoir de l’aide pour le ménage (« C’était immonde ! »). Mais elle lui lance, farouche : « Je sais que tu veux me placer ! » Ils s’engueulent. Il rumine. Dans la soirée, elle se balade avec un grand couteau à la main, jurant que « personne ne rentrera chez moi ! » Excédé, Michel le lui arrache des mains, puis le range dans le tiroir de sa table de nuit.

« On a commencé à discuter dans le lit », poursuit le vieil homme, « mais je ne voyais pas d’issue, ça m’a mis vraiment en colère. Elle s’est retournée, elle s’est assoupie, et je me suis dit : “il faut en finir”. J’ai pris le couteau, et je l’ai frappée. Elle m’a demandé pourquoi je faisais ça, je crois même qu’elle m’a insulté. » Il frappe à trois reprises, mollement : la lame ne pénètre que de trois centimètres dans le corps de Jacqueline, mais cela suffit pour la blesser mortellement à la gorge. Il la maintient par les poignets, puis sent le corps se relâcher. « C’est abominable, ce que j’ai fait. »

Michel tente alors de se suicider. Il s’assène des coups de couteau superficiels dans les flancs, se taille tout aussi superficiellement les veines, et ingurgite finalement une cinquantaine de cachets, ceux que prenait sa femme. « Je me suis endormi. Mais je me suis réveillé, deux jours plus tard je pense, et je me suis dit : “il faut que j’appelle le docteur !” » Le médecin de famille, qui avait dit à Michel qu’il n’y avait absolument rien à faire contre la maladie, le trouve ce matin-là dans le salon, prostré. À la barre, il assure avoir cru sur le moment comprendre que Jacqueline était menaçante, et que son époux n’avait fait que se défendre. Une version qui pourrait tout changer, mais que, depuis son banc, le vieux nie désormais de tout son être. L’huissier entreprend de projeter une poignée de photos de vacances du couple, devant lesquelles Michel reste tétanisé. Arrive la photo de mariage, vieille de soixante-cinq ans. Il baisse la tête et se met à pleurer. Un peu plus tard, il ajoutera : « Elle a été enterrée, là. Elle m’attend. À mon âge, ça ne va pas durer très longtemps… »

« Une colère de dépit »

La voix envoûtante du Dr Prosper, l’expert psychiatre, restitue admirablement l’ambiance qui régnait dans cet appartement. Il fait un récit chronologique, qui commence quelques jours avant les faits : « Elle a des regards étranges, menaçants. Elle ne le reconnaît pas, mais lui non plus. Elle s’en va, et il s’en rend compte. » Puis arrive à cette nuit précise : « Elle s’est endormie, mais lui pas. Alors la colère monte. Pas une colère de haine, mais une colère de dépit. Il n’y a pas de place pour la haine dans ce couple. » Selon lui, « il y a dans ce geste homicide une profonde dimension compassionnelle. Or, dès que l’idée de mort est résolutive d’une situation, les barrières sont levées, entraînant un besoin de résoudre en une seule fois une commune souffrance. C’est un dossier très singulier, dans sa puissance tragique ». Il ajoute que Michel « a voulu mourir, c’est un fait avéré », et que, « si sa culpabilité est reconnue, nous ne pouvons pas faire l’économie d’envisager un trouble psychique ». Le président prend acte, et explique qu’il posera donc une question sur l’abolition ou l’altération du discernement.

L’avocate générale, à l’entame de ses réquisitions, déplore que le masque soit « une entrave à l’oralité des débats, parce qu’on ne peut pas scruter les visages », mais se tourne vers Michel pour souligner que le sien « est tombé sous le poids des larmes ». Elle poursuit : « Il n’est pas capable d’expliquer crûment ce qu’il a vécu, l’horreur est au-delà des mots qu’il a pu prononcer. » Après avoir évoqué « une forme de huis clos dont tous deux étaient prisonniers », elle s’adresse aux jurés : « Soyez modestes devant l’acte de juger, car il a fait ce qu’il a pu. » Après avoir rappelé que la peine maximale encourue était la réclusion criminelle à perpétuité, elle réclame « une décision remplie d’humanité », à savoir une peine avec sursis, qui ne peut donc excéder cinq ans. Elle en demande quatre, simplement parce qu’il faut bien choisir un quantum.

Les deux avocats émaillent joyeusement leurs plaidoiries d’un charabia vaguement psychanalytique : « L’aidée prenait la place de l’aimée », explique la première ; « en prenant ses médicaments à elle, il l’a mangée, littéralement », avance le second. Après avoir curieusement précisé que « les faits ont été accomplis de manière maladroite », il souligne que « notre enjeu est énorme, [car] nous allons devoir condamner celui qui a voulu soulager une condamnée ». Et de conclure par le dernier couplet d’une chanson de Brel : « Les vieux ne meurent pas / Ils s’endorment un jour et dorment trop longtemps / Ils se tiennent la main / Ils ont peur de se perdre et se perdent pourtant […] ». Le dernier mot de l’accusé a bien failli être : « Pardon ? » Mais, le voyant tendre l’oreille, l’un de ses avocats vient à la rescousse, et lui répète, en beaucoup plus fort, la question rituelle posée par le président. « Je pense qu’il y avait une solution, mais je ne l’ai pas trouvée », conclut Michel en sanglotant.

 

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