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Incendie de la rue Myrha : « Je me suis réveillé et j’ai eu cette pulsion de vouloir détruire quelque chose »

Le 2 septembre 2015, un incendie détruit l’immeuble du 4, rue Myrha, dans le XVIIIe arrondissement de Paris, faisant huit victimes. Depuis lundi, un des locataires est jugé pour cet incendie criminel. Il encourt la réclusion criminelle à perpétuité.

par Julien Mucchiellile 4 décembre 2020

L’immeuble du 4, rue Myrha est composé de quinze appartements, répartis symétriquement sur cinq étages. C’est un immeuble de facture modeste, dans un quartier populaire et bigarré, où les locataires entreposent les poussettes dans le couloir du rez-de-chaussée, et dont les fines cloisons ne permettent pas une insonorisation optimale. Malgré cela, jusqu’à ce qu’un terrible incendie dévaste les lieux, les locataires vivaient dans la concorde. Le feu se déclencha au milieu de la nuit. Les flammes, disaient les témoins, étaient les plus hautes qu’ils n’avaient jamais vues. En quelques minutes, l’édifice s’était embrasé comme une torche, piégeant les occupants. Ceux des étages inférieurs ont pu s’échapper par leur fenêtre. Ceux d’au-dessus ont sauté de trop haut. Certains ont été asphyxiés avant que leur corps ne brûle, d’autres n’ont pas eu cette chance. Les cadavres découverts à l’aube n’étaient que des tas de cendres. Huit personnes, dont deux enfants, ont péri.

Devant la cour d’assises de Paris, Thibaud Garignon, le locataire du 2e, a beaucoup de mal à expliquer pourquoi il a mis le feu à la poussette. Il veut exprimer son désarroi et sa souffrance, mais à plusieurs reprises, les parties et la présidente lui renvoient la souffrance qu’il a lui-même infligée, peut-il en convenir ? Bien obligé, l’accusé admet que son affliction passe après ceux qui ont perdu un fils, une sœur, quatre membres de leur famille dans l’incendie qu’il a volontairement déclenché. Mais tout de même : « Même si j’ai provoqué cet incendie, je l’ai quand même vécu de mes propres yeux. » Cela l’ébranle. L’examen de sa personnalité viendra après, là il pourra s’épancher.

Pour l’heure, il doit se concentrer sur les faits. Thibaud Garignon est arrivé à Paris au début de l’année 2015, et, après avoir vécu quelque temps Porte des Poissonniers, il emménage fin mars au 4, rue Myrha, dans ce même XVIIIe arrondissement dont il apprécie « l’ambiance culturelle ». Il parle, à la demande de la cour, de son installation et de sa vie dans l’immeuble. Il est âgé de 24 ans, porte une queue de cheval et un tee-shirt manches courtes orné de dessins « My little pony », dont il est un fervent adepte. Pour s’exprimer, il place le micro entre son visage et la visière transparente qui lui tient lieu de masque. Quand l’interrogatoire dure longtemps, il demande à se rasseoir, car une patte folle le handicape – une béquille posée à ses côtés en atteste.

« Les premières semaines se passent plutôt bien. » Puis, provenant de l’appartement du dessus, il entend des bruits entêtants qui, jour et nuit, l’importunent. « Des coups répétés au sol, réguliers, comme donnés avec un manche à balai. » La présidente demande : « À ce moment-là, vous étiez bien dans votre peau, tendu ? » « J’étais tendu. »

Avec le voisin du dessus, les choses se gâtent. Il s’appelle Alassane Tandian, parent de la famille de quatre qui a péri carbonisée. Lui, il vivait avec sa femme dans un studio du 3e, mais il y dormait seul la nuit. En général, il travaillait et était discret. Il se souvient qu’un jour, Thibaud Garignon lui a demandé chez qui il se rendait, et Alassane Tandian lui a dit qu’il n’allait chez personne, car c’était un habitant de l’immeuble depuis 2013. Puis, au fil des semaines, les anicroches se sont succédé, à l’initiative du jeune Garignon qui ne supporte pas le tapage d’Alassane Tandian, qu’il est le seul à entendre. Il tambourine à sa porte, jusqu’à la fracasser un jour. Ils s’engueulent souvent. Un jour, M. Tandian lâche un « sale pédé » que Garignon, homosexuel, relève. Mais de son côté, le jeune homme abreuve son interlocuteur de considérations anti-immigrés, et si l’insulte homophobe admise par l’un s’explique par un « dérapage », les propos racistes de l’autre s’étalent sur plusieurs semaines et prennent diverses tournures.

« Il y a trop de noirs, ça m’énerve, je ne peux pas vivre comme ça », cite Alassane Tandian depuis la barre où il dépose. « Ici, c’est Paris, il faut que les étrangers arrêtent d’ennuyer les Parisiens. » Sur son ordinateur, d’autres messages racistes sont envoyés à ses amis. « Ce sont des mots qui ont dépassé ma pensée, dits sur le coup de l’énervement », dit l’accusé, qui réfute tout racisme. La circonstance n’est pas retenue par l’acte d’accusation.

Le 28 juin, il écrit à un ami qu’il va bientôt « taper ses voisins ». Le 29 juin, il fracasse la serrure d’Alassane Tandian (qui n’ouvre plus) en tapant à sa porte. Des voisines confirment : Garignon était colérique, agressif, excité. Un locataire, présent depuis 2007 et qui est retourné vivre à la même adresse, dit : « En huit ans, il n’y a jamais eu de problème entre voisins, tout le monde acceptait les petits débordements sonores. » Le 6 août, le paillasson de Garignon s’enflamme, ainsi que sa boîte aux lettres. Il s’en plaint auprès d’un voisin, accusant Alassane Tandian. Les secours et la police, qu’il sollicite sans arrêt, ne viennent pas. « La police veut me poursuivre pour appels frauduleux, car une connasse [de la police] croit que je mens. » La suite du mois d’août se passe sans accroc, le voilà même aimable avec son voisin.

Dans la nuit du 1er au 2 septembre, Thibaut Garignon ne se sent pas bien. L’anxiété, la pression l’envahissent. Il descend mettre le feu à sa boîte aux lettres, appelle les pompiers, écrit à un ami : « On m’a encore cramé ma boîte aux lettres. Bienvenue à Paris XVIIIe ! » Aux policiers qui se déplacent, il indique qu’il est en conflit avec un voisin. « N’est-ce pas une allusion accusatrice ? » demande la présidente. « Je ne pense pas. » Les pompiers viennent constater les faibles dégâts. En partant, un passant leur indique qu’il a vu un SDF louche traîner dans le coin. Il se promène avec des briquets et tient des propos incohérents. « Vers 4h20, je me suis réveillé et j’ai eu cette pulsion de vouloir détruire quelque chose. J’ai pris le briquet, je suis descendu, j’ai allumé le briquet pendant quelques secondes au niveau de l’assise. À partir de là, je n’ai pas vu le feu partir. Je suis remonté en me disant que c’était complètement stupide.

— Vous ne vous êtes pas douté, avec un escalier en bois à côté ?

— J’étais dans un profond désarroi, je n’arrivais pas à réfléchir.

— Vous êtes le premier à appeler les pompiers, à 4h39. À 4h41, un locataire se défenestre. »

Puis, une deuxième. Nicolas et Audrie sont morts sur le coup. Garignon, en s’échappant des flammes qu’il voyait « dévorer tout l’escalier », s’est approché des corps des victimes et s’est dit : « merde, c’est de ma faute ». Les autres victimes sont le couple formé par Yvan et Laurence et la famille Tandian : Aliou, Almamo, Tiguidanke, Fanta Kagnassy.

C’est là que l’extraordinaire se produit. Alors que l’enquête s’oriente vers le SDF repéré par les pompiers, Mourad Saïdi, Thibaut Garignon, remords ou folie, se raccommode avec Alassane Tandian, qui a tout perdu. « À partir de ce moment, il s’est comporté comme un frère avec moi », dit-il. Garignon l’invite à boire des cafés, pleure en sa présence sur le malheur qui les frappe. Il se plaint : « la police ne fait pas son travail », et émet des doutes sur la culpabilité du suspect, Mourad Saïdi, qui est en détention provisoire. Un an après les faits, une photo dans Le Parisien le montre au centre des commémorations, aux côtés d’Alassane Tandian et d’autres, qu’il avait lui-même incités à se réunir. Ne pas oublier, commémorer la tragédie. Trois semaines plus tard, il est interpellé et avoue les faits au cours de sa garde à vue.

Jeudi 3 décembre 2020, l’accusé se lève, il encourt la réclusion criminelle à perpétuité et des dizaines de regards, familles des victimes, le toisent. La présidente : « Pourquoi vous avez fait ça ?

— Dans le but d’un appel à l’aide.

— Pourquoi avoir tu ce fait pendant un an ?

— Je n’en avais pas conscience. » Il dit qu’il a tout refoulé, que c’est une autre partie de lui-même qui a mis le feu.

Un assesseur demande : « Qu’est-ce que vous craigniez ?

— Le regard des gens, le dégoût de moi-même, la détention », répond-il dans l’ordre.

Depuis qu’il est en prison, l’accusé a expliqué entendre des voix. Pas la version psychiatrique – les experts l’ont écarté – mais des personnalités contradictoires qui tour à tour prennent le contrôle de son esprit. En ouverture du procès, il a usé du pronom « nous », pour parler de lui. Ils sont trois en lui, dit-il : Light, Fox et Superbia. La dernière est la plus sombre. C’est elle qui a commis les faits. « Quand j’explique que c’est moi qui ai mis le feu, c’est par Superbia, mais Superbia, c’est moi. » Une façon de dire qu’il admet être l’auteur, mais ne l’est pas vraiment. D’ailleurs, il admet tout ce qu’on lui reproche, mais souvent dit ne pas s’en souvenir.

Les parties civiles croient à une stratégie de défense, d’autant que la défense a versé un article de presse intitulé « l’incendiaire entend des voix », qui paraît vouloir appuyer sur ce trouble de la personnalité. Un avocat, interloqué : « Est-ce que vous comprenez que le caractère extrêmement construit de votre discours ne rend pas crédibles vos explications ? » Il tente : « J’ai compris : Superbia, c’est le nom que vous donnez à votre colère. Et aujourd’hui, comment elle va ? » « Depuis qu’elle m’a avoué les faits, elle est très dépitée. Comme moi lorsque j’ai appris les faits. C’est très difficile à vivre pour elle. »

Une autre avocate de partie civile : « C’est bien pratique de dire qu’on a tout refoulé, mais j’aimerais entendre parler un peu vrai. » Garignon se lance dans une explication alambiquée. « Vous en êtes encore là, Monsieur, à vouloir donner comme explications quelques lignes incompréhensibles ? » De dépit, les parties civiles hochent la tête depuis leurs bancs.

Pour expliquer son état psychique, l’accusé a donné ces explications. La vie parisienne le stressait. Son petit ami, absent depuis une semaine, lui manquait. Il avait passé une mauvaise journée au boulot. « On a l’impression, dit la présidente, que vous êtes insatisfait de votre condition, d’où vous vient cette aigreur permanente ?

— De ce que j’ai pu vivre dans mon enfance. »

Lundi et mardi, la cour examinera la personnalité de l’accusé.

 

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