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J. Mucchielli, Dix ans de mariage. Une enquête dans la vallée de Chevreuse

Le chroniqueur judiciaire Julien Mucchielli, collaborateur au sein de Dalloz actualité, reprend le dossier de François Darcy, condamné pour avoir assassiné son épouse le 26 avril 2012. Dans un livre-enquête passionnant, l’auteur pointe les défauts des investigations menées dans cette affaire, tout en relatant les deux procès d’assises.

par Thibault de Ravel d’Esclaponle 12 novembre 2019

Le crime dévoile un monde. Il ouvre les portes sur un quotidien, celui de la victime, stoppé net par la folie meurtrière, comme celui de l’assassin. L’enquête et le procès permettent de restituer non seulement l’événement sombre et tragique qui s’est déroulé mais aussi les éléments qui ont pu, au moins supposément, conduire à la commission de l’acte. Chroniqueur judiciaire, Julien Mucchielli le sait bien. La cour d’assises offre un regard fascinant sur ce concentré de vie qui précède, comme ici, la mort. L’affaire Darcy permet, une fois encore, de vérifier ce constat. L’auteur reprend judicieusement ce dossier. Avec une élégante discrétion, Julien Mucchielli évoque sobrement le quotidien d’un couple qui s’est délité et dont les dix années de vie commune – ces dix ans de mariage – se sont soldées par une tragédie. L’on ne saura jamais véritablement ce qui s’est passé lors de cette nuit du 26 février 2012. La vérité judiciaire s’est imposée, au terme de deux procès d’assises. Puis, chacun a sa vérité, sa propre projection de ce qui s’est déroulé. Pour autant, l’auteur ne se satisfait pas de la version ressortie du procès. Il l’avoue sans guère de difficultés : « il n’est pas fréquent de sortir de deux procès avec la même impression de mystère total qu’avant d’y assister » (p. 172). Taraudé par le doute, il enquête et tente de comprendre ce qui s’est passé là, cette nuit, sur un parking proche de l’ancienne abbaye de Port-Royal, devenu sordide à la faveur de l’obscurité. D’ordinaire, l’endroit, en pleine vallée de Chevreuse, est plutôt bucolique. Le cadre se prête à l’évasion et notamment à l’escapade projetée par le couple Darcy pour fêter leur anniversaire de mariage. Pour autant, le point de départ de cette affaire est aux antipodes de ce qui devait arriver lors de ce week-end. Ce dont on est sûr ? Sylvie Darcy est retrouvée morte, calcinée dans la voiture, tandis que son époux, François Darcy, appelle la police à 23h06, et qu’il se trouve lui-même blessé.

Très vite, l’hypothèse François Darcy s’impose aux yeux des enquêteurs. Soucieux de percevoir les fruits d’une assurance-vie contractée par son épouse, il aurait alors organisé cette mise en scène et serait allé jusqu’à se loger lui-même une balle dans l’omoplate. C’est retors, c’est même assez dangereux, mais ce n’est pas totalement impossible. Il faut dire que François Darcy, pour l’enquête, se révèle le profil parfait. Le couple ne s’entend pas, dit-on. L’homme sied plutôt bien, de prime abord, à ce portrait que l’on dresse de lui. Sa passion pour les armes étonne, certaines de ses actions demeurent incompréhensibles, notamment pendant ce week-end fatal. Pourquoi retourne-t-il chez lui quelque temps ? Et puis son comportement ne manque pas de prêter le flanc à la critique. C’est d’ailleurs l’un des premiers enseignements de l’ouvrage de Julien Mucchielli : il faut prendre garde à ses émotions lorsque l’on est un assassin potentiel. Le comportement est analysé, jugé, scruté. Pour l’extérieur, l’irrationnel réactionnel n’a souvent pas de place. Et dès les premières pages, l’on sent que François Darcy s’est trouvé prisonnier – à juste titre ou non, c’est tout l’enjeu du livre – de l’état qu’il a manifesté dans les premiers temps qui ont suivi le meurtre de son épouse. L’un des officiers intervenant sur la scène du crime s’en étonne : « ça lui fait tout drôle, au gendarme, que l’homme, si choqué soit-il, ne paraisse pas bouleversé par la présence de son épouse dans la voiture en feu. Il met cela sur le compte du froid et de la douleur, mais cela le surprend vraiment » (p. 15). Même réaction, semble-t-il, chez le pompier volontaire : « cet homme, dit-il, nous a livré des bribes d’informations sans jamais nous parler de la personne qui se trouvait à bord du véhicule incendié » (ibid.). Assurément, cette réaction constituera un élément à charge pour François Darcy. Cependant, comme le remarque l’auteur, « le dossier judiciaire, qui commence à s’étoffer, ne manque pourtant pas de traces de chagrin. Les médecins les ont rapportées, les gendarmes les ont notées : les pleurs, les silences » (p. 46). Mais l’affaire est entendue, « l’air d’indifférence affiché par François Darcy suffit, aux yeux des enquêteurs, à effacer l’impression produite par ses larmes » (ibid.). Un sentiment s’est installé sur l’affaire. Puis d’autres incohérences achèvent de les convaincre. François Darcy est mis en examen.

Des incohérences, Julien Mucchielli en trouve dans l’autre sens et il relate les lacunes de l’enquête qui ne peuvent que troubler. Avant tout, l’arme, en dépit des efforts colossaux déployés à cet effet, n’a jamais été retrouvée. La piste de tous les téléphones bornant non loin de la scène du crime n’est pas totalement explorée. Le journaliste dénonce la « tartufferie » de la reconstitution qu’il qualifie de « grotesque » et d’« hérésie judiciaire aux yeux des professionnels du droit » (p. 73). Pour le chroniqueur, le constat est sans appel : « le 16 septembre 2016, c’est un dossier sans aveu, au mode opératoire inconnu et dont la base scientifique se lézarde, qui est présenté aux jurés et aux magistrats de la cour d’assises de Versailles » (p. 77). Cette odyssée, retraçant a posteriori et avec du recul les principaux épisodes de l’affaire Darcy, fournit l’occasion d’observations qui laissent toujours pantois quant au milieu carcéral. L’état déplorable de Fresnes, avec ses « geôles qui n’ont pas de nom » (p. 73), est connu, mais il est toujours nécessaire d’insister sur cette réalité incontestable et inacceptable. Le rituel du procès d’assises se déroule sous les yeux du lecteur, avec ceux du chroniqueur judiciaire. Le propos se fait tour à tour enquête, chronique et critique. Il prend parfois, lorsque l’on ne connaît pas l’affaire, la tournure d’un véritable roman à suspens. Mais Julien Mucchielli sait habilement s’effacer pour restituer la complexité et la tragédie de ce dossier. Et, au centre, François Darcy, bien sûr, cet informaticien insaisissable, avec sa personnalité difficile à percer. Mais surtout, et c’est probablement le cœur même de cet ouvrage, le doute ; le doute de celui qui, d’une certaine façon, a assisté au procès. Ce doute qui ne le quitte pas, qui l’oblige à écrire. En achevant la lecture de ce livre, revient à l’esprit cette réplique de Vertigo d’Alfred Hitchcock. « Pour rouler au hasard, il faut être seul. Dès qu’on est deux, on va toujours quelque part ». Où était ce « quelque part », lorsque le couple Darcy quitte la route principale le 26 février 2012 ? Pour Julien Mucchielli, la question reste entière.

J. Mucchielli, Dix ans de mariage. Une enquête dans la vallée de Chevreuse, JC Lattès, 2019, 175 p.

 

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