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« Je suis au courant que Serge Dassault pouvait se montrer généreux »

Le procès, qui se tient depuis le 5 octobre devant la 32e chambre du tribunal correctionnel de Paris, sera renvoyé ce mercredi 14 novembre, du fait d’un cas positif au covid-19 parmi les avocats. Il reprendra le 26 octobre, puis se tiendra le 27 octobre, les 2 et 3 novembre. Lundi, la présidente a poursuivi l’interrogatoire des prévenus, qui comparaissent pour des achats de votes, financement illégal de campagne électorale, notamment.

par Julien Mucchiellile 14 octobre 2020

Le nez dans son masque, la présidente amorce l’audience : « Monsieur Lebigre, venez à la barre s’il vous plaît ». Au procès du « système Dassault » – fable pour la défense, organisation criminelle pour l’accusation – Jacques Lebigre, 78 ans, est le plus sollicité des prévenus. « J’ai l’impression par moment quand je m’avance à la barre que je suis le prévenu idéal », ironise-t-il. S’il n’était pas son « bras droit » (« le bras droit, c’est Jean-Pierre Bechter »), il fut son fidèle commis pendant quarante ans, accompagna le milliardaire dans sa conquête du pouvoir à Corbeil-Essonnes (91), fit les campagnes et signa les chèques, ce qui intéresse au premier chef la présidente, qui se demande combien de votes ont été achetés par Serge Dassault. « Le nombre de personnes à qui il a accordé son soutien, c’est énorme ! Mais il ne parle pas de ce qu’il considère comme des échecs », répond Lebigre en s’emportant un peu. La sémantique importe ; elle ferait de Dassault et des prévenus qui comparaissent au nom de son « système », soit des falsificateurs de scrutin, soit des bienfaiteurs des quartiers populaires.

Christelle de Oliveira, 41 ans, 30 ans et adjointe au maire à l’époque des faits, est plus nerveuse à la barre que Lebigre l’ancien. La présidente l’interroge : était-elle au courant de « dons » effectués en espèces par Serge Dassault ? « Je suis au courant que Serge Dassault pouvait se montrer généreux », répond-elle, sibylline. Comment ? La présidente veut savoir. « Dans l’ambiance militante, vous entendez de tout, les rumeurs sont une obsession. Je ne pense pas avoir été armée pour travailler avec un milliardaire, moi mon objectif c’est : gagner cette campagne », dit Christelle de Oliveira, un peu évasive. La présidente la rappelle à ses propos tenus devant le juge d’instruction, qualifiant Jacques Lebigre de « sulfureux ».

— Sulfureux, c’est pas très positif, c’est un peu satanique. Pourquoi employer ce terme ?

— J’intègre ce que je lis dans les articles.

— Aaah ! Influencée par la presse ?

— La presse a influencé beaucoup de choses, malheureusement.

Elle raconte le harcèlement subi à cause de cette affaire, notamment des opposants politiques. À la présidente, qui tente d’éviter les digressions politiques, la prévenue réplique : « Vous n’êtes pas dans l’ambiance. Vous avez un parti d’opposition qui, je vous le rappelle, est communiste, donc qui savent faire de la propagande, et puis de l’autre côté la presse, et un milliardaire. » La tambouille politique indiffère la juge. Elle l’interroge sur Mamadou Kebe, un autre mis en cause, mort en 2019.

— Quand il dit qu’il vous remettait des demandes [émanant des électeurs de Corbeil-Essonnes désireux de monnayer leur suffrage], c’est faux ?

— Il dit beaucoup de mensonges, dit-elle de celui qui a beaucoup témoigné à charge, dans ce dossier.

Christelle de Oliveira est confrontée à une autre infraction. Premièrement, elle aurait été payée en liquide, sans déclaration, pour le remboursement de frais engagés de sa part dans la campagne électorale. Elle admet, prétexte la négligence. Ensuite, il y a ce virement de Serge Dassault, sur un compte portugais qu’elle tient conjointement avec sa mère. 450 000 €, en provenance de la banque Iskandia, libanaise. C’était un don, pour la remercier « car je travaille beaucoup », a-t-elle dit à l’instruction.

— Mon idée de départ était d’acheter un appartement à Lisbonne.

— On voit que ce compte vous a largement servi pour assurer votre train de vie. Restaurants, boutiques de vêtements.

— C’était pour ma famille, et aussi pour mes nièces. Je n’ai pas d’enfants, et je suis très proche d’elles.

Christelle de Oliveira a également perçu 155 000 € déposés en espèces sur ce même compte. « Les dons de Serge Dassault, insiste la présidente, comment savoir si c’est pour le travail accompli, ou le militantisme ? » Les juges d’instruction analysent ces dons comme « une contrepartie à son activité lors des campagnes pour les élections municipales de 2008 à 2010, auxquelles elle a pris une part active et donc d’un revenu occulte ».

Younès Bounouara, avant de purger (depuis sept ans) une peine de quinze ans de réclusion criminelle pour avoir tenté d’assassiner Fata Hou (témoin à charge dans le dossier), est lui aussi un militant. « Rôle classique : tractage, boîtage. » Il ajoute : « J’ai dû demander à une dizaine de personnes au maximum de m’aider quelques fois. Pour faire acte de présence. Moi, j’accompagnais Dassault pour pas que ça se passe mal. » Il se raconte : « Moi, j’étais jeune leader communiste (moue de la présidente). Et Serge Dassault était un homme de cœur, il voulait faire du bien. » Younès Bounouara a touché 2 millions d’euros. « Est-ce que vous connaissez quelqu’un qui refuserait 2 millions d’euros ? » Puis, il complète : « Moi, je n’ai jamais acheté un vote. Les deux millions, je les ai gardés. » Un investissement malchanceux, pour le moment, en Algérie. Puis, il proteste : « On est ici, accusés, et y a aucun des détracteurs qui vient à la barre. Où sont ces centaines de gens qu’on a achetés ? » La présidente revient au début de sa tirade :

— Vous avez gardé l’argent pour vous ?

— Mais puisque je ne devais rien reverser ?

L’accusation prête à Bounouara le rôle du chef des groupes de voyous qui travaillait pour le « système ». Plusieurs témoignages dans le dossier lui reprochent de ne pas avoir réparti entre les sept groupes la somme qu’il est allé retirer au Liban, à la banque Iskandia. Younès Bounouara conteste : « Ce sont des racketteurs, ils ont racketté Serge Dassault. » Il s’emporte. « On n’est pas aux Tarterêts ici, donc c’est moi qui dirige les débats », recadre la présidente. « Mais pourquoi Serge Dassault n’a pas déposé la moindre plainte, c’est quand même quelqu’un de très important », s’exclame la juge. Il rappelle que les témoins « de moralité » venus devant le Conseil d’État, qui, à deux reprises, a annulé les élections, font partie de ces racketteurs.

Machiré Gassama, 43 ans, est le dernier prévenu à s’exprimer. Activité militante : « aucune ». Il est directeur du service jeunesse et sports (suspendu) à la mairie de Corbeil-Essonnes, et a fait des voyages au Liban avec Younès Bounouara, qu’il connaît depuis l’enfance. Ils auraient exfiltré en espèces la somme de 400 000 €, que Bounouara lui aurait remis par la suite au prétexte fallacieux de la vente d’un terrain au Mali. Un terrain désertique et sans valeur apparente, qui instille le doute – mais que Bounouara jure avoir acheté.

— Comment expliquer, demande la présidente, que ce terrain ne vous rapporte rien, et qu’il vaille 400 000 € à la revente ?

— Je m’en tiens à mes déclarations, répond Machiré Gassama, qui demeurera le moins loquace des prévenus.

La suite des débats le 26 octobre.

 

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