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Ma robe pour armure, de Pascal-Pierre Garbarini

Avocat d’origine corse, Pascal-Pierre Garbarini relate les principales étapes de son parcours, entre l’île et Paris. Des luttes indépendantistes aux affaires de droit pénal de droit commun, retour sur la trajectoire singulière de cet avocat aux dossiers hors normes.

par Thibault de Ravel d'Esclaponle 17 juin 2019

Les mémoires, récits et témoignages d’avocats, de magistrats et autres hommes de loi ou ayant, de près ou de loin, un rapport à la justice se multiplient et c’est heureux. Avec des styles divers, des constructions variées, et avec cette subjectivité inévitablement liée au genre, ils sont un témoignage précieux sur notre époque judiciaire. Et comme cette époque judiciaire dit elle-même quelque chose du temps que nous vivons, ils reviennent à témoigner de notre société. Le récent ouvrage de Pascal-Pierre Garbarini, écrit en collaboration avec Élisabeth Fleury, journaliste spécialisée dans les questions judiciaires, rend très bien compte de cette réalité.

Son parcours de vie fournit l’occasion d’un passionnant regard rétrospectif sur la façon dont se construit la trajectoire d’un homme, sur ses doutes et ses faiblesses. Pascal-Pierre Garbarini n’est pas né dans le monde du droit, avec une clientèle déjà établie dont il n’aurait eu qu’à prendre le relais. Il s’est construit et a construit quelque chose. D’origine corse, il est élevé par son grand-père policier. Ses attaches avec l’île planent sur tout l’ouvrage et il est d’ailleurs assez difficile de résumer la vie de Pascal-Pierre Garbarini à l’histoire d’un insulaire qui monte à la capitale. Au vrai, il y a chez l’avocat une mobilité impressionnante et sa vie est celle d’incessants allers-retours entre Paris et la Corse. L’avocat monte, redescend, revient et repart. Bref, il est sans cesse entre les deux endroits. En revanche, la façon dont il entre en carrière, cette carrière qu’il prend, avec nombre de ses confrères, comme une vocation réelle, revêt une dimension particulièrement ascendante, l’homme se formant au gré des expériences. Et c’est précisément là que l’ouvrage revêt une grande part de son intérêt. En se remémorant ses premiers stages, ses premiers pas dans le monde professionnel, il donne l’occasion de revenir sur de grandes figures du barreau, telles Sylvia Spalter ou encore Henri Leclerc. D’ailleurs, la description de ce qui apparaît véritablement comme une « école Leclerc » restitue l’atmosphère si particulière qui y régnait. Sur l’homme ? « Henri Leclerc, c’est la défense faite homme. Avec ses costumes fatigués, ses cravates constellées de taches, ses grosses lunettes en écaille, toujours en mouvement, il est un modèle, l’incarnation vivante du pénaliste ». Sur l’ambiance ? « La SCP d’Ornano, qu’il a créée de toutes pièces, est sa communauté, on y vit en tribu. On s’y entraide, on s’y engueule. Le matin, on arrive ensemble. Le soir, on se retrouve autour de grandes tablées » (p. 70). En bref, comme il a appris, chez Henri Leclerc, « la défense coûte que coûte », l’on n’est guère étonné de la rocambolesque façon mise en œuvre pour éviter que l’écoulement d’un délai – et donc l’irrecevabilité d’une demande – vienne définitivement mettre un terme à la collaboration entamée avec le célèbre avocat !

Pascal-Pierre Garbarini ne cache rien et se livre à nu, sans omettre son passé et ses rapports avec les nationalistes corses. De l’intérieur, il décrit ses affaires tragiques – il défend Yvan Colonna – et les luttes qui ont traversé l’île ces dernières années. Mais il dévoile aussi tout un monde qui n’existe plus, du fait du déménagement du Palais : celui du Palais, en général, et la galerie Saint-Éloi, en particulier. Il faut multiplier les témoignages sur cet univers perdu, cet univers fascinant qui ne pouvait durer, évidemment par manque d’espace, mais auquel chacun des acteurs songe avec une certaine nostalgie. « L’endroit est une gigantesque termitière parcourue, le long de ses galeries, de centaines de robes noires. Dans les escaliers de pierre, des appariteurs sans âge traînent des chariots métalliques surchargés de dossiers poussiéreux. On croise des huissiers et des greffiers qui, prudents, font mine de ne pas vous reconnaître. Il y a aussi des badauds, anciens magistrats à la retraite ou simples curieux, venus tromper leur ennui en assistant aux audiences » (p. 75). Il restitue cette fameuse galerie : « nichée sous les toits mansardés du vieux palais de justice de Paris, au bout d’un antique escalier de bois en colimaçon, la galerie Saint-Éloi devient mon cabinet bis. C’est un étroit couloir derrière une porte sécurisée. Côté droit, les bureaux des juges où, dans de hauts placards en fer, s’entassent des chemises cartonnées. Côté gauche, quelques renfoncements équipés d’une table et d’une chaise, l’espace de travail des avocats » (p. 119). Assurément, il y a là un monde qui s’est évanoui.

Aujourd’hui, la nature des dossiers de Pascal-Pierre Garbarini a changé. L’avocat pratique le droit pénal de droit commun. Puis les affaires deviennent plus financières, son cabinet évolue et il défend des vedettes, dont Alain Delon, ce qui n’étonnera guère, pour ce cinéphile averti. Ceci étant, en consignant ses souvenirs, avec l’habile collaboration d’Élisabeth Fleury, Pascal-Pierre Garbarini contribue, avec d’autres, à archiver le monde judiciaire contemporain avant qu’il ne devienne de l’histoire.

 

Pascal-Pierre Garbarini et Élisabeth Fleury, Ma robe pour armure, Harper Collins, 2019.

 

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