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Maison de Marrakech : Patrick Balkany a acheté une « planque » pour Mohamed Al Jaber

Et la lumière vint lundi de Patrick Balkany. S’il a visité des villas au Maroc, c’était à la demande du bras droit de Mohamed Al Jaber. Selon celui-ci, le milliardaire saoudien, alors en affaires avec la ville de Levallois-Perret, risquait gros dans son pays. Il fallait lui trouver « une planque ». Une explication nouvelle dont il n’avait jamais fait part durant l’instruction.

par Pierre-Antoine Souchardle 4 juin 2019

Pendant toutes ces années, le couple Balkany a souffert la pire des injustices. Ils avaient beau dire que la villa Dar Gyucy à Marrakech ne leur appartenait pas, personne ne les a crus. Surtout pas les juges d’instruction Renaud Van Ruymbeke et Patricia Simon.

« C’est très simple, Monsieur le Président. Je me suis entretenu avec le bras droit de M. Al Jaber. Il est venu me voir en me disant que le cheikh a de gros problèmes en Arabie saoudite. Il a très peur parce que, quand ça se passe mal, on risque tout. » Le bras droit en question s’appelle Salim Khoury. Il est en froid aujourd’hui avec son ancien employeur.

À l’époque, Mohamed Al Jaber est en négociations avec la ville de Levallois-Perret, via la Semarelp, pour une vaste opération immobilière, les Tours de Levallois. Qui ne se fera jamais. « Salim Khoury me dit : il a besoin d’une maison secrète au Maroc. » Rires dans la salle, qui ne font pas rire M. Balkany, déjà tout rouge. « Elle sera payée par sa société égyptienne. Il ne veut pas qu’on sache qu’elle est à lui, il ne veut pas l’occuper », poursuit M. Balkany, rappelant, très théâtral, que le milliardaire saoudien est criblé de dettes.

Donc, en 2009, Patrick Balkany explique avoir envoyé le bras droit vers Jean-Pierre Aubry. Lui, c’est le directeur général de la Semarelp, également sur le banc des prévenus. En pleine crise immobilière, un promoteur comme Al Jaber, la ville souhaite le garder. Alors, des lubies de milliardaire paranoïaque, combien de divisions face à un contrat de près de 250 millions d’euros ?

Donc, Jean-Pierre Aubry, sur les conseils de Salim Khoury, qui connaît son patron, donne les desiderata immobiliers du milliardaire à Patrick, « quelque chose de très oriental ». C’est le couple Balkany qui va se charger des visites de villas à Marrakech. À la barre, M. Balkany assure en avoir vu une trentaine. La villa de M. Bennouna semble convenir. M. Balkany négocie le prix. Comme elle manque de mobilier d’intérieur et d’extérieur, « on a chargé mon épouse d’aller faire quelques emplettes pour la maison », poursuit le maire de Levallois. Les deux agents immobiliers qui lui ont fait visiter la villa de M. Bennouna ont précisé que M. Balkany disait agir pour le compte d’un tiers.

« Voilà toute l’histoire de cette maison », soupire M. Balkany. Le montage fiscal concernant l’acquisition de la maison va être mis en place par une fiduciaire suisse, Getrust, à la demande de Jean-Pierre Aubry, avec l’aide de Me Arnaud Claude, l’avocat de la Semarelp.

M. Aubry est le bénéficiaire économique de deux sociétés offshore panaméennes, Hayridge, propriétaire de la maison, et Himola, qui gère le compte bancaire. La société civile immobilière (SCI) Dar Gyucy, détenue par Hayridge, acquiert la villa le 8 janvier 2010.

Toujours selon la nouvelle version de M. Balkany, c’est donc Jean-Pierre Aubry qui lui aurait proposé d’utiliser la villa non occupée par le milliardaire égyptien. « J’ai dit, il va falloir un bail. J’ai demandé à mon fils si cela l’intéressait de louer une maison à Marrakech. » Et, prenant un air outragé : « Si j’avais eu besoin d’avoir une maison à Marrakech avec un montage spécial, pourquoi voulez-vous que j’aille chercher une usine à gaz à Genève ? » Pourquoi « passer par Jean-Pierre Aubry et Arnaud Claude » pour acheter une maison à l’étranger alors qu’il dispose de fiduciaire suisse, ironise-t-il.

Avant M. Balkany, son fils a été entendu par le tribunal. Alexandre Balkany a adopté la défense bravache. Il a expliqué avoir loué cette maison à compter du 1er avril 2011. Un bail renouvelé le 24 avril 2014, pour un loyer inférieur parce qu’il payait de la main à la main le petit personnel. « Cette maison m’a été présentée par mon père comme ayant été mise à disposition. » Le fils a affirmé à la barre qu’il n’a pas voulu en prendre possession sans bail. Une fois locataire officiel, toute la famille est venue profiter des douceurs de la palmeraie.

Pour l’accusation, les baux sont fictifs et servent à dissimuler les réels propriétaires de ce bien immobilier, à savoir ses parents. « Un Balkany pour masquer un autre Balkany », le fils n’en voit pas l’utilité. « Je reste sur mes positions, j’étais bien le locataire de cette maison. » Un locataire qui a engagé le majordome de la villa en décembre 2009.

Avant lui, l’avocat Arnaud Claude, à la retraite depuis décembre 2018, a dû expliquer son rôle dans le montage financier complexe. Lui, l’axe de sa défense, c’est son amitié avec Jean-Pierre Aubry. Quitte à passer pour un naïf. Me Claude a été l’avocat de la Semarelp à partir de 1980, quand la ville était tenue par les communistes.

Toute sa vie professionnelle, Me Claude a pris garde à ne pas s’occuper des salariés des structures pour lesquelles il travaillait. Histoire d’éviter les éventuels conflits d’intérêts. Mais, avec Jean-Pierre Aubry, c’est « une relation amicale » qui est née. Quand il est venu lui demander de trouver une offshore pour acheter une maison pour Mohamed Al Jaber, il n’a pas su dire non. Il a contacté un avocat suisse, qui les a envoyés vers la fiduciaire Getrust à Genève, où le responsable, Marc Angst, qui sera entendu mercredi, leur « a expliqué qu’il pouvait monter toutes les structures imaginables, dans un pays ou un autre ».

S’il est donc présent, ce n’est pas tant en qualité d’avocat, même si cela semble rassurer M. Aubry, mais plutôt en ami. Un ami qui accompagnera deux fois M. Aubry en Suisse, le suivra au Maroc pour la signature de l’acte de vente de la villa. « Je pouvais apparaître comme un conseil permanent de M. Aubry, ce qui n’est pas faux. Pour autant, cela ne veut pas dire que j’intervenais en qualité d’avocat. »

Un fax adressé au notaire marocain en juillet 2009 par le cabinet Arnaud Claude, et signé Arnaud Claude, met à mal la défense de l’avocat. Il lui « adresse le justificatif du virement opéré au profit de votre compte en attente de la régularisation de l’opération immobilière envisagée par ma cliente ».

À cette date, a souligné Me Claude, comme il l’avait fait lors de l’instruction, il navigue en Méditerranée. Ce n’est pas sa signature. « Jean-Pierre est venu au cabinet. Il devait adresser un courrier au notaire. Je n’ai pas dicté la lettre. Sans doute a-t-elle été rédigée par une assistante. » Et pour couronner le tout, son téléphone portable étant tombé à l’eau, il n’était plus joignable.

Après les explications de M. Balkany, Me Hervé Temime, avocat du milliardaire saoudien, lui a demandé si son client l’avait corrompu.

M. Balkany :
— Bien sûr que non, il ne m’a pas corrompu.

Me Temime :
— Puisqu’il n’y a pas de corruption, comment expliquez-vous qu’il ne revendique pas la propriété de cette maison ?

M. Balkany :
— Je ne sais pas.

Le tribunal commencera aujourd’hui le volet corruption reproché à MM Balkany, Aubry et Al Jaber.

 

 

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