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Marc Hédrich, L’Affaire Jules Durand. Quand l’erreur judiciaire devient crime

Dans cet ouvrage documenté, Marc Hédrich, avec son expérience très précieuse de président de cour d’assises, revient sur une affaire oubliée : l’erreur judiciaire dont avait été victime le syndicaliste Jules Durand, condamné à tort, en 1910, pour un crime qu’il n’avait pas commis, et pour laquelle il fallut près de huit ans pour l’innocenter. Le magistrat livre une excellente chronique de ce qui a constitué l’une des plus graves erreurs judiciaires du XXe siècle.

par Thibault de Ravel d'Esclaponle 6 novembre 2020

Dans le passionnant livre-enquête que Marc Hédrich consacre à l’une des plus graves erreurs judiciaires du XXe siècle, tout part d’une ville, Le Havre, qui n’a ici rien à voir avec le visage bonhomme qu’en livre Maupassant dans Pierre et Jean. Il y a sans doute deux facettes dans cette ville portuaire, oscillant entre l’aspect d’une villégiature aux nombreux canotiers et le visage industriel des docks dans lesquels se déroule, puis se trame, l’affaire Jules Durand, à laquelle s’est consacré Marc Hédrich, lui-même président de cour d’assises.

Or une erreur judiciaire est avant tout le produit d’un contexte et d’un endroit. L’erreur renvoie à un lieu qui peut en exacerber les tensions et les passions qu’elle suscite. Et ce qui frappe d’emblée, dans l’affaire Jules Durand, c’est la dextérité avec laquelle l’auteur décrit cette importante place portuaire dans laquelle les fils du drame vont se nouer. Les mots de Marc Hédrich donnent d’ailleurs vie à ce beau tableau de Raoul Dufy (Fin de journée au Havre) qu’il cite ; on ressent cette omniprésence du charbon et de la question de l’alcool. L’environnement du port du Havre est difficile pour les nombreux dockers-charbonniers et l’auteur a raison de considérer que Zola aurait tout aussi bien pu s’y déplacer. La tâche est rude dans ce « Germinal sur mer » (p. 31).

Et en 1910, il faut relever les conditions de vie des charbonniers, celles d’« une population ouvrière usée par un travail physique harassant, souvent sans domicile, constituant une corporation très touchée par la précarité, l’alcoolisme et la violence » (p. 32). Le Havre connaît une forte croissance mais les ouvriers ne sont pas épargnés, de surcroît angoissés par l’arrivée du machinisme qui n’en finit pas de conquérir du terrain. Et effectivement, en lisant Marc Hédrich, on peut très bien s’imaginer « ces maisons aux briques noircies et ce nuage de poussière qui recouvre la ville », dont « le décor fait un peu penser à ces villes minières du Nord. En vérité, seules l’odeur iodée de l’océan et les sirènes des steamers sortant du port rappellent que nous ne nous trouvons pas dans un coron du Pas-de-Calais » (p. 32).

Au début du mois de septembre 1910, le port est paralysé par une grève dure, menée notamment contre la Compagnie générale transatlantique. Les charbonniers font bloc, emmenés par les syndicats, mais certains d’entre eux penchent plutôt du côté du patronat, ce qui crée évidemment des crispations. Dans la nuit du 9 septembre 1910, une rixe éclate sur le port et Dongé décède des suites de ses blessures. Les trois ouvriers ayant matériellement participé à l’acte sont arrêtés mais la justice n’entend pas se limiter à cela. Très vite, le nom de Jules Durand, l’un des leaders du mouvement, est évoqué. L’idée d’un assassinat commandité s’installe. Durand aurait, peu de temps auparavant, prononcé les mots fatidiques. C’est un curieux personnage, ce Durand. Peut-être dérange-t-il ? Il est vrai que « tenter de dresser le portrait d’un ouvrier au début du siècle est une gageure tant les sources sont limitées » (p. 53). Pour autant, Marc Hédrich y parvient. Né en 1880, « calme, instruit, buveur d’eau, raisonnable et écouté, Jules Durand apparaît comme un leader syndical charismatique » (p. 65). Il est proche de sa famille et s’est lancé dans un dur combat contre l’alcool qui fait des ravages chez les ouvriers.

S’ensuit alors le récit d’une incroyable erreur judiciaire, sur près de dix ans, une erreur judiciaire que l’on qualifierait volontiers d’absurde si sa réalité n’avait pas une dimension si tragique et qu’elle n’avait pas conduit Durand à la folie. L’on trouve en effet de tout dans cette imposture de justice : une instruction expéditive, des témoins auditionnés au sein même de la compagnie, un verdict que le jury regrettera à peine quelques minutes après son prononcé, alors qu’il avait immédiatement compris les conséquences de sa décision. Condamné à mort, Durand est emprisonné dans des conditions carcérales très difficiles. Le port s’embrase, la nouvelle se répand. L’affaire est rapidement comparée à ce qu’a vécu le capitaine Dreyfus : Durand devient la victime d’un système parce qu’il est syndicaliste, au terme d’une machination ourdie pour tenter de mettre un terme à la grève. Défendu par le futur président René Coty, le charbonnier finira par être gracié puis, après un long combat mené par Jaurès et le député Meunier, réhabilité et innocenté, le 15 juin 1918, par la Cour de cassation. Mais, « l’interné du matricule 10358 ne saura rien de ce sursaut de justice ». Progressivement, il a sombré dans la folie. Injustement condamné, il ne supportera pas la perspective d’être exécuté.

Marc Hédrich se fait l’habile chroniqueur de cette erreur judiciaire qui constitue une tache indélébile dans l’histoire du système judiciaire français. Sans sensationnalisme, et avec beaucoup de pédagogie, il relate la longue histoire de cette innocence bafouée, avec ses tenants et ses aboutissants, ses principaux acteurs. L’on est frappé par la rapidité de l’enquête menée et de l’instruction diligentée. Surtout, l’on est sidéré par les conséquences de cette intolérable manipulation. Jules Durand a beau être innocenté : plus jamais il ne sera le même. L’histoire de cette erreur judiciaire est celle de la déchéance d’un homme. Jules Durand est emporté par le rouleau compresseur de cette justice de classe qui le broie. Malheureusement, sa raison cède. Il est interné. Rien, vraiment rien, ne pourra réparer ce qu’il a subi. Fort heureusement, la pugnacité de Jean Jaurès et de Paul Meunier l’a aidé et aura permis la restauration, bien longue, de sa dignité, pourtant si vite détruite.

La pratique de Marc Hédrich, comme président de cour d’assises, est essentielle. Elle lui permet de se plonger, avec un siècle de recul, dans les rouages de ce procès si particulier. Les mécanismes de l’instance sont analysés avec un soin tout particulier, replacés dans leur contexte de l’époque tout en étant comparés avec le droit positif. L’enquête qu’il mène permet de comprendre comment la justice a pu être si facilement instrumentalisée dans ce dossier et on avance dans cette affaire avec lui, effaré de voir avec quelle facilité la mécanique implacable s’est mise en place. De surcroît, l’auteur fait preuve d’un remarquable sens critique sur l’institution, multipliant les observations lucides sur les dysfonctionnements survenus dans ce dossier. Mais surtout, l’ouvrage de Marc Hédrich est salutaire. L’affaire Jules Durand avait été éclipsée par l’un de ces singuliers mouvements de l’histoire qui relèguent certains événements dans des zones d’ombre dont il est difficile de s’extirper. Le livre s’inscrit dans cet enchaînement récent de manifestations qui tendent à redonner à ce drame toute la place qu’il mérite dans l’histoire. En définitive, il faut se souvenir que Jules Durand a été la victime d’un crime. Il ne s’en est jamais remis ; notre époque lui doit cette postérité. Et Marc Hédrich y a fort bien participé.

 

M. Hédrich, L’Affaire Jules Durand. Quand l’erreur judiciaire devient crime, préf. H. Leclerc, Michalon, coll. « Histoire », 2020.

 

Commentaires

Jules Durant et l'attitude des magistrats préfiguraient déjà le mouvement des gilets jaunes; où l'on condamne en série à la va vite sous le regard vigilant de membres du cabinet du ministre de la justice.
Au delà il ne s'agit pas vraiment d'une erreur judiciaire au sens propre d'erreur. C'est l'adhésion des magistrats à un certain ordre social qu'ils se chargent de défendre quitte à abuser de la répression et de se lancer dans des errements plus tard qualifiés d'erreurs pour se dispenser d'analyser la mécanique qui y a conduit.

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