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Mission divine, de Stéphane Durand-Souffland

par Julien Mucchiellile 12 juillet 2021

Dans la nuit du 28 au 29 juillet 2008, Valentin Crémault, 11 ans, est tué de quarante-quatre coups de couteau, dans le village où lui et ses parents passaient leurs vacances. Alors qu’il s’amusait à rouler à fond sur son petit vélo rouge, il a fait la rencontre de Stéphane Moitoiret, un vagabond schizophrène en pleine crise psychotique, qui l’a massacré à quelques mètres de la maison où ses parents et des amis passaient une riante soirée d’été, à Lagnieu, dans l’Ain. L’affaire a un retentissement médiatique et politique très important : Rachida Dati et Brice Hortefeux (respectivement ministres de la Justice et de l’Intérieur) rivalisent de formules-chocs pour qualifier ce crime et les « monstres » qui l’ont commis, et leurs promesses de justice sonnent comme celles d’une vengeance collective contre l’irrationnel déferlement de violence qui s’abattit sur un petit garçon.

Stéphane Durand-Souffland, journaliste et chroniqueur judiciaire du Figaro depuis vingt ans, était là. Pas à Lagnieu, mais au procès des accusés, Stéphane Moitoiret et sa compagne Noëlla Hégo, jugée pour complicité. Il a assisté à leur procès en appel en novembre 2013, dont il a rendu compte dans ses chroniques. Pourquoi choisir, près de huit ans plus tard, de relater ce fait divers sous la forme d’un roman ? L’auteur l’explique dans son post-scriptum : « Cette histoire est l’une de celles qui m’ont le plus marqué en vingt ans de journalisme judiciaire. J’ai vu comment l’institution judiciaire, utilisant des expertises psychiatriques comme des boucliers, s’est ingéniée à appliquer un vernis rationnel sur un dossier qui ne l’était pas. »

La forme du roman plutôt que celle du « roman vrai », mélange de littérature et d’enquête journalistique, a permis à l’auteur de construire un récit enrichi de scènes qu’il n’a pu qu’imaginer : l’enfance de Moitoiret avec sa mère, la rencontre avec Noëlla Hégo, leur vagabondage sur les routes de France. Nourri par le dossier et les procès, le récit de Stéphane Durand-Souffland dépasse le simple récit journalistique pour mieux rendre compte de l’histoire. L’omniscience de l’écrivain procure certains avantages.

« Plus on grimpe dans la hiérarchie, plus on chute dans l’éthique »

Si le journaliste trempe régulièrement sa plume dans l’acide, celle de l’écrivain est carrément radioactive. Mettant en scène des magistrats veules, animés par la breloque officielle plutôt que le souci de justice, il dresse une fresque très balzacienne des mœurs judiciaires, ainsi que de l’arrivisme des politiques, pour qui le meurtre d’un enfant est avant tout le prétexte à une bonne communication politique. Dans le livre de Stéphane Durand-Souffland, plus on grimpe dans la hiérarchie, plus on chute dans l’éthique.

Le roman est composé de courts chapitres, chacun raconte une action. Le récit procède par va-et-vient entre l’errance des deux protagonistes et le déroulement de l’affaire judiciaire. Mais de quoi s’agit-il exactement ?

Stéphane Moitoiret a 20 ans lorsqu’il rencontre Noëlla Hégo, de dix ans son aînée. Elle se considère investie d’une mission divine, se présente comme « Sa Majesté », et débite un discours complètement farfelu, dans lequel il est question de boîtes à vœux, de réincarnation et de 250 milliards de sosies charnels. Les deux partent sur les routes, se déplaçant en stop et dormant dans des lieux d’accueils prévus dans les villages pour les sans-abri. Cela dure vingt ans, jusqu’à la survenance des faits.

Après le meurtre, les deux suspects sont rapidement arrêtés. Moitoiret ne reconnaît pas les faits, qu’il met sur le compte d’un sosie, et justifie sa démarche par le but de faire un « retour en arrière » pour se rabibocher avec Noëlla Hégo, qui, lasse de leur périple sans fin et l’âge venant, commençait à se lasser de ce serviteur un peu trop collant. Noëlla Hégo souffre également d’une pathologie psychiatrique, mais délire nettement moins que son compagnon ; elle se dit étrangère à ce crime, ce qui est vrai, car elle sera acquittée de la complicité de ce meurtre. Stéphane Moitoiret, lui, nourrit les procès-verbaux avec une logorrhée manifestement insensée.

C’est à ce moment que la grande manipulation entre en jeu autour de l’article 122-1 du code pénal : « N’est pas pénalement responsable la personne qui était atteinte, au moment des faits, d’un trouble psychique ou neuropsychique ayant aboli son discernement ou le contrôle de ses actes. » Le premier expert psychiatre, dépeint comme un fat incompétent, bâcle son expertise, qui conclut à la responsabilité de l’auteur des faits. La seconde expertise, menée par un collège d’experts renommés, mène un travail consciencieux, et dépeint Moitoiret en grand psychotique. Le troisième collège d’expert, plus mesuré, conclut à la simple altération du discernement. Le procès pourra avoir lieu.

En réalité, il n’aurait pas pu en être autrement. La volonté politique était trop forte pour priver la société de cette vengeance tant souhaitée. Le juge d’instruction n’est pas dupe, et si son intégrité semble pleine et entière, il ne peut résister à la pression hiérarchique. C’est dans un décor de chaise électrique que se tient le procès en appel, à Lyon. Moitoiret est interrogé comme s’il était raisonnable, jusqu’à cet ultime soliloque où le délire de Moitoiret éclate à la face de la cour et du public. Alors, « un silence sépulcral s’abat sur la cour d’assises ». Mais, loin de céder au doute, la cour condamne l’accusé à trente ans de réclusion et, le soir même, les politiques peuvent parader sur les plateaux de télévision.

Ce récit est parfaitement mené, dans un style plein d’images, agrémenté de formules réjouissantes dont l’auteur possède un sens aigu, mais, au-delà de la forme, ce livre questionne notre responsabilité collective dans l’œuvre de justice. Le cynisme des politiques trouve à s’épanouir sur le terreau fertile les bas instincts de la haine, bouffis de certitudes mais surtout d’ignorance, qui animent la foule en délire. Faut-il juger les fous ? La morale et le droit ont répondu « non » depuis des siècles. Alors, pourquoi un schizophrène en plein délire croupit-il en prison, au XXIe siècle ?

Cette question est brûlante d’actualité. La récente affaire du meurtre de Sarah Halimi par un homme en pleine crise psychotique a ravivé le débat, dont le grand public peine à comprendre les ressorts. Il est vrai que la psychiatrie est une matière complexe, qu’il peut exister des désaccords. Il est vrai également que l’expertise judiciaire est aujourd’hui en piteux état. Le nombre d’experts fond à vue d’œil ; mal payés, mal considérés, les médecins jettent l’éponge, et les nouveaux venus ne se pressent pas. Une nouvelle fois, le budget famélique de la justice est la cause principale d’une mauvaise justice, qui ne profite même pas aux victimes, toujours aussi perdues dans leur chagrin.

Alors, pourquoi juger les fous ? Par besoin de rationalité. Or « rien n’est plus affligeant que le spectacle d’un délirant sommé d’expliquer son crime, pour la simple et bonne raison qu’il n’en existe pas de mobile rationnel. Confrontées à des explications absurdes ou à des bredouillements rendus inintelligibles par la médicalisation de l’accusé, les parties civiles sont victimes d’une nouvelle forme de violence dans l’enceinte de justice. Elles ont l’impression que l’accusé se moque d’elles, ce qui n’est pas le cas. Elles repartent frustrées, quel que soit le verdict. Je le sais. Je l’ai vu », écrit Stéphane Durand-Souffland en conclusion de son livre.

 

Stéphane Durand-Souffland, Mission divine, L’Iconoclaste, 2021, 256 pages.

 

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