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« Monsieur Faurisson est un antisémite qui soumet la vérité à ses fantasmes »

Le vieux révisionniste avait interjeté appel d’un jugement relaxant pour « exception de vérité » Ariane Chemin, journaliste au Monde, qui avait affirmé que l’homme était un « faussaire de l’histoire », un « falsificateur », un « menteur professionnel ». La cour d’appel examinait hier l’affaire, mise en délibéré au 12 avril.

par Julien Mucchiellile 8 février 2018

Robert Faurisson n’était qu’un exégète discuté de Rimbaud et de Lautréamont, lorsque, dans les années 1970, sa notoriété prit un essor soudain : ses thèses (à partir de 1987, on dira « révisionnistes »), qui contestent l’existence des chambres à gaz et nient que les nazis eussent envisagé d’exterminer les juifs d’Europe, étaient publiées dans Le Monde. Le 29 décembre 1978, le quotidien avait pris la décision de publier la tribune de cet obscur professeur à l’université de Lyon. L’idée était d’anéantir sa thèse en exposant son imposture. Mais la puissance de la simplicité de ses sophismes a fracassé les denses raisonnements des universitaires qui, dans le même journal, ont voulu démonter les thèses de Faurisson.

Le 21 août 2012, la journaliste Ariane Chemin écrivait un article, toujours dans Le Monde, interrogeant la démarche de son journal, qu’elle qualifiait de « bourde monumentale », reprenant les mots de l’historien Pierre Vidal-Naquet. Au cours de cet article, elle qualifiait Robert Faurisson de « falsificateur », « menteur professionnel », « faussaire de l’histoire ». Cela a déplu à l’intéressé, devenu vieil homme chenu, maintes fois condamné pour « négation d’un crime contre l’humanité » et « incitation à la haine raciale » : il poursuit la journaliste pour injure. Relaxe en 2014, nouvelle procédure en 2017, cette fois-ci pour « diffamation », après la publication du même article dans un ouvrage de Flammarion proposant des articles du Monde, à l’occasion des 70 ans du journal.

Le 6 juin 2017, Ariane Chemin est relaxée (v. Dalloz actualité, 11 juin 2017, obs. D. Goetz ). Alors que les précédentes relaxes des personnes poursuivies (notamment Robert Badinter) par Robert Faurisson pour les mêmes propos (« faussaire », « falsificateur »), étaient fondées sur la bonne foi de leur auteur, ce jugement de la 17e chambre correctionnelle relaxe la journaliste au bénéfice de l’exception de vérité. Robert Faurisson « faussaire de l’histoire » est un propos désormais conforme à la vérité.

C’est peu de dire qu’à 89 ans, le vieil antisémite n’allait pas manquer l’occasion de professer une nouvelle fois, dans un prétoire de la République, les thèses qui l’ont rendu célèbre. Robert Faurisson a un public (les ci-après nommés « Faurissoniens »), assis sur le banc du fond, qui écoute le « professeur ».

La cour entend brièvement Ariane Chemin (qui a vu trois fois Shoah, de Claude Lanzmann, et a eu « les meilleurs professeurs »). « J’assume absolument ce que j’ai écrit. Je l’ai fait après une longue réflexion. » Puis : « C’est peut-être l’article que j’ai le plus relu dans ma vie (une cinquantaine de fois) ». Elle insiste sur le sérieux de son travail : « Je ne voulais pas faire quelque chose qui soit pamphlétaire, je voulais faire quelque chose de précis ». Sur Faurissson, elle dit, dans un soupir agacé : « Il cite toujours les mêmes textes, je connais ses méthodes, je ne peux même pas l’écouter ». Deux Faurissoniens pépient sur leur banc.

« Je vais vous raconter ma première visite à Auschwitz »

La démarche de Faurisson est simple ; il l’expose désormais à la barre : « J’ai entendu que les nazis ont utilisé des chambres à gaz, j’ai posé les questions les plus élémentaires. What does it means ? » (Faurisson est britannique.) En résumé, il mène des investigations techniques, et conclut qu’il serait trop dangereux et compliqué de tuer un grand nombre de personnes par cette méthode. « On dit souvent que mon révisionnisme est "de vis et d’écrou" », ce qui veut dire que Faurisson pinaille beaucoup. Les historiens disent qu’il use de « la méthode hypercritique », qui est une méthode d’argumentation consistant en la critique systématique ou excessivement minutieuse des moindres détails d’une affirmation ou de ses sources.

« Je vais vous raconter ma première visite à Auschwitz », poursuit-il. Faurisson parle longtemps et avec plaisir car le prétoire est le seul endroit où il peut librement et publiquement exprimer ses opinions. Il en vient à l’année 1976, où il se procure les plans des chambres à gaz d’Auschwitz-Birkenau, « véritable trésor ». Faurisson ménage son effet. La présidente, visage jovial, sourire permanent, ne pipe pas mot. « Et là, si vous avez les plans, c’est terminé Mme le Président. Ça ne colle absolument pas avec les témoignages.

– Justement, les témoignages, encore récents, des rescapés, ça ne vous ébranle pas ?

– Le délire de mentir et de croire s’attrape comme la gale », répond-il, après avoir expliqué que non, décidément, il ne croyait pas à ces témoignages.

Son avocat, Me Damien Viguier a déployé beaucoup d’efforts dans cette procédure, et il le dit derechef : « Ce jugement de 2017 est une belle jurisprudence, mais c’est une hérésie monumentale ». La décision de la 17e chambre, selon lui, est la proclamation d’une vérité officielle dont les juges doivent s’abstenir. Or, selon lui, il y a débats sur les chambres à gaz (les Faurissoniens, en rang d’oignons, sur leur banc, opinent d’un seul chef), et Faurisson ne fait qu’interroger les faits, dans une démarche purement scientifique qui est celle de la recherche de la vérité (il affronte les thèses « exterminationnistes », c’est le terme). Pour lui, Robert Faurisson est un « honnête homme », un « chercheur sérieux ». La preuve : ce jugement est le premier (en trente-cinq ans) qui retient l’exception de vérité.

Me Catherine Cohen plaide pour Ariane Chemin. « Encore une fois, il nous a prouvé en parlant qu’il était un faussaire. La preuve qu’il est un falsificateur a été apportée, en première instance, par les témoignages d’historiens ». Il cherche en toute occasion à atténuer le caractère criminel des déportations, mais celles-ci, ainsi que le génocide, « sont une vérité historique », dont la négation est punie par la loi. « Monsieur Faurisson est un antisémite qui soumet la vérité à ses fantasmes » (frétillement d’indignation chez les Faurissonien, qui ricanent un peu jaune).

L’avocat Christophe Bigot, pour Flammarion, dit simplement : « Des gens sont partis et ne sont jamais revenus. On ne peut pas remettre en cause la vérité de la mort ». Pour lui, la cour peut répondre à une condition simple : « est-ce que Robert Faurisson ment, quand il dit que les nazis n’ont pas voulu exterminer les juifs ? ». Il demande la relaxe. Décision le 12 avril.

 

Commentaires

Bonjour,

Une petite erreur dans votre compte-rendu: à partir de 1987 on ne dit justement plus "révisionniste" (terme revendiqué à mauvais escient par les négationnistes), mais bien plutôt "négationniste" puisque tel est le terme que l'historien Henry Rousso élabore cette année là pour bien faire la distinction entre une démarche historienne légitime et la méthodologie falsificatrice et mensongère des négateurs de la réalité du génocide des Juifs.

Par ailleurs, tant qu'à se faire l'écho du poison faurissonien, autant en fournir le contre poison. Les élucubrations de Faurisson (notamment sur les fameux plans...)sont réfutées et la démonstration qu'il n'est qu'un falsificateur est apportée ici: http://phdn.org/negation/faurisson/

Bien à vous,

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