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My Lady

Dans ce film, directement adapté du roman de Ian McEwan, où Emma Thompson joue admirablement le rôle d’un juge anglais confronté à l’une des décisions les plus difficiles de sa carrière, Richard Eyre dévoile une belle image de l’exercice de la justice au Royaume-Uni, tout en posant une question difficile, entre morale, justice et droit : est-ce que la loi doit protéger un mineur contre lui-même ?

par Thibault de Ravel d’Esclaponle 4 septembre 2018

Avec L’Intérêt de l’enfant, Ian McEwan avait signé un roman puissant et magnifique (sur cet ouvrage, v. RDL n° 1, 2017, p. 267, obs. J.-B. Thierry ; Dalloz actualité, 28 oct. 2015, art. T. de Ravel d’Esclapon ), dont la virtuosité de l’écriture avait été unanimement reconnue. Voilà qu’il se trouve adapté au cinéma dans un film de Richard Eyre particulièrement émouvant, sorti au cours de l’été et encore en salle en ce tout début du mois de septembre. L’ouvrage était bouleversant ; le génial écrivain britannique avait réussi à se saisir d’un des conflits les plus délicats qui anime l’homme de justice, le juge. My Lady – c’est le titre de Fiona Maye, en sa qualité de juge de la High Court of Justice – est confrontée à l’humanité, la sienne bien sûr, mais surtout celle du jeune enfant dont elle doit connaître de l’affaire. Bien plus qu’un dossier, au-delà d’un case, selon la terminologie anglaise, Adam la place face à un conflit déchirant, celui opposant la procédure à la croyance religieuse. Il lui faut faire un choix : protéger quelqu’un, ici un mineur, contre lui-même. En effet, Adam est atteint de leucémie. Mais il est aussi témoin de Jéhovah. Ses convictions l’empêchent donc d’accepter une transfusion sanguine. La juge Maye est saisie de l’affaire. Elle doit se décider, avec une notion simple : l’intérêt de l’enfant. Ceci étant, l’énoncé de la règle est aisé, mais le maniement se révèle bien plus complexe. Et surtout, Fiona Maye n’avait pas prévu que le jeune Adam changerait sa vie, lorsqu’elle s’est décidée, par une décision inhabituelle, à venir à son chevet.

La force du roman de Ian McEwan était d’illustrer, avec une rare finesse, cette opposition, dans le contexte personnel difficile de Fiona Maye, dont le mariage connaissait quelques déboires. Le film de Richard Eyre confère une épaisseur différente à la trame imaginée par Ian McEwan, inspirée en partie par l’expérience de son ami juge, Alan Ward. Pour le film, l’écrivain était aussi à la manœuvre. En effet, c’est lui qui a rédigé le scénario. La mise en scène de Richard Eyre fait preuve d’une remarquable sobriété, digne de la gravité du sujet. Son classicisme très esthétique l’honore, caractéristique de cet esprit anglais et de cette manière de vivre du monde juridique londonien, à l’image de ces immeubles droits et alignés de Gray’s Inn. Mais surtout, My Lady est un film d’acteurs. Emma Thompson est exceptionnelle dans le rôle d’une juge dont les rassurantes certitudes s’effritent au fur et à mesure qu’elle laisse l’humanité prendre le pas sur la froideur de la règle aseptisée. Elle vacille avec grâce. Il y a quelque chose de fascinant à voir la métamorphose de Fiona Maye, lorsqu’elle toque à la salle du tribunal, la « Court 47 », en passant de la faiblesse d’une épouse meurtrie à la réserve élégante d’une juge soucieuse de remplir les nécessités de sa fonction. Il faut dire qu’Emma Thompson s’était très sérieusement préparée au rôle. Ainsi avait-elle passé du temps à la Cour de justice, ce qu’elle estime être un privilège (The Guardian, 16 août 2018, art. N. Khomami). Stanley Tucci est excellent, sa bienveillance crève l’écran. Et surtout, le jeune Fionn Whitehead, déjà repéré dans l’excellent Dunkerque de Nolan, saisit par l’extrême justesse de son jeu. Progressivement, Adam perd lui aussi ses illusions, tout en se raccrochant à l’image que représente cette juge venue à lui lorsqu’il séjournait à l’hôpital.

My Lady révèle pour le juriste un potentiel didactique très fort. La justice anglaise – ici la High Court of Justice (Family Division) – est très bien filmée. Le bâtiment sur le Strand est une pièce maîtresse du film, tout autant que la salle de la cour que préside Fiona Maye. Le décorum est essentiel dans ce système. Le costume qu’elle endosse à plusieurs reprises manifeste l’importance de la tradition immuable dans la façon d’exercer la justice. Au-delà, My Lady est un témoignage exceptionnel sur la personnalité du juge. Comme le rappelait Emma Thomson, le cadre de la Family Court n’est pas simple : « elle est considérée comme le parent pauvre de la Criminal Court, mais c’est là que les drames et les douleurs réels surviennent ». Oui, en quelque sorte, « c’est comme des mythes grecs tous les jours » (ibid.). Dans ce contexte douloureux, rendre la justice est un exercice terriblement difficile. En réalité, rendre la justice accompagne le juge dans son propre quotidien ; il ne peut véritablement s’extraire de sa tâche, le soir venu.

On a parfois reproché au film, dans la critique française, de sombrer dans une certaine mièvrerie, après une excellente première partie. Le grief est infondé. Tout au contraire, il faut voir l’œuvre comme un diptyque, dont la césure serait constituée par la décision rendue par Mrs Justice Maye dans le cas du jeune Adam. Dans la première partie, on perçoit la profession de Fiona comme un rempart, masquant les difficultés de sa vie privée, avec son mariage volant en éclat. Son métier de juge la protège. La vie personnelle du magistrat est contenue par l’application de la loi, quand elle rentre dans la salle. Dans la seconde partie, sa vie vole en éclat. L’humanité déborde et l’envahit. Et c’est là que surgit l’enseignement de ce que l’on pourrait appeler le « Adam Case ». Ce n’est pas, contrairement à ce que Fiona Maye assène pour se rassurer, un dossier clos comme un autre. La situation d’Adam est une vie, une vie dont elle n’avait pas nécessairement soupçonné les répercussions postérieures sur la sienne.

 

 

My Lady, 2018, réal. R. Eyre, avec Emma Thompson, Stanley Tucci et Fionn Withehead.

 

Commentaires

Ce film est à voir absolument ne serait-ce que pour la prestation de Emma Thomson qui est magistrale.
Le métier de juge est difficile mais celui d'avocat ne l'est pas moins…

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