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Procès Bygmalion : « J’étais conscient que je commettais quelque chose d’illégal »

La 11e chambre du tribunal correctionnel de Paris juge quatorze prévenus, dont l’ancien président Nicolas Sarkozy, pour leur participation à un système de fausses factures ayant pour finalité de masquer le dépassement de plafond légal de financement de la campagne présidentielle de 2012. Cette semaine, le tribunal a entendu les ex-dirigeants de la société Bygmalion.

par Julien Mucchiellile 30 mai 2021

Franck Attal était l’homme de terrain : il parle concret. « Cette histoire commence mi-janvier 2012 avec un appel entrant de Jérôme Lavrilleux », directeur adjoint de la campagne de Nicolas Sarkozy, candidat à sa réélection. Il demande à Bygmalion, plus précisément à Event et Cie, la filiale événementielle dirigée par Franck Attal, d’organiser quatre ou cinq meetings d’ici à l’élection. Franck Attal, neuf ans après les faits, tente de faire comprendre ce que cela représente : « Organiser un événement de ce type dans un hall de parc d’exposition, c’est partir d’une feuille blanche et imaginer un contexte scénique, gérer la logistique, la construction d’une salle de presse, gérer le matériel, du tirage de câble à coups de kilomètres, doubler l’éclairage », s’agite-t-il à la barre de la 11e chambre correctionnelle du tribunal de Paris, où il comparaît pour « faux et usage de faux », « complicité de financement illégal de campagne » et « complicité d’escroquerie ».

Sa devise : « Tout prévoir, et savoir réagir à l’imprévu », mais tout de même, l’attitude de l’UMP lui procure des sueurs froides. « Trois jours avant le meeting d’Annecy, je n’avais reçu aucune consigne claire, sinon qu’“il faut que ça pète, il ne faut pas se rater, il faut mettre le paquet à tous les niveaux”. » Franck Attal est l’expert métier, et de ce fait, il est perpétuellement sur le terrain – on le voit sur la scène des meetings du candidat lui donner le « go ». Pendant plusieurs mois, il n’arrête pas. « Enchaîner 48 meetings, dont certains de ce niveau-là, toute la profession en a parlé et en parle encore, je dormais deux heures par nuit, pour moi, mon sujet c’était que ça marche. »

« Je suis la courroie de transmission »

Le rôle de Franck Attal le met dans une position délicate. « Je suis l’unique interlocuteur à l’UMP pour l’organisation d’événements, je suis la courroie de transmission, celui par qui on peut communiquer des éléments. » Très rapidement, il est dérouté par les injonctions contradictoires de l’UMP, qui le convoque régulièrement pour lui transmettre des directives diverses. Lors d’une réunion, Guillaume Lambert, directeur de la campagne, lui demande de réduire le prix des prestations ; à la suivante, on lui indique que les exigences sont revues à la hausse. « Moi je dis, je sais plus faire si je n’ai pas de cadre précis. » Jérôme Lavrilleux le rassure : ce n’est que le démarrage, la machine va se roder. Mais dès la mi-mars, la machine est grippée : l’UMP le contacte pour lui expliquer que le plafond des dépenses autorisées pour le financement de la campagne était sur le point d’être dépassé. L’UMP demande alors que les factures soient désormais adressées et « ventilées » à travers diverses fausses factures, notamment pour de fausses conventions, afin de ne plus alimenter le compte officiel du candidat. La présidente demande :

— Quelles sont les conventions qui sont évoquées ?

— À ce moment, je ne sais pas de quoi on parle. Je m’empresse d’en parler à la hiérarchie, et je m’enquiers de savoir si à mon niveau à moi je dois continuer. Je dis qu’il faut en parler à Bastien Millot [le directeur général de Bygmalion, ndlr], j’expose la demande à Sébastien Borivent, mon supérieur. Dans les vingt-quatre heures, Sébastien Borivent me répond : “écoute, Frank j’en ai parlé à Bastien, on n’a pas le choix, on est engagé, on continue à livrer les meetings comme prévu”. »

« Quel était votre rôle par rapport aux factures ? », demande la présidente. « Aucun rôle, quelle que soit la facture », répond M. Attal, « simple courroie de transmission ». Que pense-t-il de cette affaire ? « Je pensais que chacun allait accepter sa part de responsabilité. Le procureur l’interroge sur les dénégations des uns et des autres, Franck Attal s’insurge : « Pour moi, tout le monde est au courant à l’UMP, de Nicolas Sarkozy en passant par la fille de l’accueil, c’est une décision collégiale. »

Sébastien Borivent (complicité de faux et usage de faux, complicité de financement illégal de campagne électorale et complicité d’escroquerie), interrogé à sa suite, décrira à peu près la même chose. Guy Alvès, aux côtés de Bastien Millot, présidait Bygmalion. « Guy et Bastien ont des modes de management assez différent : Guy discute de manière informelle là où Bastien exige des notes et souhaite avoir des points écrits », rapporte Sébastien Borivent, qui décrit Bastien Millot comme un président « autoritaire », qui intervient dans tous les process à un « niveau de détail extrêmement précis ».

Guy Alvès assume sa part de responsabilité. « Franck m’informe de la situation. Je vais voir Bastien dans son bureau. Il est déjà au courant et me dit qu’on n’a pas le choix. Mon acceptation est sans ambiguïté, j’étais conscient que je commettais quelque chose d’illégal. Bastien ne m’a pas influencé. Si nous refusons, nous ne sommes pas payés des 4 ou 5 millions déjà engagés, ma boîte est morte, je mets au tapis quarante collaborateurs et sous-traitants. Si je dis non, la campagne du président s’arrête net, je ne suis pas sûr de pouvoir prendre cette responsabilité du haut de mes 39 ans de l’époque. Alors je dis oui. Je sais que c’est illégal, mais je me dis qu’au moins, l’argent des militants de l’UMP ne sera pas dévoyé », expose-t-il à la barre. La présidente s’enquiert : « Est-ce qu’on doit déduire que vous reconnaissez les faits ? — Absolument », répond le prévenu Alvès (complicité de faux et usage de faux, complicité d’escroquerie et complicité de financement illégal de campagne électorale).

En 2014, un article du Point évoque l’affaire, laissant entendre que Bygmalion aurait ruiné l’UMP. Les membres de l’UMP Pierre Lellouche (député) et Pierre Lequiller (ancien secrétaire général) expliquent ne pas avoir été informés du système de facturation. À Bygmalion, on garde le silence, persuadé que l’UMP va finir par assumer ses responsabilités. M. Alvès raconte : « On me demande d’attendre les élections européennes, pour des raisons politiques. J’accepte. J’attends la conférence de presse de Copé, fébrile, et là, surprise : non seulement il n’avoue rien, mais en plus il porte plainte contre moi. »

« Nous avons été pris en otage, pris dans une nasse »

Puis vint le boss Bastien Millot, l’intuitu personae de Bygmalion, celui dont l’amitié avec Jean-François Copé, dont il a été le collaborateur pendant des années et jusqu’en 2005 (au ministère du Budget), a permis à Bygmalion, qu’il a créé en 2008 après un passage par France Télévision, de conclure de juteux contrats. « In fine, demande la présidente, on dit que les décisions importantes étaient prises par vous ? — C’est tronqué, je n’ai pas le souvenir d’avoir arbitré des désaccords. Bygmalion, c’est vraiment une aventure collective, je ne suis pas le président ultra-autoritaire, terrorisant les salariés, qui a été décrit. »

Dès le début de la campagne, Millot, également renvoyé pour « complicité de faux et usage de faux », « complicité d’escroquerie » et « complicité de financement illégal de campagne électorale », s’est exclu du « process » électoral. « Vous expliquez que vous n’avez aucun lien avec la campagne électorale, est-ce que vous confirmez cela ? — Quand on m’a sollicité pour faire quatre meetings de Sarko, je précise d’emblée qu’en aucune manière, je ne veux de près ou de loin m’occuper de la campagne de M. Sarkozy. Je ne peux pas faire la campagne de quelqu’un avec qui j’ai eu des relations aussi heurtées », explique-t-il, révélant qu’il avait été en 2005 soupçonné à tort de faire partie d’un groupe ayant révélé des informations sur l’ex-femme du président, ce qui le plaçait dans le « camp des ennemis » de Nicolas Sarkozy.

En contradiction avec ses trois anciens collaborateurs, il réfute avoir été avisé de la fraude, et encore moins l’avoir validée :

— Jamais nous n’avons évoqué un système de ventilation, un double système de facturation.

— Quelle est votre hypothèse ? Le système n’a jamais existé, il a existé ? Mais dans ce cas, qui aurait pu le faire sans vous aviser ? Des proches se sont ligués ?, s’enquiert la présidente. Pouvez-vous expliquer cette différence importante de version par rapport à la manière dont les choses se sont passées ?

— Je pense qu’il y a des confusions à la fois factuelles et temporelles. Je ne vois absolument pas comment on aurait pu nous proposer de faire double facturation et apporter une réponse favorable. Pour moi, ça aurait été une sorte de suicide professionnel. Sébastien Borivent ne m’a jamais parlé de double facturation ou ventilation.

Pourtant, dans un mail du 24 avril 2012 envoyé à ses collaborateurs, et qui semble écrit pour se couvrir, Bastien Millot écrit qu’il souhaite que soient collectés les devis et factures ayant trait à la campagne, ce qui indique qu’il n’était pas totalement hors champ. Il n’a pas d’explication, mais sur le dossier, il a un « sentiment », dit-il, avant de se lancer dans des considérations peu factuelles. « Dès le début de cette histoire, j’ai pensé que Bygmalion avait été un arbre commode qui cachait une forêt beaucoup plus sombre. Pour moi, nous avons été pris en otage, pris dans une nasse, j’aimerais comprendre pourquoi on s’est tourné vers Bygmalion pour faire ces propositions, comment on a pu penser que 45 millions d’euros de dépenses de campagne seraient masqués. Nous avons été un paravent commode pour s’exonérer de véritables explications, pourquoi on a choisi de se tourner vers Bygmalion pour faire ça ?

— Allez au bout de votre pensée.

— Pour moi, dans cette campagne, dans ce dossier, il y a un point qui mériterait d’être vraiment creusé, c’est qui, et comment, on a choisi de faire porter la responsabilité à Bygmalion.

Dès ce lundi et pour les jours à venir, les membres de l’équipe de campagne prévenus dans cette affaire viendront s’expliquer à la barre.

 

Sur l’affaire Bygmalion, Dalloz actualité, a également publié :

Procès « Bygmalion » : premiers affrontements, sur le terrain de la procédure, par Julien Mucchielli le 24 mai 2021

 

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