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Procès de policiers de la BAC du XVIIIe : « L’assurance, c’est un fantasme de tous les dealers ! »

Dernier jour des débats : le tribunal examinait des faits de corruption passive, les dealers devant payer une « assurance » aux policiers pour trafiquer en paix. Dans un deuxième temps, quatre policiers répondaient de faits de violences, faux en écriture publique et détention non autorisée de produits stupéfiants. Tous ces faits ont été examinés à l’aune d’écoutes, diffusées à l’audience.

par Julien Mucchiellile 11 février 2021

Outres les « rumeurs » faisant de Karim M… un « ripou » collecteur d’enveloppes emplies d’argent sale contre une protection policière, et qui furent colportées par plusieurs fonctionnaires de police, le dossier fait aussi état d’écoutes, nettement plus précises, pour ainsi dire concrètes.

Le 16 avril 2019, l’équipage de la BAC du XVIIIe alpague un individu, « la boule », dont il pense qu’il s’adonne à un trafic sur la placette. Karim M… : « Ça va, ça travaille ? Je vais pas te prendre en traître, je vais pas tarder à te sauter. T’auras ton rôle de guetteur. Ne travaille jamais sans assurance sur la placette, tu leur diras à tes chefs : ne travaille pas sur la placette. Surtout avant le Ramadan. »

16e chambre correctionnelle, mercredi 10 février 2021, la présidente demande à Karim M… de faire l’exégèse de cet extrait. « Comme je l’ai dit dans mon audition au juge d’instruction : c’est du bluff. Je ne savais pas qui faisait quoi, c’était pour désorganiser leur trafic en leur faisant croire le contraire. » La présidente lui demande d’expliquer ce qu’était « l’assurance ». « L’assurance ! Tout le monde en parle, mais l’assurance, c’est dans leur tête. En fait, je bluffe. J’utilise cette expression connue de tous, je sème le doute dans la tête de ce monsieur. Mais l’assurance, c’est dans la tête des gens, c’est un fantasme de tous les dealers ! Chaque camp qui se fait attraper pense que le terrain d’en face est protégé par la police.

— Et selon eux, la protection policière, comment on l’obtient ?

— En payant les policiers.

— Donc vous le confortez dans l’idée que, comme il n’a pas payé, il va sauter. »

Alexandre C., prévenu et collègue présent dans la voiture, confirme qu’il s’agissait selon lui d’un jargon de Karim M… pour obtenir des informations. Une assurance, dit-il, c’est une forme de protection « contre des informations ».

9 mai 2019, l’équipage a interpellé Monsieur Z…, dit « la boule », qui faisait le guet sur un lieu de trafic. Karim M… à « la boule » : « la boule, qu’est-ce que tu fais sur la placette ? Tu chouf ? La boule, pourquoi t’as pas de terrain à toi tout seul ? — Il faut avoir des gens derrière-toi — Mais on est-là mon gars, ma parole je te donne la placette là, tu vas faire du seille-o ». Ils ont embarqué « la boule » en voiture, fait un tour à Aubervilliers – au-delà de leur secteur. Un peu plus tard, on entend : « Il est vraiment pas mauvais ce mec-là, ça me fait chier mais on va quand même te sauter. Sauf si tu passes dans le camp des gagnants. » Mehmet C…, collègue prévenu aussi, ajoute : « Si tu souscris l’assurance ! Tu crois que c’est un hasard si t’es dans la voiture. » La discussion se poursuit, les policiers lui font miroiter un sombre avenir s’il continue à faire le guet dans son coin, pour 30 €, alors qu’il pourrait être à son compte, gagner plus d’argent et « souscrire l’assurance ». La présidente se tourne vers Karim M…

Comme je vous ai dit, c’est du bluff ! « Je commence cette pièce de théâtre, je m’aperçois qu’il est vulnérable, c’est pour ça que j’ai essayé de creuser, pour obtenir des informations sur ce terrain.

— Vulnérable ?

— Il avait pas l’air très futé. »

« Y’avait aucun cadre juridique, je ne dis pas le contraire »

Interrogé, la boule expliquait avoir été embarqué « un jour, pendant le Ramadan », dans le véhicule Ford Focus des policiers, qui lui avaient fait l’offre de tenir la placette, se mettre à son compte, en échange d’informations. Il avait décliné cette proposition, dit-il, affirmant que Karim M… avait la réputation de se faire payer par les trafiquants du quartier pour fermer les yeux sur leurs activités. Karim M… dément. Son avocat, Me Marsigny, rappelle que « la boule » a également prétendu ce jour-là avoir été violé avec une matraque à l’arrière du véhicule, avant de se rétracter, admettant avoir tout inventé.

Sur ce point, Alexandre C… commente : « c’était un échange d’informations sur le terrain ». Aaron B… : « Moi, je le comprends comme il donne des informations, on le laisse tranquille ». Mehmet C… admet : « Avec le recul, c’est complètement stupide », et parle de plaisanterie. Karim M…, enfin : « y’avait aucun cadre juridique, je ne dis pas le contraire. »

La dernière affaire qui vaut aux prévenus de comparaître ne concerne pas Karim M… Elle débute par une interpellation à la porte de la Chapelle. Un toxicomane est appréhendé avec deux galettes de crack et un couteau. Les policiers étaient placés sur écoute. « Un couteau, deux galettes, c’est garde à vue ça, tu sais ? » dit Alexandre C… Puis, à son collègue : « Les deux galettes, on va les garder, comme ça, hé, le jour ou le mois prochain, hein ? » Il libère l’homme, jette le couteau et range les galettes dans sa poche.

« Je reconnais les coups, je les regrette profondément »

Le lendemain, l’équipage composé d’Alexandre C…, Jean-Baptiste B…, Julian T… et Mehmet C… procède à une interpellation à la porte de la Chapelle. L’interpellé, M. Diallo, est virulent. Les écoutes laissent entendre des insultes et des menaces de part et d’autre. Mehmet C… est très énervé. « Tu vas voir, tu vas voir (12 fois) », « touche à rien, je vais t’enculer », « Wallah je vais m’occuper de toi ». Il le frappe. Mais ce jour-là, c’est Alexandre C… qui passe M. Diallo à tabac. À l’écoute, on entend le policier hurler sur M. Diallo, et lui porter des dizaines de coups, tandis que l’interpellé lui crie « Stop », le suppliant d’arrêter. « Pardon, pardon, pardon ».

La présidente appelle Alexandre C…, qui dit : « Je reconnais les coups, je les regrette profondément. J’adresse mes excuses à M. Diallo. Je ne suis pas un policier violent. Ce jour-là, j’ai vu M. Diallo vendre du crack à un toxicomane, je suis formel. » L’interpellation se déroule mal. « Interpeller un Modou (dealer de crack sénégalais), c’est très dangereux. J’ai saisi M. Diallo par les maxillaires pour lui faire régurgiter les galettes de crack qu’il cache dans sa bouche, mais je l’ai vu les avaler », et malheureusement, l’acheteur avait disparu.

Il raconte que les toxicomanes des alentours les ont attaqués, ont lancé des pierres et des excréments tandis qu’Alexandre C… et M. Diallo se battaient au sol. Julian T… et Jean-Baptiste B…, placés à l’avant du véhicule sous le pare-brise en morceau, confirment l’état de confusion qui régnait. Alors, dans la voiture, quand M . Diallo lui a craché dessus, Alexandre C. n’a pas pu retenir ses coups. Il explique son manque de sang-froid par une situation personnelle alors dramatique, qu’il détaille à la barre, et réitère ses regrets.

Après avoir tabassé M. Diallo et avant de le présenter à l’OPJ, Alexandre C… pense aux galettes prélevées la veille, qui se trouvent dans sa poche. Il les donne à l’OPJ avec M. Diallo. Celui-ci sera condamné à dix-huit mois de prison ferme en comparution immédiate. Alexandre C… : « J’étais frustré de ne pas avoir réussi à interpeller M. Diallo.

— Si vous l’aviez présenté sans les galettes, que se serait-il passé ?

— Il aurait été relâché.

— Et il est où le problème ?

— C’est qu’on nous demande constamment d’interpeller. »

Un peu plus tard, la présidente ajoute : « C’est salissant pour nous tous, pour nous les citoyens de ce pays. »

 

 

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