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Procès du cardinal Barbarin : « Il fallait éviter le scandale public »

Le cardinal Philippe Barbarin comparaît, devant le tribunal correctionnel de Lyon, aux côtés de cinq autres prévenus membres du diocèse de Lyon, pour non-dénonciation de violences sexuelles sur mineurs et non-assistance à personne en péril. Il encourt jusqu’à cinq ans de prison.

par Marine Babonneaule 7 janvier 2019

« C’est par respect pour la justice que je me présente aujourd’hui, que je présente tout mon respect aux victimes », a déclaré le cardinal Barbarin. Ces victimes de « comportements affreux », de « comportements effroyables », qui ont fait confiance « à ce prêtre », ce dernier qui a porté atteinte à « l’innocence sacrée des enfants ». Philippe Barbarin continue de lire le texte posé sur le pupitre du tribunal. Il raconte sa rencontre avec Alexandre Hezez, celui par qui tout a démarré. En 2014, ce dernier, âgé de 40 ans, lui écrit pour l’informer qu’il a été une victime « d’attouchements répétés » du père Preynat alors qu’il était scout dans la paroisse de Saint-Luc. Le cardinal Barbarin est en poste à Lyon depuis 2002, il est alors évêque. Le père est sous sa responsabilité. Alexandre Hezez est sûr qu’il y a d’autres victimes, entre les années 1986 et 1991, et qu’il faut agir car Bernard Preynat est toujours en activité.

« Je l’ai aussitôt rencontré, poursuit Philippe Barbarin, Alexandre Hezez m’a dit qu’il s’en voulait de ne pas avoir agi avant, d’avoir laissé passer la prescription. […] Je lui ai dit de ne pas renoncer. […] Il m’a expliqué ce qui s’était passé. […] Je n’avais pas mesuré la gravité des faits. […] J’écris à Rome pour savoir ce qu’il fallait faire. Rome m’a laissé le soin des mesures disciplinaires : je retirai au père Preynat sa paroisse et toute activité pastorale. […] Alexandre Hezez a repris contact avec moi pour me dire qu’il avait raconté son histoire à ses fils. […] Ces jeunes gens sont venus me voir, cela a été une vraie rencontre, un grand moment gravé dans ma mémoire. » En mai 2016, pourtant, le prélat apprend qu’une plainte a été déposée contre lui. « Je suis injustement accusé, je le dis avec humilité mais avec force. […] Je n’ai pas cherché à cacher, à couvrir ces faits horribles. […] Je félicite l’action de la justice. » En 2016, le parquet de Lyon classe sans suite les deux enquêtes pour non-dénonciation d’agressions pédophiles. Les faits étant prescrits, le cardinal n’avait plus d’obligation de les dénoncer, estiment les magistrats. Par ailleurs, les victimes, aujourd’hui quarantenaires, n’étaient plus en situation de péril imminent obligeant le cardinal à les assister. Les plaignants s’opposent à ces raisonnements et délivrent une citation directe à comparaître en mai 2017.

Ces propos ne suffisent de toute évidence pas au tribunal correctionnel. La présidente va cuisiner le prévenu car l’histoire n’est peut-être pas aussi linéaire, pas aussi « carrée et simple », comme elle le dit.

— Je note plein de petites choses qui viennent interroger ce récit. L’historique laisse penser que ce prêtre commettait des actes depuis longtemps avant 2014 et que cela était connu par vous et par vos prédécesseurs. En 2012, lorsque vous êtes nommé, il doit bien y avoir un passage de relais, une communication sensible sur des dossiers particuliers. En avez-vous été informé ?, demande la magistrate.

— Non. […] Le 29 septembre 2002, je vais d’ailleurs aller à une messe du père Preynat, tout s’est passé normalement. Personne n’a attiré mon attention sur rien du tout.

— Même pas l’administrateur diocésain qui assure le gouvernement du diocèse avant votre prise de fonction officielle, lui qui savait que M. Preynat avait déjà été suspendu six mois en 1991 puis renommé plus tard ?

— Je ne saurais dire à quel moment j’ai entendu la rumeur.

— Tout de même, pas une question que vous pouvez vous poser sur des sujets délicats ?

— Vous avez raison…

— On ne prend pas connaissance des dossiers des prêtres que l’on dirige ?

— Cela se fait au fil des rencontres. Preynat, je le connais sans hésitation dès mon arrivée.

— Sans voir son dossier ?

— J’ai vu son dossier.

— Mais quand ?, tique la présidente.

— Je ne sais pas, beaucoup plus tard… je ne me plonge pas dans le dossier d’un prêtre.

— Quand viennent les rumeurs ?

— C’est difficile à dire… en 2010, à Lourdes, on me dit des choses. C’est peut-être à ce moment que je regarde le dossier. Et il y a ensuite les événements en Irlande, je reçois Preynat en 2010.

« Je ne vois pas de quoi je suis coupable. […] J’ai dit toute la vérité, rien que la vérité. »

Le récit de cet entretien entre les deux hommes est important. Selon le prévenu, il a demandé au père Preynat si, depuis 1991, et depuis sa suspension de six mois, il avait de nouveaux actes à se reprocher. « Il me jure que non, il me dit qu’il a été “ébouillanté” par la décision de mes prédécesseurs. Tout le monde me reproche de l’avoir cru mais on n’a rien trouvé depuis 1991 ». À ce moment de l’histoire, Philippe Barbarin est donc « informé ». Que fait-il ? Il croit ce que lui dit Preynat et il se « fonde sur la décision de ses prédécesseurs », qui ont nommé le prêtre dans de nouvelles paroisses. Cela est possible car « les choses se passent bien ». « On peut donc lui donner une nouvelle nomination. »

— Ma question, tout de même : vous étiez informé de rumeurs, arrive alors la démarche très informative d’Alexandre Hezez, pourquoi ne pas dénoncer immédiatement les faits ?

— C’est lui, Alexandre, qui me dit que les faits sont prescrits. Une fois, j’ai accompagné une jeune fille au commissariat. Là, il a 40 ans, je ne peux rien faire pour lui. Que dois-je faire ? Je demande à Rome, à la conférence épiscopale. […] Quand j’ai son témoignage écrit, j’envoie à Rome.

— Vous ne pouviez pas saisir la justice ?

— Ce jour-là, il me dit qu’il regrette, que c’est trop tard et je ne me dis même pas que je peux le faire. Ça ne me vient même pas à l’esprit que je peux le faire. […] Je lui ai dit qu’il fallait qu’il cherche des victimes non prescrites. […] J’ai agi ! Je lui ai demandé de chercher !

— On n’a pas compris pourquoi vous n’étiez pas ferme plus tôt, M. Barbarin. Vous nommez Bernard Preynat deux fois, en 2011 et 2013.

— J’ai hésité… A-t-on le droit de faire une telle nomination ? Les faits avaient été réglés largement avant mon arrivée.

— Ce n’était pas imprudent de votre part ?

— […] C’était imprudent, les faits vous donnent raison, Mme la présidente. J’aurais dû le laisser dans l’ombre. […] Se faire discret discret.

— Vous ne vous dites pas que M. Preynat peut continuer ?

— Je m’en tiens à ce qu’il m’a dit. Je ne dis pas que je n’ai pas fait d’erreur. Je dis ce que j’ai fait.

— Pourquoi ne pas lui avoir retiré ses fonctions cléricales ? Vous êtes un homme d’autorité, pourquoi avoir besoin de Rome à ce point ?

— Rome m’a répondu. Il fallait éviter le scandale public. Je ne lui ai donné aucune responsabilité publique. J’obéis à ce qui était demandé par Rome.

Philippe Barbarin écarte le père Preynat de sa paroisse et de toute fonction auprès d’enfants. Mais il ne le fait qu’en septembre 2015 alors que la rencontre avec M. Hezez date de novembre 2014 et que la réponse de Rome a été reçue dès janvier 2015. Abstention, interroge le tribunal ? « J’ai pris mes responsabilités, j’ai fait ce qu’on m’a dit », répète-t-il encore.

« Je ne vois pas de quoi je suis coupable. […] J’ai dit toute la vérité, rien que la vérité. »

Reprise de l’audience ce matin.

 

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