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Procès du « repenti » corse Claude Chossat : « Ses déclarations sont extraordinaires, il s’auto-incrimine »

Claude Chossat, 42 ans, comparaît, du 28 octobre au 8 novembre, pour assassinat en bande organisée de Richard Casanova. Claude Chossat a quitté le milieu criminel pour en dénoncer les arcanes aux services de police, et revendique aujourd’hui le statut de repenti. Il accuse son ancien patron, Francis Mariani, d’être l’assassin de Casanova.

par Julien Mucchiellile 29 octobre 2019

Juché sur un pas de tir formé d’un parpaing, d’un bloc de granit et de tasseaux de bois, le tireur, ainsi élevé de 38 centimètres, surplombe le mur de la « Villa des Lauriers » et domine du regard le parking du garage automobile « SIG », aux abords de Porto Vecchio, en Corse du Sud. L’équilibre n’est pas idéal. Le promontoire artisanal ainsi édifié permet certes au tireur de dépasser ce mur d’une hauteur d’un mètre et 92 centimètres, mais placé à 47 centimètres de la paroi et légèrement branlant, il oblige le tireur à se tenir d’un bras au faîte du mur pour encaisser le recul inhérent à un fusil d’assaut chambré en .223 Remington. « On aurait pu mieux faire », analyse l’expert en balistique, tant il est manifeste que la préparation de cette exécution souffrait de nombreuses lacunes. Néanmoins, après avoir positionné l’arme, le tireur a, au travers des buissons qui le dissimulaient autant qu’ils obstruaient sa vision, tiré huit projectiles en direction de Richard Casanova, dont trois l’ont atteint, et la mort fut immédiate. Ce mercredi 23 avril 2008 à 11h25, Richard Casanova, parrain de la brise de mer, s’écroula en laissant s’échapper dans l’air sept billets de 500 €, qui virevoltèrent quelques instants puis se déposèrent autour du cadavre étendu sur le dos.

« Ce fait criminel, dit le directeur d’enquête, est le préalable à la décomposition violente, tragique, de ce qu’il était convenu d’appeler : l’équipe de la brise de mer », rapporte-t-il, mardi 29 octobre 2019, à la cour d’assises des Bouches-du-Rhône. Depuis qu’il avait fait l’objet d’une tentative d’assassinat en novembre 2007, Francis Mariani, parrain de la brise de mer, était habité par une inextinguible haine, qui s’ajoutait à la furie meurtrière qui avait forgé la réputation de cet homme peu affable. Il avait désormais sombré dans un état de paranoïa aigu et n’avait qu’un seul but : trouver Jean-Luc Germani, un autre chef du banditisme corse, dont il supposait (ou était-ce le fruit de son obsession ?) qu’il était l’instigateur de son assassinat manqué. 

Francis Mariani est mort le 15 janvier 2009 dans l’explosion d’un hangar de la commune de Casevecchie, au côté de son ami Charles Fraticelli. Le 3 septembre 2009, Claude Chossat est interpellé en Savoie. Il était recherché dans le cadre d’autres affaires, mais décide d’avouer spontanément son implication dans les faits du 23 avril 2008 alors que son ADN ne sera rapproché de celui retrouvé sur le bloc de granit, qui a permis à l’assassin de Casanova de se hisser au-dessus du mur, que le 7 janvier 2010. Il donne sa version des faits, qui peut être résumée ainsi : Francis Mariani a tiré sur Richard Casanova, alors que lui et un certain Franck, dont l’existence n’a jamais été prouvée, attendaient dans une voiture garée à 50 mètres du pas de tir, qui n’était, dit Chossat, qu’un poste d’observation, c’est ce qui avait été convenu avec Mariani : observer Quilici, qui devait le mener à Germani. Alors, quand Mariani entre dans la voiture où Chossat et Franck l’attendent, rapporte Chossat, et qu’il annonce : « J’ai tué Richard Casanova », Chossat a le sentiment d’avoir été mis au pied du mur. C’est lui qui a trouvé les fusils d’assaut, qu’il s’est procuré, dit-il, auprès de David Taddeï, qui comparaît au côté de Chossat pour des faits (délictuels) de fourniture d’armes (dont il se dit innocent), et il vient de faire le guet pour protéger un assassinat.

Il côtoie quelques mois encore Mariani, puis, ayant le sentiment que son chef avait complètement « pété les plombs », il déserte la brise de mer en décembre 2008, et, en mars 2009, s’installe en Suisse. Dans un élan verbeux peu commun dans le milieu, avec la volonté de rompre avec le crime organisé, notent les enquêteurs, il bave sur ses anciens compagnons, produit de précieuses informations, raconte son quotidien auprès de Francis Mariani, dont il était un homme de confiance. « Les déclarations de Claude Chossat sont extraordinaires, et le sont d’autant plus qu’elles l’impliquent dans ce dossier. Il s’auto-incrimine », assure le directeur d’enquête devant la cour. Il dira aussi spontanément : « Pour moi, le tireur est Francis Mariani ».

Ce n’était pas l’opinion des juges de la JIRS de Marseille en 2010. Il est mis en examen et écroué pour l’assassinat de Richard Casanova, et, après deux ans d’incarcération avec l’étiquette de balance (« J’ai été victime d’une agression. Neuf détenus me sont tombés dessus. Je m’en suis sorti avec des côtes cassées, l’arcade sourcilière ouverte »), il est placé sous contrôle judiciaire en 2012, il n’obtient pas le statut de repenti (dont le cadre légal a été mis en place postérieurement aux faits et dont il ne remplit, de toute manière, pas les critères), et ne parvient pas à obtenir une protection policière. Chossat est terré, jusqu’à ce lundi, quelque part en France, avec sa famille. Il a écrit un livre (« “Repenti”, le titre a été choisi par mon éditeur »), et donne des interviews, devenant un symbole, la figure sans visage d’un mouvement de fond, un mouvement « anti mafia », reprennent en chœur les médias.

Mais il demeure mis en cause. Dans son costume de repenti médiatique, Claude Chossat, 42 ans, enfant du village de Cuttoli-Corticchiato, s’est assis dans son fauteuil d’accusé devant la cour d’assises des Bouches-du-Rhône, lundi 28 octobre, pour répondre de l’assassinat (en bande organisée) de Richard Casanova pour lequel il encourt la réclusion criminelle à perpétuité. Il est protégé par des policiers du Raid, positionnés dans la salle d’audience, et partout autour du palais de justice d’Aix-en-Provence, des CRS sont disposés le temps du procès.

Au soir du premier jour, il a raconté une enfance heureuse, puis son glissement progressif dans la délinquance. Ce sont des vols à mains armée qui viennent forger son pedigree, et c’est un vol avec séquestration qui, en 2000, le conduit en prison. Il purgeait une peine de sept ans d’emprisonnement à la maison d’arrêt de Borgo, lorsqu’il entendit la nouvelle : Francis Mariani arrive. L’aura qui l’entoure est celle d’un chef charismatique et d’un tueur froid, d’un psychopathe plein d’autorité. Il partage une passion commune avec Chossat : le rallye automobile. Plusieurs posters décorent la cellule du jeune délinquant, qui attirent ainsi l’œil, puis la sympathie du parrain. Mariani sort et revient à Borgo, les liens tissés ont perduré, Chossat est sous sa protection et l’accompagne, se rend utile. « J’avais des liens affectifs envers lui, c’est quelqu’un qui me fascinait.

– Comment vous êtes-vous rapproché de Francis Mariani ?, demande le président Jean-Luc Tournier.

– Cela s’est fait crescendo. Au départ, je conduis le véhicule, je le conduis à des rendez-vous. Puis je viens le chercher tous les jours devant la cour d’assises d’Aix-en-Provence (où Mariani comparaissait pour l’assassinat de Nicolas Montigny, militant nationaliste tué en 2001, NDLR).

– À quel moment êtes-vous passé du statut de chauffeur à celui d’homme de confiance ?

– Moi je pense, après le meurtre de Monsieur Casanova.

– Vous l’avez aidé pendant sa cavale (après sa condamnation dans le procès Montigny) ?

– Bien sûr, je suis allé le chercher à la cour d’assises et nous sommes partis en Savoie et en Suisse, nous sommes restés une semaine, dix jours ensemble. »

La proximité avérée de Claude Chossat avec Francis Mariani en fait un témoin de premier plan, et il ne fait aucun doute que son état sinon de collaborateur, du moins d’informateur, qu’il procède d’un repenti sincère ou d’un moyen opportun de défense, pèsera dans la discussion. Mais dans son fauteuil d’accusé, il doit avant tout se défendre contre les charges du dossier, dont il sera débattu jusqu’au 8 novembre prochain.

 

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