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Procès Tapie : « Si c’est un mensonge, il est gratuit, il sert à rien et ça, c’est pas mon genre ! »

Bernard Tapie est jugé, depuis lundi 11 mars, pour escroquerie et détournement de fonds publics, aux côtés de 5 autres prévenus dont son ancien avocat Maurice Lantourne et l’un des arbitres, Pierre Estoup.

par Marine Babonneaule 13 mars 2019

Oui, Bernard Tapie fait son Nanard. Oui, il fait rire la salle d’audience. Il parvient même à se faire applaudir lorsqu’il gouaille bien. Et oui, il perd son auditoire dans des digressions difficiles à suivre. La présidente du tribunal laisse faire et se montre prévenante avec l’homme malade. Mais au troisième jour du procès, de l’arbitrage de 2008, qui avait alloué à Bernard Tapie 403 millions d’euros au titre de préjudice matériel et moral dans le dossier Adidas-Crédit Lyonnais, il n’a été que vaguement question. Mardi, la magistrate Christine Mée avait questionné l’ancien homme d’affaires sur la vente Adidas. Mercredi, les oreilles étaient tendues pour avoir – enfin – la version de Bernard Tapie sur l’arbitrage présumé truqué et annulé par la justice en 2016.

Bernard Tapie va rappeler à la barre qu’à peu près tout le monde était d’accord pour mettre un terme au dossier Tapie-Lyonnais, qui avait débuté en 1994 lors de la revente d’Adidas par la banque à Robert Louis-Dreyfus. Un poison pour tout le monde, cette affaire. Et notamment l’État qui avait déjà déboursé trop d’argent et qui risquait gros judiciairement. Le tribunal veut justement savoir si l’ancien patron de l’OM et le gouvernement en place auraient pu se mettre d’accord sur un arbitrage au détriment du Crédit Lyonnais. Bernard Tapie n’a-t-il pas été reçu par Jean-Louis Borloo, lorsque celui-ci était ministre de l’Économie en 2007 ? « Rien à voir ! s’exclame M. Tapie. Borloo, c’est un frère, c’est un ami. Je viens prendre un café avec lui. […] Il n’a pas été question d’arbitrage ». Et même s’il avait évoqué son « statut de victime » avec son ami, « ça ne changerait rien ! Si c’est un mensonge, il est gratuit, il sert à rien et ça, c’est pas mon genre ! », lancera-t-il au  parquet. Il se souvient avoir, à cette occasion, « croisé » le patron d’Orange Stéphane Richard, alors directeur de cabinet du ministre, également renvoyé devant le tribunal correctionnel.

Et après ? Avec Mme Lagarde, qui remplace Jean-Louis Borloo, en mars 2008 lors du gouvernement Fillon II, qui donnera le go pour l’arbitrage et sera jugée devant la cour de justice de la République pour cela, que se passe-t-il ? « Lagarde, elle était pas un peu pour l’arbitrage, elle était totalement pour. Ancienne avocate, elle avait compris les risques de ne pas conclure un arbitrage ». Elle exige trois conditions : un plafond dans les sommes éventuellement allouées, l’abandon de toutes les actions en cours et la prise en charge des frais de procédure. « Celle-là, je l’ai pas acceptée », affirme Bernard Tapie. « Mais quel était votre degré de participation dans ces négociations ? », interroge la présidente. « Ces réunions se sont faites entre avocats, ils en référaient ensuite aux clients, à la dernière marche ». Pourquoi avoir exigé d’exclure le Crédit Lyonnais de l’arbitrage ? « Je n’étais pas contre du tout, rétorque le prévenu. Au contraire. Mais ce n’est pas nous qui avions le pouvoir de décider cela. J’avais tout à gagner à ce que le Crédit Lyonnais en fasse partie : entre prendre un centime à l’État qui était pour rien et tout au Crédit Lyonnais qui était pour tout, c’était clair pour moi ! Dans cette affaire, l’État a eu le droit de payer une connerie du Crédit Lyonnais, oui ! […] La vérité, c’est que la Cour de cassation, pour une raison que je ne m’explique pas en droit, a dit que le Crédit Lyonnais n’était pour rien dans le processus engagé par ses filiales pour le rachat d’Adidas. C’est pas du droit, ça ! Les filiales étaient à 100 % au Lyonnais. […] Je crois comprendre que la banque Crédit Lyonnais, troisième banque française, venait de créer une séparation pour survivre, qu’elle était affaiblie aux États-Unis [affaire Executive Life, ndlr] et que si elle était condamnée par la Cour de cassation dans mon dossier, elle risquait de perdre sa licence. Faut dire qu’elle avait fait ce qu’il fallait pour ça », conclut Bernard Tapie, la salle sourit. Bref, le Crédit Lyonnais est exclu de l’arbitrage et l’homme d’affaires, conseillé par Me Lantourne, également prévenu, accepte d’avancer les 12 millions d’euros de frais de procédure à condition d’être titulaire de la créance. « vrai ou pas ? », demande Bernard Tapie à Me Lantourne, qui opine du chef. « J’avoue qu’avoir une p’tite créance de 12 millions sur le Crédit Lyonnais, ça m’a donné envie de le faire ». Rires.

« Mais on me dit que je suis trop sulfureux, ce qui n’est pas faux »

Et après ? L’arbitrage est ensuite lancé – la présidente ne demande pas plus de détails – et « le trio » d’arbitres est constitué : l’ancien président du Conseil constitutionnel Pierre Mazeaud, l’avocat Jean-Denis Bredin et Pierre Estoup, ex président de la cour d’appel de Versailles – également renvoyé devant le tribunal correctionnel. « Des personnalités qui ont des compétences, du talent et suffisamment d’expérience. Et qui vont pas remettre 45 ans de carrière pour M. Tapie ! […] Mazeaud, j’étais le prototype du mec qu’il aime pas », argumente ce dernier. Et Estoup, demande la présidente ? Car c’est un axe fort de l’accusation. Lors d’une perquisition chez le magistrat Estoup, il est découvert un ouvrage de Bernard Tapie publié en 1998, « Librement », avec une dédicace de l’auteur à Pierre Estoup en date du 10 juin : « Pour le président Pierre Estoupe [sic], en témoignage de mon infinie reconnaissance Votre soutien a changé le cours de mon destin. Je vous remercie d’avoir eu l’intelligence et le cœur de chercher la vérité cachée derrière les clichés et les apparences. Avec toute mon affection ».

Une dédicace qui signerait l’existence d’un lien amical ancien entre les deux hommes et qui prouverait que l’arbitrage aurait été manipulé et frauduleux. Un « point accablant », ironise Hervé Temime, l’avocat de Bernard Tapie. La magistrate sourcille. Pour Bernard Tapie, les choses sont très simples. Lorsque le livre sort, « je sors de prison, j’étais à la rue », raconte-t-il. Il a une occasion de faire du démarchage pour des turbines en Russie. « Mais on me dit que je suis trop sulfureux, ce qui n’est pas faux », donc il est demandé de faire une « enquête de respectabilité », une « étude » sur M. Tapie. Et c’est à Pierre Estoup que ce travail est demandé. Les conclusions sont positives, Bernard Tapie peut travailler. Tout cela, il l’ignore jusqu’à la sortie de son livre où on l’informe du rôle joué par Pierre Estoup. « Je lui fais une dédicace en rapport avec cette situation, je ne le connais pas, mais c’est formidable qu’il ait pu m’aider », dit-il. Ou encore, un peu plus tard : « Je sors de prison, j’ai pris neuf mois ferme. Il a changé le cours de mon destin, il m’a permis de redevenir un homme d’affaires. La dédicace correspond à cela ». Pour preuve qu’il ne le connaît vraiment pas, « je mets un "e" à Estoup ».  « Lorsqu’on lit la dédicace, on a l’impression que ça va très loin… », tente la présidente du tribunal. Bernard Tapie a toujours la bonne réponse. « Cette dédicace est plus crédible pour ma version ou celle que veut donner le parquet ? ». Effectivement, on ne sait pas trop. Pierre Estoup n’est pas là pour apporter de précisions. Le tribunal l’interrogera la semaine prochaine.

Il balaiera aussi les inscriptions dans les agendas de Pierre Estoup – « qu’est-ce qui vous permet de dire que c’était un rendez-vous ? » et « c’est pas sûr que c’est dans mon intérêt mais c’est sûr que c’est à mon insu » - ou encore d’éventuels liens avec Jean-Denis Bredin. « On a essayé de relier Bredin à moi. Il a appartenu au même parti politique que moi… dix ans avant moi ». Hervé Temime demande à son client combien de fois la juge Eva Joly l’a mis en examen. « Six fois, répond-il et six non-lieu », lance-t-il. « Vous lui avez envoyez un de vos livres ? Quelle était la dédicace ? ». « À ma juge préférée », répond Bernard Tapie. La salle pleure de rire.

Le procès se poursuit aujourd’hui avec la déposition de Maurice Lantourne, l’ancien avocat de Bernard Tapie.

 

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