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Procès Tron : « Ma mémoire n’est pas variable, elle est vacillante »

Eva Loubrieu, partie civile au procès de Georges Tron, accuse le maire de Draveil et son ex-adjointe de plusieurs viols. Si elle est apparue ébranlée, sa position manque d’être étayée par des éléments essentiels, comme des dates. Dès vendredi, les accusés seront entendus sur le fond.

par Julien Mucchiellile 8 novembre 2018

Avant mai 2007, Eva Loubrieu tolère de « se laisser caresser le mollet en échange d’un emploi », et se prête sans trop de réticence aux jeux sexuels de Georges Tron. Intimidée, impressionnée, elle n’ose pas refuser les invitations de « monsieur le député maire ».

Après mai 2007, elle estime que tous les actes sexuels, qui avaient lieu au cours de rituels finement réglés par l’édile, sont forcés. Avant mai 2007, « je pensais qu’il était tombé sous le charme, qu’une relation de l’ordre d’une relation affective, naissait », dit Eva Loubrieu à la barre de la cour d’assises de Bobigny.

Après mai 2007, son corps est pétrifié, son esprit dépérit, elle s’alcoolise pour supporter les scènes de triolisme que le maire et son adjointe lui imposent. Dans cette affaire, Georges Tron et Brigitte Gruel sont accusés de viols et de complicité, et il s’est manifestement produit un événement fondateur en mai 2007. Eva Loubrieu le raconte : elle a parlé avec Chrystelle S., attachée parlementaire de M. Tron, qui lui a détaillé ses relations avec le maire. Elles étaient non seulement existantes, mais encore dictées par le même rituel. « Vous saviez que vous n’étiez pas la seule, dit le président – C’est surtout le fait que ce soit le même mode opératoire qui m’a effrayée », précise la plaignante, qui a passé la matinée à répondre aux questions du président, et l’après-midi à celles des parties.

C’est Me Éric Dupond-Moretti, l’avocat de Georges Tron, qui en a posé le plus. Il convient de rappeler que Georges Tron et Brigitte Gruel nient l’existence même de relations intimes avec les plaignantes. À voir avec quelle frénésie il secoue la tête pendant l’audition d’Eva Loubrieu, il semble qu’il tarde à l’accusé de s’expliquer en long, en large et en travers sur les faits qui lui sont imputés. Me Dupond-Moretti, donc, excité par l’agitation moqueuse de soutiens de la partie civile, se colle à son pupitre et récite un texte grivois de l’écrivain Pierre Louÿs. Ce livre a été sélectionné par Eva Loubrieu lorsqu’elle a organisé, avec la bénédiction de la mairie, un salon littéraire sur le thème du libertinage. Éric Dupond-Moretti appelle « boîte à partouze » les clubs échangistes qu’Eva Loubrieu a fréquentés un temps. L’avocat, qui ne fait pas que dans la subtilité, pose la question suivante à Eva Loubrieu : « Une starlette couche avec un producteur pour devenir une star, pour vous, c’est une promotion canapé ou un viol ? » Eva Loubrieu, qui doit sentir l’entourloupe, reste coi. D’ailleurs, pour justifier de salir les plaignantes, l’avocat utilise l’expression «parallélisme des formes », disant par là qu’il répond à la campagne médiatique qui aurait sali son client.

« Vous vous rendez compte que vous êtes violée quand vous vous rendez compte que votre violeur se fout de vous ? »

Pour grossière qu’elle puisse paraître, car elle fait référence à l’affaire Weinstein qui, lui, est réellement inculpé de viols, cette question résume le problème qui s’impose aux débats : Eva Loubrieu a-t-elle été contrainte ?

Pour étayer ses accusations de viol, Eva Loubrieu n’a, comme élément précis, que son récit des faits – qui présente l’avantage de correspondre aux témoignages des femmes qui ont elles-mêmes vécu les scènes de sexes avec les deux accusés. Il est donc possible que les faits se soient produits, mais ce n’est pas une preuve suffisante. Il manque de nombreux détails à même de consolider sa position. Elle ne peut situer les scènes de viol dans le temps, donner des dates, ce qui, clame la défense, empêche les accusés d’organiser leur riposte et l’accuse de louvoyer. « Ma mémoire, n’est pas variable, elle est vacillante », explique la plaignante. Me Dupond-Moretti tente de résumer : « Vous vous rendez compte que vous êtes violée quand vous vous rendez compte que votre violeur se fout de vous ? » ironise l’avocat.

Pourtant, assure Eva Loubrieu, sa réticence était palpable au tout début de leurs relations, alors même qu’elle considère y avoir consenti. Le président : « Est-ce que durant cette période, il aurait pu se rendre compte que vous n’étiez pas totalement d’accord ? – Quiconque s’en serait rendu compte. Ensuite, je lui ai dit que les choses ne pouvaient plus se dérouler de cette manière là. » Elle a pourtant envoyé des messages, durant des mois, plusieurs messages que l’on pourrait qualifier d’affectueux, à Georges Tron. « Comment expliquez-vous la compatibilité de ces messages qui sont ceux d’une femme amoureuse, avec ce que vous venez de nous dire ? – C’est simple, Georges Tron demandait sans cesse d’être rassuré, il était très demandeur d’affection », explique-t-elle. Elle affirme qu’il lui envoyait des messages d’une teneur semblable, mais elle les a effacés et n’en possède pas de copie.

La défense, tout à coup, fanfaronne. Alors qu’elle affirme avoir vu Georges Tron la chemise déboutonnée, elle est incapable de nommer la particularité physique du maire, tout à fait exceptionnelle, qui frappe son torse : sa pilosité est bicolore. Le but de la manœuvre est de révéler qu’Eva Loubrieu a inventé la dizaine, la vingtaine (ses déclarations ont varié) de scènes de sexe, en sous-entendant que la vie libertine qu’elle a pu mener lui avait permis de puiser dans son expérience personnelle pour construire ses histoires.

Et puis, enfin, le complot revient. Cet enregistrement, fourni par Thomas N., qui n’est finalement pas venu témoigner, produit une conversation au cours de laquelle Eva Loubrieu prétendait être soutenue par la machine du FN, et mue par la cupidité. Elle admet avoir été piégée, car Thomas N. plaçait dans sa bouche le discours qu’il voulait entendre d’elle. En outre, l’enregistrement est parcellaire, et donc truqué selon elle.

Quoi qu’il en soit, aucun lien avec un complot n’a pu être établi. Elle s’est dite abandonnée par ses amis de la mairie, comme François-Joseph R. et Philippe B., qui, sachant ce qui l’accablait et témoins de sa décrépitude psychique, « ils n’ont pas bougé le petit doigt ». Eva Loubrieu était rejetée par le personnel de la mairie, était surnommée « Morticia », comme Brigitte Gruel était « Bribri » ou « Gruella ». Elle était arrivée en 2000, aux abois, avec un fils sous le bras. Elle est ressortie de la mairie de Draveil, et, pendant des années « la seule chose qui m’habitait était une souffrance indicible et un désir de mort constant ».

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