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Relaxe requise pour Mohamed Sifaoui, poursuivi en diffamation par Latifa Ibn Ziaten

Latifa Ibn Ziaten, mère de la première victime de Mohamed Merah, poursuivait le journaliste Mohamed Sifaoui en diffamation, pour avoir dit sur le plateau de Cnews que le voile porté par Latifa Ibn Ziaten « est porté par une idéologie qui a tué son propre fils ». Décision le 19 novembre.

par Julien Mucchiellile 26 septembre 2019

Latifa Ibn Ziaten est cette mère affligée, dont la résilience et la dévotion force le respect, qui, depuis le 11 mars 2012, porte le deuil de son fils, le maréchal des logis Imad Ibn Ziaten, assassiné le 11 mars 2012 par le terroriste Mohamed Merah. Latifa Ibn Ziaten a créé l’association « Imad, pour la jeunesse et pour la paix » ; elle donne des conférences, en France et dans le monde. Son credo est le dialogue et la tolérance. Mohamed Sifaoui, journaliste et militant contre « l’Islam politique », est fréquemment invité sur les plateaux de télévision pour y livrer son opinion et ses analyses sur le sujet. Interrogé sur Cnews le 12 février 2018 par la journaliste Sonia Mabrouk, Mohamed Sifaoui déclare que le voile porté par Latifa Ibn Ziaten « est porté par une idéologie qui a tué son propre fils ». Cette dernière poursuit le journaliste pour diffamation, et voilà, singulière histoire, deux inlassables pourfendeurs de l’idéologie islamiste, deux personnes menacées par des organisations terroristes, qui s’opposent mardi 24 septembre à la 17e chambre correctionnelle de Paris, tous deux flanqués d’une protection policière.

Sur les plateaux de télévision, le style oratoire de Mohamed Sifaoui est virulent. Le voile est l’une de ses cibles favorite : pas une entrevue avec le rédacteur en chef de la revue « contre terrorisme » sans qu’il vitupère contre ce symbole de l’islam politique, dit-il, par lequel les frères musulmans et les salafistes feraient de l’entrisme. Devant le tribunal, après avoir fait son CV de journaliste d’abord algérien, puis français, il adopte un ton de conférencier qui marche sur des œufs pour expliquer au tribunal les raisons qui l’ont conduit à dire à une mère dont l’enfant a été assassiné par un terroriste, qu’elle portait sur elle le symbole de ce terrorisme. Tout d’abord : « J’ai toujours été très proche des victimes du terrorisme, il n’y a aucune raison pour que je puisse avoir une animosité contre Latifa Ibn Ziaten. » Son propos, qui n’est que l’expression d’une opinion, vise l’objet (le voile), et non la personne, qu’il ne s’interdit pas, néanmoins, de critiquer, puisque, dit-il, madame Ibn Ziaten est un personnage public. Mohamed Sifaoui estime que la place faite par les pouvoirs publics aux victimes dans la « lutte contre la radicalisation » est trop importante et dénuée de stratégie. « La parole de la victime est importante si elle intègre un module global, mais elle ne saurait se suffire à elle-même. Les pouvoirs publics donnent leur onction à des acteurs disparates et pour beaucoup non qualifiés. Je n’ai pas compris à ce jour qu’elle était la doctrine de la République française en matière de prévention de la radicalisation. Je constate que l’on préfère communiquer et jouer sur le registre émotionnel. » Voilà pour la critique. « Le voile est un signe d’infériorisation de la femme. Les pouvoirs ne peuvent considérer le voile islamiste (il insiste sur la terminologie, NDLR) comme un vêtement normal », argumente-t-il.

Cela explique son animosité contre le tissu, mais « Madame Ibn Ziaten n’entend pas faire la promotion d’une idéologie mortifère », intervient le juge rapporteur. Mohamed Sifaoui ne se laisse pas démonter : « Admettons que ma mère ait l’idée de porter le voile, je lui dirais la même chose. Je suis profondément désolé que les choses aient pris cette tournure. » Le juge : « Vous pensez que le voile qu’elle porte peut être porté par d’autres courants, pour d’autres raisons ? – Aujourd’hui, n’importe qui admet que le voile est islamique. Il m’importe de ne pas banaliser cet accoutrement. Je ne suis pas content quand je vois Madame Ibn Ziaten dans une école avec le voile sur la tête, prodiguer une parole, quelle qu’elle soit. » Voilà pour le fond. Le juge : « Et pour la forme ? – Si je devais redire la même chose, je dirais que le voile est une prescription islamiste porté par une idéologie qui enseigne le meurtre – Vous comprenez qu’elle soit blessée par ces propos au regard du combat qui est le sien ? – Je retire et je regrette ces propos sur la forme. Madame Ibn Ziaten est une victime de terrorisme et je suis solidaire. Mais si on devait sacraliser le voile parce que la personne qui le porte est respectable … je serai plus vigilant la prochaine fois sur la forme, je ne changerai rien au fond. » Alors qu’il est interrogé sur l’amalgame fait par lui entre voile et terrorisme, Mohamed Sifaoui assume : « Il y a des choses qu’il faut stigmatiser : l’idéologie islamiste. »

C’est au tour de Latifa Ibn Ziaten de s’exprimer. Moins prolixe que M. Sifaoui. « J’ai sauvé beaucoup de monde, j’ai fait beaucoup de conférences. » Elle doit d’ailleurs partir rapidement du tribunal, pour intervenir à Marseille. « Qu’est-ce que vous avez ressenti ? », demande la présidente. « En direct, je me suis dit : c’est quoi, ça ? » Pourquoi engager des poursuites ? « Parce qu’il s’attaque à mon fils. Il faut faire la part des choses quand on parle du voile, et respecter la liberté de chacun. Il y a plein de raisons de mettre un voile. » Elle raconte s’être couverte la tête après l’assassinat de son fils, en signe de deuil.

Après avoir ironisé sur la « conférence » du prévenu, Maître Samia Maktouf, dans une plaidoirie un peu confuse, parvient à dire que, par cette phrase, M. Sifaoui impute un fait qui porte atteinte à l’honneur ou à la considération de madame Ibn Ziaten, et demande 15 000 € de dommages et intérêts. Le procureur résume les positions. Celle de la partie civile : en portant le foulard, elle propage l’idéologie islamiste. Celle de la défense : Mohamed Sifaoui dénonce le voile, qui par ailleurs est porté par la partie civile. « Ce serait un contresens d’avoir la lecture de la partie civile », dit-il, car pour lui, le prévenu a juste « mis en avant le paradoxe qu’il y a pour lui de mettre le voile et de combattre l’islamisme », ce qui n’est pas l’imputation d’un fait précis. En défense, Me Richard Malka, reprend le cours de son client sur la stratégie islamiste d’appropriation du voile, citant le fondateur des frères musulmans et le testament de Mohamed Merah, tout comme les vidéos de propagandes d’Al-Quaïda, qui appellent à combattre ceux qui interdisent le voile. « Mohamed Sifaoui a exprimé une opinion, il a dit ce qu’il pense. Le seul argument de la partie civile est émotionnel. On peut la comprendre, mais elle doit accepter la critique. De la même manière que l’on peut contester de manière violente ses opinions à lui. »

Décision le 19 novembre. 

 

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