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Le rôle d’Abdelkader Merah, vu par le renseignement, vu par son grand frère

Au onzième jour du procès d’Abdelkader Merah et de Fettah Malki, la question de la radicalisation de Mohamed Merah et de l’influence de son frère a enfin été abordée. Et Abdelghani, le pourfendeur de l’antisémitisme des Merah, est venu accabler son frère.

par Julien Mucchiellile 17 octobre 2017

C’est dans « la matrice d’une communauté islamiste rurale, dirigée par l’émir blanc Olivier Corel qui professe un endoctrinement extrêmement violent », dit le policier Christian Balle-Andui, qui dirigea le renseignement intérieur pour la région de Toulouse, qu’émergea, dans les années 2000, le groupe salafiste djihadiste toulousain, comme il est dénommé, dont Abdelkader Merah et son frère sont issus.

À la cour d’assises spécialement composée, qui juge Fettah Malki et Abdelkader Merah pour association de malfaiteur criminelle terroriste, et ce dernier pour complicité dans les assassinats perpétrés par son petit frère Mohamed, le onzième jour d’audience fut consacré à l’engagement religieux des deux frères, à l’influence que le grand eut sur le petit, et, in fine, au rôle qui put être le sien dans les attentats de mars 2012.

Le policier de 64 ans a abordé son sujet en quatre points, pour mieux exposer une nébuleuse islamiste toulousaine, dans laquelle quelques personnages jouent des rôles essentiels. Olivier Corel se détache nettement comme l’émir de cette mouvance, qui officie depuis la commune d’Artigat dans la vallée de Lèze, en Ariège. Il a formé les frères Clain, Fabien et Jean-Michel, « remarquables et redoutables propagandistes », ainsi que Thomas Barnouin, aujourd’hui identifié comme un cadre de Daech. Ceux-là ont porté la voix du djihad dans les quartiers de Toulouse, par la méthode basique mais efficace du porte à porte, prêchant leur parole sur fond de « sourates du Coran et de musique de rap », dit le policier, donnant forme au profil de « l’islamo délinquant ».

Sabri Essid en est la tête de pont. C’est un caïd au « fanatisme incroyable et à la violence totale » qui, par une rhétorique « aussi simpliste que manichéiste », engraine les âmes désœuvrées des quartiers populaires dans la haine du « mécréant et de l’apostat ». Le père de Sabri Essid, condamné pour association de malfaiteurs terroriste en 2009, a épousé la mère de la fratrie Merah (Dalloz actualité, 4 oct. 2017, art. J. Mucchielli  ; ibid. 6 oct. 2017, art. J. Mucchielli ; ibid. 16 oct. 2017, art. J. Mucchielli ), dans un mariage arrangé par Abdelkader.

Ce dernier « est détecté en 2006 [dans le quartier] de la Reynerie, au contact du groupe Clain », raconte le policier. En 2007, il est vu dans une conférence salafiste, où l’on se rendait pour faire du réseau, et en 2008, il est aperçu au contact d’un dealer, dans une posture qui laisse penser qu’il est devenu propagandiste au service de Jean-Michel Clain. « La vocation de cet homme [Abdelkader Merah] est de devenir un émir, un homme qui sait qu’avec son statut de sachant, il aura un ascendant. Il y met beaucoup d’opiniâtreté », commente M. Balle-Andui. Il évoque un très long voyage, de mars 2009 à février 2011, qu’Abdelkader fit au Caire, dans la volonté claire d’absorber le savoir nécessaire. Il ajoute : « On n’est pas dans le salafisme quiétiste avec Abdelkader Merah, pas dans le Djihad du cœur, mais dans celui de l’épée. »

« Mohamed Merah a un parcours d’une violence inouïe »

Pour la cour, il est important de savoir s’il a insufflé cette quête chez son frère. « Mohamed Merah a un parcours plus chaotique et d’une violence inouïe », explique le policier. À sa sortie de prison en 2009, il entre en contact avec son frère, et suit des cours de religion dans une école, rencontre les frères Clain et Olivier Corel, avant de partir au contact des groupes djihadistes armés, dans les zones tribales pakistanaises, notamment. Il est détecté fin 2010 sur la route de Kandahar. « Mohamed Merah est recommandé sur place, en Syrie et au Pakistan, par le groupe djihadistes toulousain », assure le témoin à la cour, pour qui il semble invraisemblable que le jeune « islamo délinquant » se soit débrouiller seul, « sur zone », afin d’entrer en contact avec des Talibans du Waziristan.

Lorsqu’il rentre en France, il est mis sous surveillance physique et sur écoute. « Il est très difficile à suivre, car il casse les filatures », appliquant les codes de sécurité communs aux groupes armés, privilégiant notamment les cabines téléphoniques et la ligne de sa mère. Il agit toujours pour un groupe, dont Abdelkader Merah est un membre, un idéologue, « et je tiens à insister sur l’importance primordiale des idéologues dans les groupes terroristes islamistes », dit-il. « Est-ce qu’on peut considérer qu’Abdelkader a eu un rôle d’idéologue et de mentor ? », demande un avocat de la partie civile. « Oui, je l’affirme. J’ai l’intime conviction que les attentats de Toulouse et de Montauban sont le fait d’un collectif dans lequel Abdelkader Merah se situe, et dont Mohamed Merah est le bras armé. Mais ce n’est qu’un sentiment, pas une analyse. »

« Vous êtes la coqueluche de l’accusation ! »

Abdelkader l’idéologue, Abdelkader l’influent grand frère ? La question de l’antisémitisme du principal accusé, sorte de credo de la famille Merah dont Abdelkader serait le prédicateur, est un élément central de l’accusation que le renseignement n’est par parvenu à déceler. « Nous ne sommes pas entrés dans l’intimité de cette famille », confesse humblement M. Balle-Andui.

Mais il y a chez les Merah un aîné, Abdelghani, qui a beaucoup parlé à ce sujet. Après avoir écrit un livre, après avoir tourné des documentaires, après avoir donné des interviews et après avoir marché dans toute la France contre le radicalisme, le voici qui pointe sa frêle silhouette – si semblable à celle de Mohamed – pour exposer à la cour le terreau familial haineux, sorte de fumier où le fanatisme est éclos. « J’ai vécu dans une famille avec la haine du juif. J’ai été élevé dans le traumatisme post colonial, dans la haine du juif, dans la victimisation, dans la haine de ce qui n’est pas musulman », poursuit-il. Son père les battait, puis « moi aussi, mais pas autant qu’Abdelkader », qui s’y mit à son tour. « Il était devenu un monstre, un dictateur, même sa propre mère avait peur de lui. Il frappait et attachait Mohamed. J’ai aussi été violent, mais jamais aussi sadique et pervers que lui.

- On sent une animosité réelle entre vous et votre frère, croit remarquer le président, est-ce que vous voulez en rajouter ?

- Je ne suis pas animé par la vengeance, après les coups de couteau, je lui ai pardonné. »

Abdelghani fait référence à l’altercation entre son frère et lui, dont le récit diffère sur deux points. Le premier serait que deux copains d’Abdelkader l’auraient tenu pendant qu’il le « poignardait en plein cœur », et le second serait la cause de ces coups de lame, car l’accusé ne supporterait pas les origines juives de sa belle-sœur, la femme d’Abdelghani.

« Aucun de ces éléments n’apparaît dans la procédure de l’époque », fait remarquer Me Dupond-Moretti. L’avocate générale avait tenté de désamorcer en « commençant par les questions qui fâchent », les points avancés par Abdelghani, non étayés et contestés, qui entachent quelque peu la fiabilité du grand frère. Il y a ce viol qu’il aurait vu, et dont Aïcha et Abdelkader auraient été victimes, enfant, de la part d’un oncle ? « Vous ne citez pas le même nom aujourd’hui que lorsque vous l’évoquez pour la première fois », dit la défense, sous entendant qu’il inventa ce fait pour alourdir le tableau. Cette grande sœur morte en bas âge, qui aurait été assassinée mystérieusement ? « Tout porte à croire qu’elle est morte d’une maladie. » L’avocat persifle : « Vous êtes la coqueluche de l’accusation ! Porte-parole de la France, sur Facebook tous les jours pour parler de ça. Il a appelé ce jour le D-day ! » Abdelghani est pointé par la défense comme un opportuniste qui a menti, et qui en rajoute.

Elle n’est assurément pas dans cette démarche, Aïcha, 36 ans, qui vient haletante à la barre raconter son enfance. Aïcha, elle, a « fui tout cette violence ». Comme Abdelkader, qu’elle n’accable pas, elle évoque un « avant et un après divorce ». « Les frères de ma mère ont pris le pouvoir, puis les violences ont commencé. Abdel (Abdelghani) venait nous voler, nous frapper, il était très violent. Puis il a entraîné son frère Kader (Abdelkader), vers 12-13 ans. « Et puis Mohamed, qui a grandi là-dedans, a été violent à son tour. » Aïcha, athée et délaissée par la mère qui protège ses garçons, se réfugie chez son père ou chez des amis. Elle n’a pas remarqué un climat particulièrement anti-français — sauf son oncle, très conservateur — et n’a pas décelé l’antisémitisme qui a tant marqué son grand frère. Mais elle explique avoir quitté tôt le cercle familial, ce qui peut expliquer qu’elle ne fût pas témoin de cette haine rapportée. Elle avoue aussi ne pas avoir connu Mohamed sur la fin, avec qui elle a rompu en 2009, « parce qu’il m’insupportait. » Elle habitait pourtant en face de chez lui, et un soir, Mohamed l’a rencontré dans un supermarché, « il me dit qu’il est avec Kader et me propose de dîner ensemble, je les suis », dans leur voiture, une Clio noire de location. Ils passent la soirée dans une pizzeria. « De quoi parliez-vous ?, interroge le président.

- On parlait beaucoup de notre famille, et de la violence qu’on avait vécu.

- Et comment étaient-ils, vos frères ?

- Ils étaient normaux, je n’ai rien remarqué. »

C’était le 15 mars 2012. Mohamed Merah venait d’abattre deux militaires à Montauban.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Crédit photo ©PHILIPPE DESMAZES / AFP

 

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