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Si Beale Street pouvait parler, Barry Jenkins

Sur fond d’erreur judiciaire en plein Harlem des années 1970, Barry Jenkins relate, dans un film intimiste et bien réalisé, l’histoire d’amour d’un jeune couple tout à la fois victime de la ségrégation raciale sévissant aux États-Unis et d’une absence totale de justice.

par Thibault de Ravel d’Esclaponle 26 février 2019

À plusieurs titres, le film de Barry Jenkins est une surprise. Le cinéaste, auréolé de plusieurs Oscars en 2017 pour Moonlight, étonne indiscutablement avec cette adaptation de l’un des romans de James Baldwin. Le classicisme, affiché et assumé, de la mise en scène laisse rapidement place à une curieuse, mais ingénieuse, déconstruction narrative entremêlant passé et présent. Pourtant, cet imbroglio temporel reconstruit progressivement l’histoire, lui donnant inexorablement sens et épaisseur. De ce point de vue, la réalisation, ainsi que certaines longueurs du film, présenté cet automne au festival de Toronto, participent de ce long étirement d’une tranche de vie qui se joue face à une adversité impossible à maîtriser.

La seconde surprise tient au décalage réussi entre le sujet – l’un des sujets – du film et ce que l’œuvre donne littéralement à voir, ce qu’elle montre au spectateur. En réalité, la première force de Si Beale Street pouvait parler, c’est de parvenir à filmer une erreur judiciaire sans pour autant qu’elle soit au premier plan. Or cette erreur plane sur l’ensemble du film, sur le déroulement de cette histoire d’amour entre Tish et Fonny, jeune couple noir évoluant dans le Harlem des années 1970. L’erreur judiciaire est l’élément structurant des personnages ; elle est le leitmotiv de l’histoire. Sculpteur à ses heures, fou amoureux de la jeune Tish qu’il connaît depuis toujours, Fonny est arrêté et incarcéré pour un crime qu’il n’a vraisemblablement pas commis. La victime, confuse et assurément perturbée par l’atrocité de ce qu’elle a enduré, le désigne sans certitude, sans doute encouragée par les indications de la police. Son témoignage est renforcé par les allégations d’un officier peu amène à l’égard du jeune Fonny. Ceci étant, la version ne tient guère. En même temps, le jeune homme était en train de dîner avec sa compagne et l’un de ses amis, rencontré dans la rue peu de temps auparavant et à qui il avait justement proposé de monter dans leur appartement. En d’autres termes, tous les arguments d’une erreur judiciaire en bonne et due forme sont réunis. La spirale commence. Fonny connaît les affres du monde pénitentiaire. C’est le début d’une descente aux enfers.

Ainsi que le fait observer Tish, vivre une histoire d’amour tandis que l’on est séparé par une vitre, en l’occurrence celle du parloir, est une épreuve douloureuse. C’est pourtant cette histoire que choisit de raconter Barry Jenkins. En dépit des flash-back, il montre, envers et contre tout, malgré le drame judiciaire qui s’est déroulé, une réelle continuité, comme si cette vitre, ces barreaux n’étaient qu’un obstacle parmi d’autres mais certainement pas la fin de l’histoire. Tandis que Fonny est en prison, Tish se bat pour tenter de prouver l’innocence de son compagnon. La situation n’est pas simple : elle est enceinte et se heurte à la mère de Fonny qui ne fait pas preuve d’une grande compréhension à son égard. Le jeu des acteurs, sur lequel repose une grande partie du film, est excellent et il faut signaler, comme bien souvent, la prouesse de Regina King (qui joue le rôle de la mère de Tish) et que l’on avait récemment revu dans la très bonne série Seven Seconds, dans le rôle d’une jeune procureure esseulée par la vie. Moins connu, Stephan James, dans le rôle de Fonny, est excellent.

Ce qui frappe, dans le film de Barry Jenkins, c’est qu’il ne s’agit pas simplement d’un film sur une erreur judiciaire, une énième tragédie dans une longue série malheureusement liée à cette insupportable ségrégation. Le film n’est pas uniquement la douloureuse chronique de sentiments amoureux empêchés par la terrible réalité d’une incarcération illégitime. En réalité, Barry Jenkins témoigne d’une très grande absente : la justice. Son absence est criante, si évidente. Jenkins filme un manque. Les personnages semblent se battre pour n’obtenir guère de résultats mais surtout contre une institution qui fait preuve d’un aveuglement impressionnant et particulièrement révoltant. Il n’est donc guère étonnant que la représentation de la justice, dans ses rouages, ne soit pas présente. Seule la prison est matériellement tangible. Certes, un rendez-vous se tient chez l’avocat, mais celui-ci se révèle plutôt la manifestation d’une impuissance flagrante qui semble lui-même le révolter. Ici, dans cette histoire, la justice ne protège pas ; tout au contraire, elle détruit la vie d’un jeune homme de cette époque et agit comme un rouleau compresseur. C’est par ce manque évident que l’on se rend compte de ce terrible constat, celui d’une légèreté et d’une innocence durement fauchées par l’absence de la justice. Aux États-Unis, l’histoire de la ségrégation raciale a aussi été judiciaire et c’est ce que démontre remarquablement Barry Jenkins.

 

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