Accueil
Le quotidien du droit en ligne
Envoyer à un ami-A+A
Article

Le Suisse et le Belge enfoncent la défense Balkany

Mal en point après la déposition, mercredi 5 juin, du responsable de la fiduciaire suisse Getrust qui a monté les structures offshore pour l’acquisition de la villa Dar Gyucy à Marrakech, la défense de Patrick Balkany s’est arcboutée jeudi à la « jolie fable » de l’accusation concernant une commission de 5 millions de dollars qui a servi à payer et entretenir ce pied-à-terre marocain.

par Pierre-Antoine Souchardle 7 juin 2019

M. Balkany martèle qu’il n’est en rien le propriétaire, avec son épouse, de cette villa marocaine. La demeure est au cœur des débats depuis lundi. Selon l’accusation, le couple Balkany en serait le véritable propriétaire via un mécano de sociétés-écrans dont l’ayant droit économique, Jean-Pierre Aubry, est un proche de l’élu.

La villa appartient à la société civile immobilière (SCI) marocaine Dar Gyucy, elle-même détenue par une société de droit panaméen, Hayridge SA, avec actions aux porteurs. Et une autre panaméenne, Himola, qui gère le compte à la Commerz Bank à Singapour lié à la gestion et l’entretien de la maison.

Cette villa, dont la vente notariée a été enregistrée le 8 janvier 2010, a fait l’objet d’un paiement officiel et d’un dessous de table. Le premier, sur le compte d’un notaire marocain, 2,75 millions d’euros, a été effectué en trois virements par des sociétés proches d’un promoteur saoudien, Mohamed Al Jaber, en affaire avec la ville de Levallois. Le second a été effectué le 6 janvier 2010, sur un compte spécialement ouvert au Liban par le vendeur. Soit 2,5 millions provenant du compte d’Himola, lui-même alimenté en juin 2009 d’une somme de 5 millions de dollars virée du compte suisse d’un industriel belge, Georges Forrest.

Entendu par le juge d’instruction, M. Forrest a livré une explication. Extraits de sa déposition lue à l’audience : « De mémoire, en septembre 2008, il (ndlr : Patrick Balkany) m’a appelé en me disant qu’il avait une affaire intéressante à m’apporter. Comme il voyait que je voulais investir dans l’uranium, il nous a apporté une affaire Forsys Métal Corporation en Namibie… J’ai accepté de faire le deal. J’ai racheté Forsys pour 500 millions. Comme M. Balkany m’avait apporté l’affaire et que tout commissionnaire reçoit une commission entre 2 et 5 %, voire 10 %, j’ai négocié avec M. Balkany à 1 %. On a arrondi à 5 millions de dollars. »

L’industriel a ensuite assuré que le numéro du compte de Singapour lui avait été donné par M. Balkany. « Il me l’a noté sur un bout de papier. C’était à Levallois. Cela se passait dans son bureau à la mairie. ». La gamme de couleurs du visage de M. Balkany varie selon ses bouillonnements, énervements ou colères, entre le fuchsia, le vermeil et le cramoisi. Lorsqu’il arrive à la barre après le rapport du président sur cette commission, il s’empourpre et s’emporte contre le magistrat qui aurait relaté les faits de manière partiale. « Il n’y a pas eu acquisition, donc il ne peut pas y avoir de commission. »

Oui, il est bien allé une fois en Namibie, mais à la demande du fils du président sud-africain, Jacob Zuma, pour aller voir le président fondateur de ce pays. Après avoir salué un vieillard honorable et pris une « collation », il s’en est retourné. Certes, dans l’avion de M. Forrest.

Oui, il a bien rencontré M. Forrest à Levallois. À la demande du vice-président d’Areva et habitant de Levallois-Perret, Sébastien de Montessus. À l’époque, le groupe connaît des difficultés en Centrafrique pour le rachat de mines d’uranium. « J’ai appelé le président Bozizé et je lui ai dit Areva, c’est la France et vous ne pouvez pas vous fâcher avec la France », assure M. Balkany.

Ensuite, explique le maire diplomate, « on a fait un déjeuner à Levallois, ils étaient entre miniers ». S’il a donné de sa personne dans l’affaire Areva, c’était à titre bénévole, comme l’a résumé dans un mail lu à l’audience M. de Montessus. L’accord entre Areva et la Centrafrique a été signé le 1er août 2008. « M. Balkany a essayé de s’imposer. Je n’ai pas pu m’y opposer. Il faut se mettre dans un contexte africain. C’est le président qui décide. Cela ne faisait plaisir à personne, ni à Areva ni à moi-même », a indiqué M. Forrest pendant l’instruction.

« Il n’y a pas l’ombre d’une raison pour que M. Forrest m’ait versé 5 millions. Évidemment, je n’ai pas donné de numéro de compte à M. Forrest. Cela vous a totalement échappé, mais cette somme a servi à acheter la maison de M. Al Jaber, ou du groupe Al Jaber, puisque M. Al Jaber n’est au courant de rien », a ironisé le maire de Levallois. Cette semaine, il a affirmé qu’il avait visité cette villa pour le compte de M. Al Jaber, qui risquait sa tête dans son pays.

Puis, il critique une « instruction bâclée » et des magistrats qui ont mis sous le tapis ce qui les gênait. Et de mimer à la barre le geste du balayeur. « Les balances, elles en prennent un coup », poursuit le maire de Levallois en désignant le symbole de la justice dessiné sur le mur de la salle d’audience. « Vous me faites un procès d’intention. Je n’ai plus rien à dire sur cette affaire », aboie-t-il avant de se rasseoir. Face à aux déclarations contradictoires de MM. Balkany et Forrest se pose la question de savoir s’il y a un ou deux menteurs.

Auparavant, le président Benjamin Blanchet a demandé à Me Arnaud Claude et M. Jean-Pierre Aubry de réagir aux déclarations faites la veille par Marc Angst, le responsable de la fiduciaire Getrust. Unique témoin, cité par l’accusation, le Suisse a démoli la défense des deux hommes et, par ricochet, celle de M. Balkany. Me Claude est l’avocat de la Semarelp, la société d’économie mixte d’aménagement et rénovation de Levallois-Perret. M. Aubry en fut son directeur général jusqu’en 2014. Tous deux sont renvoyés pour complicité de corruption. MM. Balkany et Al Jaber, le promoteur saoudien, le sont pour corruption.

« Je ne vais pas descendre dans la cour d’école. Mais j’ai passé l’âge de jurer sur la tête de mon fils. À aucun moment le nom de M. Balkany n’a été prononcé », a tenté de convaincre Me Claude.

M. Angst a expliqué qu’à la fin du mois de février 2009, un banquier et un avocat de Genève l’ont contacté pour un client. Au premier rendez-vous se présentent M. Aubry et Me Claude. « Ils me parlent d’un immense projet immobilier de 950 millions d’euros, avec des plans, des classeurs. Il est question d’hôtel, de restaurants, etc. », a-t-il déclaré.

M. Aubry évoque une commission de 5 millions de dollars sur ce projet qui est financé par un riche Saoudien. « Me Claude a insisté pour que le montage passe par une panaméenne, avec actions aux porteurs. On n’aime pas trop ce genre de montage car, ces actions, on peut les perdre. Mais, à la demande de M. Aubry et de Me Claude, qui était son avocat, on a créé la société Himola. Avec un compte à Singapour, à la Commerz Bank, à leur demande aussi », a poursuivi le Suisse.

Ce n’est pas la commission du Saoudien qui arrivera sur le compte d’Himola mais celle de Georges Forrest. Jean-Pierre Aubry leur parle de l’achat d’une maison à Marrakech. « Nous, on ne fait pas l’immobilier. Mais Me Claude avait déjà tout vu avec un confrère au Maroc, Geneviève Euloge », a déclaré M. Angst. Des propos qui mettent à mal Me Claude. Celui-ci a déclaré à la barre avoir accompagné Jean-Pierre Aubry en Suisse par amitié et non comme avocat. « M. Aubry ne comprenait pas grand-chose. Toutes les instructions venaient de Me Claude. »

Fin 2013, Médiapart révèle que cette villa appartiendrait au couple de Levallois. « Je découvre le nom de M. Balkany que je ne connaissais pas. Je me demande alors “est-ce qu’on m’aurait trompé sur le véritable ayant droit économique ?” », poursuit M. Angst qui va faire une dénonciation au MROS, l’équivalent de Tracfin en Suisse, en janvier 2014.

Me Claude, dit-il, lui a juré sur « la tête de son fils » que le client est bien M. Aubry et pas Balkany. « Le 12 février, je vais voir Me Claude à Paris. M. Aubry entre dans le bureau. “Je présume que Marc sait tout”, dit-il. “Je pense que oui”, répond Me Claude. “Vous savez que je porte pour mon ami Balkany ?”, ajoute M. Aubry. “Non, je ne savais pas.” “Même si je dois aller en prison, ajoute-t-il, peu importe, je le défendrai jusqu’au bout” ». Le Suisse démissionne. Et solde le compte d’Himola en renvoyant un chèque de 185 000 $ à Jean-Pierre Aubry. Qui ne l’encaissera jamais.

 

 

Sur le procès du couple Balkany, Dalloz actualité a également publié :

• « Avec tout ce que j’ai entendu, vous voulez que je garde le silence ? », par P.-A. Souchard, le 15 mai 2019
• Procès Balkany
 : « J’aurais préféré prendre un café avec vous », par P.-A. Souchard, le 16 mai 2019  
• Quatre ans ferme et mandat de dépôt requis contre «
 l’homme le plus honnête du monde », par P.-A. Souchard, le 17 mai 2019
• Entre «
 la cuisine des Suisses » et « le procès des juifs », la ligne de défense de Patrick Balkany surprend, par P.-A. Souchard, le 24 mai 2019
• Patrick Balkany aurait aimé « vivre comme tout le monde », par P.-A. Souchard, le 28 mai 2019

• Que d’arguties sur Dar Gyucy, par P.-A. Souchard, le 30 mai 2019
• Maison de Marrakech : Patrick Balkany a acheté une « planque » pour Mohamed Al Jaber, par P.-A. Souchard, le 30 mai 2019

 

Réagissez à cet article

Le contenu de ce champ sera maintenu privé et ne sera pas affiché publiquement.