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Yamina Zoutat, Retour au Palais (2017)

Le beau documentaire que consacre Yamina Zounat, ancienne chroniqueuse judiciaire, au palais de justice de Paris, dans l’Île de la Cité, à l’heure où le transfert aux Batignolles devient effectif, livre l’image nostalgique et fascinante d’un lieu incroyable qui en aura tant vu au cours des siècles.

par Thibault de Ravel d'Esclaponle 16 avril 2018

Il est difficile de dire si le très bon film de Yamina Zoutat, Retour au Palais, est un documentaire. Sans doute a-t-il quelque chose de cet ordre, mais c’est bien plus que cela. C’est aussi, et surtout, un formidable témoignage de ce que fut le palais de justice, son palais, celui qu’elle a vu, arpenté, pratiqué, dans lequel elle est certainement restée de longs instants. À l’heure où la migration s’apprête à être définitivement consommée, de l’Île de la Cité aux Batignolles, de Philippe Le Bel à Renzo Piano, visionner Retour au Palais s’impose et fournit l’occasion d’un vibrant hommage visuel à ce bâtiment fascinant. Comme le remarque Étienne Madranges, grand spécialiste de ce patrimoine spécifique, « la France a une véritable civilisation judiciaire » (Les palais de justice en France, LexisNexis, 2011). Assurément, le palais de la Cité en est l’un des marqueurs les plus symboliques, sa seule figure caractérisant bien souvent l’institution, et ce depuis des siècles. Dans ces conditions, le transfert qui s’est opéré vers le nouveau bâtiment est riche de sens et emporte avec lui une histoire mouvementée et passionnante.

Yamina Zoutat livre un beau témoignage de ce qu’était ce que l’on considérera bientôt comme l’époque d’avant. Elle est d’ailleurs à même de le faire ; elle est une réalisatrice, en quelque sorte sur le terrain, car elle a longtemps été journaliste judiciaire. C’est donc pour elle un véritable retour au palais, comme ce le sera pour tout le monde, dans quelques années, quand on reverra ce long-métrage. Pour cette raison, la façon de filmer provoque une perception toute personnelle, impliquée, du lieu et c’est heureux. Finalement, ce que montre la réalisatrice, selon elle, c’est ce qu’elle n’a pas nécessairement vu quand elle était chroniqueuse judiciaire, revenant ainsi à l’éternelle question de l’observateur attentif : qu’est-ce qui nous échappe, devant nous, quand l’on va toujours au même endroit ?

C’est tout d’abord un lieu que restitue Yamina Zoutat. C’est un bâtiment dont elle ouvre les portes. Lorsque l’on surplombe la cour Marie-Antoinette, lorsque que l’on voit, si fréquemment, la flèche élancée de la Sainte-Chapelle, on se rend compte de ce que le palais de justice de Paris est un lieu chargé d’histoire. Non seulement l’histoire de la justice, mais plus généralement l’histoire de France, déborde de tous les interstices des pierres du palais. C’est un palais gigantesque qu’elle donne à voir. Les proportions sont dantesques. Dès le début du film, on le comprend. En trois années, un géomètre aurait dénombré pas moins de 3 150 fenêtres, 6 999 portes et mesuré 24 km de couloirs. Oui, c’est tellement grand, comme le fait observer Yamina Zounat, que la justice a l’air toute petite. Et cette démesure se retrouve ici dans une certaine contradiction admirablement resituée. Aux ors de la Cour de cassation et de la galerie où trône Saint-Louis s’oppose l’aridité tragique du dépôt et de la souricière.

La réalisatrice ne chronique plus les affaires ayant émaillé l’histoire du Palais, mais le palais lui-même. Ce faisant, c’est une véritable atmosphère qui se dégage des images. L’atmosphère est faite de ce fort beau ballet d’hermines, de cette splendide rangée de toges qui s’étagent dans un joli plan coloré, de cette masse impressionnante de dossiers, de cartons et autres boîtes qui sont la mémoire de la bâtisse. Le palais est fait de bois, d’encre, de marbre, de cotes et de procès-verbaux. Autant d’éléments qui lui donnent ce caractère désuet qui manquera certainement et qui rappelle ce monde judiciaire qui est en train de disparaître. Il n’est pas ici question de savoir si cela est justifié ou non. Mais c’est un fait, avec le déménagement, le lieu de justice change non seulement physiquement mais également au niveau de son âme.

Car c’est là que réside tout l’intérêt de ce film. Au-delà d’une atmosphère, il y une âme dans ce bâtiment et l’on comprend que l’on puisse s’éprendre de l’endroit. On comprend que l’on puisse se trouver singulièrement démuni, mais en même temps attiré, par cette ruche qui s’est longtemps déployée sous les yeux de ceux qui l’ont pénétrée.

Histoire, atmosphère et âme : Yamina Zounat s’emploie à reproduire cet alliage dans le film qu’elle réalise. La photographie est belle. Elle est sans fards, ni trop appuyée ni trop simple. Les plans sont soignés. Certains sont parfois peut-être un peu longs mais cette attente crée judicieusement une certaine langueur ; d’autres sont magistraux telle cette incroyable séquence des hurlements de détenus. C’est d’ailleurs l’une des autres forces du long-métrage. Il n’y a d’autres bruits que celui de la vie, ce qui donne à l’image un effet de réel saisissant.

Avec brio, Yamina Zounat dresse le portrait d’un bâtiment-symbole. Tout ne quitte pas l’Île de la Cité, bien sûr. Mais, tout de même, beaucoup s’en va. En retournant au Palais, incontestablement, on ressent une certaine nostalgie de l’endroit.

 

Au Nouvel Odéon, du 11 au 18 avril 2018
En VOD sur la plateforme : www.tenk.fr

 

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