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Interview

Dans les yeux du procureur : une magistrate du parquet raconte son quotidien à travers une série d’affaires pénales

Une magistrate très populaire sur Twitter vient de publier un livre racontant son quotidien au parquet et à l’instruction. Une plongée pédagogique et concrète dans des métiers jugés méconnus par l’auteure.

le 3 octobre 2022

Sur Twitter, la magistrate s’appelle « Sir Yes Sir ». Sa biographie fantaisiste, qui rappelle son amour de la rillette, la présente comme procureur de tribunal judiciaire de Trifouillis-le-Baveux. Tout n’est pas faux dans cette présentation. Oui, cette juriste expérimentée exerce bien dans un parquet, mais dans le sud de la France. Sous le pseudonyme Jeanne Quilfen, elle vient de publier un livre où elle raconte des tranches de vie judiciaires, son quotidien de magistrate vu à travers des affaires étonnantes ou bouleversantes.

La rédaction : Quelles sont les raisons qui vous ont poussé à écrire ce livre ?

Jeanne Quilfen : Je ne suis pas à l’initiative de cet ouvrage. Ce sont des éditeurs qui sont venus à moi à la lecture de mes threads sur Twitter. Au départ, je suis allée sur ce réseau social pour suivre les live-tweets de procès pénaux. Je suis une pénaliste, j’ai pris le parquet à la sortie de l’ENM par choix, tout comme ensuite j’ai bifurqué vers l’information judiciaire.

Je ne pensais donc pas faire des chroniques judiciaires sur Twitter. Puis j’ai constaté que la vision qu’on renvoyait de la justice était très caricaturale par rapport à ce que je vivais au quotidien. On voit trop la justice au prisme des grandes affaires médiatiques ou de celui de débats idéologiques, où l’on trouve que l’on incarcère trop ou pas assez. J’ai alors voulu montrer la justice du quotidien. J’ai été terriblement surprise du succès de mon compte. Cela montre que la justice intéresse quand on n’utilise pas des barbarismes ou un vocabulaire mystérieux. Ce sont donc des chroniques qui s’adressent plutôt à des non-juristes. Je veux leur faire comprendre que la justice n’est pas toute blanche ou noire, qu’il y a une importante zone grise entre les deux et que ce n’est pas si facile de juger quelqu’un. La justice, c’est une affaire de nuances qui doit être en retrait de l’idéologie.

Ce message est bien entendu, et d’ailleurs le grand public peut s’en rendre personnellement compte en cas de tirage au sort comme juré pour une session d’assises. Tous les magistrats pourraient raconter les histoires que j’écris : ces états d’âmes, ces émotions, nous les ressentons tous à l’audience. C’est pour cela que je préfère rester anonyme. Et par respect des justiciables, je ne veux pas mélanger les choses, qu’ils puissent croire que leur affaire soit un futur matériel pour une chronique judiciaire. Mais ce livre n’est pas une simple reprise des messages postés sur le réseau social. Le format de Twitter oblige à une concision. Dans mon livre, découpé en trois périodes de ma carrière, le parquet, l’instruction, puis le retour au parquet, j’ai pu aller plus loin dans la nuance en racontant des histoires qui m’ont marquée et symptomatiques de ce que nous faisons au quotidien.

La rédaction : Pour vous, le grand public a une mauvaise perception des métiers judiciaires de l’accusation et de l’information?

Jeanne Quilfen : De manière générale, on a une mauvaise connaissance de l’institution judiciaire. L’instruction, qui est secrète par principe, est très mystérieuse. Quant au procureur, c’est le mal aimé – même si je n’aime pas ce terme –, cantonné à une caricature du grand accusateur car on ne perçoit que le volet répressif de son action. Alors que la réalité est beaucoup plus nuancée et que le parquet porte aussi la parole de la société. C’est finalement une fonction méconnue.

Mais que l’institution judiciaire soit méconnue, cela ne me gêne pas. Ce qui m’agace, c’est que la justice soit caricaturée comme laxiste ou qu’on lui reproche des dérives sociétales qui la dépassent. On peut avoir des griefs contre la justice, c’est entendable car l’institution n’est pas exempte de reproches. Mais nous faisons avec les moyens que nous avons. C’est pour cela que je veux, avec mes chroniques, rendre la justice plus accessible. Elle est publique, mais on n’y vient que quand on est obligé par les aléas de sa vie personnelle. Et on se fait de fausses idées sur cette justice du quotidien.

La rédaction : Quel est votre regard sur les réformes en cours et ce qu’elles pourraient apporter ?

Jeanne Quilfen : Les attentes des magistrats, des greffiers et des avocats ne sont pas nouvelles. Ils attendent depuis très longtemps une politique massive d’augmentation des moyens. Cela ne remonte malheureusement pas au dernier quinquennat ! Ce ministère est traditionnellement sous-doté. Quand je suis rentrée dans la magistrature, il y a une quinzaine d’années, il y avait ainsi de nombreux postes vacants de magistrats. Certes, il y a eu un comblement partiel de ce retard, mais c’est encore insuffisant pour rendre une justice efficiente et de qualité. Par exemple, dans ma juridiction, un poste de greffier sur cinq est vacant.

Ces réformes en cours, puisqu’on parle de recrutements importants dans les années à venir, cette augmentation du budget, c’est un signal positif. Mais il y a énormément de choses à faire car nous partons de très loin. S’il faut dix personnes pour faire le job confié à cinq, nous ne ferons pas de miracles. Nous attendons donc encore davantage de recrutements, une revalorisation salariale et une reconnaissance de la justice à la hauteur de l’effort fourni, en particulier pour les fonctionnaires de greffe. L’institution tient en effet grâce à l’engagement de ses agents pour un service public. Mais dans mon livre, mon propos n’est pas de dénoncer le manque de moyens, même s’il est à mettre en lien avec les préoccupations des justiciables, comme aller plus vite. Trois ans pour divorcer dans certaines juridictions, ce n’est pas entendable.

Jeanne Quilfen, Dans les yeux du procureur, éd. Hugo Doc, 284 pages, 17,95 €.

 

Propos recueillis par Gabriel Thierry, journalise

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Jeanne Quilfen

Jeanne Quilfen est magistrate