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Interview

Futur palais de justice de Paris : « une symbolique à hauteur d’homme »

Le 21 juillet, le groupe de réflexion sur la symbolique du futur tribunal de Paris, mené par Antoine Garapon, a remis son rapport au garde des Sceaux.

le 29 juillet 2016

Le document de 35 pages s’articule autour de deux thématiques. La première cerne les enjeux symboliques du futur bâtiment judiciaire ; la seconde détaille les éléments susceptibles d’exprimer l’idée de justice au XXIe siècle1. Comme l’explique son auteur, secrétaire général de l’Institut des hautes études sur la justice (IHEJ), « ce rapport se borne à désigner quelques questions, à étudier, à souligner des enjeux et à suggérer des solutions ».

Entretien avec Antoine Garapon sur la symbolique de ce futur tribunal que son architecte, Renzo Piano a souhaité concevoir comme un palais de justice plus serein, plus accessible et moins méchant, qu’il désigne sous le vocable latin de « civitas », en référence à la tradition de « l’humanité civique ».

 

Dalloz actualité : À quoi va servir ce rapport ?

Antoine Garapon : Son but n’est certainement pas de décider – ce n’était pas notre mandat – mais de faire des propositions ; mieux : de poser des questions, de façon à ce que les différentes parties prenantes puissent y répondre. C’est pourquoi on y trouvera autant des réflexions sur les enjeux de la symbolique judiciaire aujourd’hui que des suggestions concrètes de « solutions ». D’ailleurs, il nous a été demandé de travailler rapidement de façon à ce qu’un véritable débat puisse s’engager sur ces questions et que le maximum de personnes intéressées puisse y prendre part.

Dalloz actualité : À Paris, la justice se rend depuis sept siècles sur l’Île de la Cité. Comment assurer la transition entre l’ancien tribunal, chargé d’histoire, et le nouveau, dont la sienne reste à écrire ?

Antoine Garapon : Ce passé est un peu écrasant et ne pourra pas reprendre racine ailleurs. Cela nous met devant un dilemme : faut-il emporter quelques symboles, en prenant le risque qu’ils soient décalés, ou faire le pari de la modernité au risque d’être sanctionné pour cet acte d’indiscipline fait à l’histoire ? C’est le second parti qui a été choisi en proposant toutefois que l’on pose une plaque rappelant la mémoire des magistrats, avocats, greffiers et fonctionnaires, morts pour la France de façon à marquer la continuité à travers la dette que nous avons à leur égards. Nous avons aussi proposé que quelques portraits de grands magistrats soient transplantés dans la partie qui sera réservée aux professionnels – je dis transplantés car on suggère qu’ils soient réencadrés et accrochés de manière originale. Mais vous avez raison de souligner que les murs de ce tribunal sont pour l’instant comme une page blanche sur laquelle s’écrira une partie de l’histoire de notre ville et de notre pays. Cette page ne doit cependant pas être totalement vierge de tout symbole ce qui est déroutant voire angoissant car cela renvoie nos contemporains des sociétés démocratiques – au vide qui les taraude. Mais ce symbolisme ne doit être ni trop arrogant – comme s’il avait déjà réponse à tout, ni trop bavard !

Dalloz actualité : Les allégories traditionnelles de la justice – glaive, bandeau, balance… –, qui illustrent les évolutions de la justice dans le temps, ont-elles leur place dans ce nouveau tribunal de grande instance ?

Antoine Garapon : Il faut distinguer les symboles et les allégories. Les symboles ont bien évidemment leur place dans ce nouveau palais à condition de profiter de cette occasion pour renouveler le vocabulaire symbolique de la justice. Plusieurs raisons encouragent à cette audace : tout d’abord, la justice a vu ces dernières années se développer de nouvelles missions comme la médiation et tous les modes alternatifs de règlement des conflits : comment leur conférer symboliquement le statut de véritable forme de justice, distincte de la justice formelle ? Comment conférer une place symbolique à de nouvelles sources du droit qui sont apparues, à commencer par la Constitution, la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, la Convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ? Et puis, notre pays – et principalement la ville Paris –, a été secoué par des attentats terroristes ce qui génère une nouvelle « demande symbolique » : comment l’honorer sans confondre toutefois la symbolique de la République (devise, hymne, drapeau) et la symbolique judicaire ? Le propre du symbole est de réunir et il aura atteint sa fonction lorsqu’il sera reconnu autant par les personnes accusées de terrorisme que par les victimes. Il nous faut par ailleurs réinventer des allégories mais c’est une autre affaire.

Dalloz actualité : L’arbre serait-il le symbole de la justice du XXIe siècle ?

Antoine Garapon : C’est effectivement une idée que nous avons travaillée. L’architecte nous a mis sur la voie en valorisant beaucoup l’arbre dans l’édifice, notamment les plaçant sur d’immenses terrasses. Dans son esprit, c’est une manière de montrer le souci de préserver la terre, qui est partagé par nombre de nos concitoyens. Il ne nous pas été difficile de renchérir sur cette idée en montrant que l’association de l’arbre à la justice est très ancienne : on la retrouve dans la Bible et dans la figure de Saint-Louis qui tenait une bonne place dans l’imagerie de la Troisième République, sans parler de l’arbre à palabre des sociétés traditionnelles africaines.

Dalloz actualité : Le principal matériau de ce futur tribunal de grande instance est le verre. Est-ce à dire que le discours, si ce n’est l’exercice du pouvoir, de la justice doit être transparent ?

Antoine Garapon : La transparence est une vertu cardinale aujourd’hui qui s’accorde bien avec la vision systémique que nos contemporains ont des institutions publiques qui se trouvent contrôlés par les regards diffus des citoyens. Mais elle est néanmoins insuffisante. Les attentats par exemple nous ont brusquement réveillé de ce rêve procédural en nous faisant éprouver le besoin de signifier des valeurs autour desquelles se réunir. Cela veut dire très concrètement aménager un espace pour des commémorations au sein du Tribunal de Paris. Nous avons fait en effet dans ce rapport la distinction entre la symbolique structurale (les formes, les volumes et les espaces), fonctionnelle (la signalétique, le souci de dédramatisation de la rencontre avec la justice tout en signifiant une certaine gravité) et enfin expressive qui passe par des symboles et des mots. Les limites de la transparence nous obligent à dire positivement ce que nous attendons de la justice.

Dalloz actualité : Vous écrivez que « ce n’est donc plus la verticalité de l’obéissance à la loi qu’il faut symboliser mais l’horizontalité de la civilité ». Or ce nouveau palais est vertical et sera même l’un des plus hauts bâtiments de Paris. N’y a-t-il pas un paradoxe ?

Antoine Garapon : Ce paradoxe est résolu dès la première page de notre rapport où nous avons reproduit ce qui doit être probablement le premier croquis fait par Renzo Piano lui-même et qui lui sert d’ailleurs de logo au projet en interne dans son agence. On y voit un empilement de plateaux, un mille feuille à plusieurs étages. Une grandeur mais sans verticalité ! Cela lui permet de combiner la monumentalité et l’horizontalité : le bâtiment est entièrement rectangulaire, il y a très peu de formes rondes et aucun mouvement vers le ciel – pas de flèche ni rond qui symbolisent le transcendant. Il a voulu faire une symbolique à hauteur d’homme qui combine la vastitude et la proximité, qui signifie la gravité du lieu sans impressionner.

Dalloz actualité : Pourquoi une pendule dans chaque salle d’audience ?

Antoine Garapon : Le juge est le « maître des horloges » : c’est lui qui ordonne temporellement les débats, qui alloue le temps et s’assure que le procès se déroule de manière satisfaisante. La présence d’une pendule dans une salle d’audience remonte à une époque où les horloges étaient rares et donc où la maîtrise du temps revenait à exercer un pouvoir considérable sur la vie collective en la rythmant (c’était la fonction des cloches au Moyen-Âge).

Dalloz actualité : Vous écrivez que les salles d’audience ont été unanimement appréciées pour la beauté et la sérénité qui se dégage de leur architecture. Pourtant, aucun emplacement pour la presse n’avait été prévu. Est-ce à dire que dans la justice du XXIe siècle, le chroniqueur judiciaire n’est plus un passeur entre la justice et le public2 ?

Antoine Garapon : Il me semble que le chroniqueur judiciaire est menacé d’un même processus de désymbolisation que l’institution dont il est un témoin privilégié. Comme la presse en général. Aux Etats-Unis et en Angleterre (le phénomène est moins fort chez nous), des jeunes filment les procès de manière clandestine avec leurs portables et mettent immédiatement sur les réseaux sociaux des images avec des commentaires le plus souvent peu amènes à l’égard des juges. On a vu apparaître le live-tweeting et le web-blogging, etc. Ce n’est pas à vous que je vais apprendre que les médias classiques – peut-être plus encore que la presse spécialisée – sont en concurrence avec les réseaux sociaux dans un marché de l’information totalement dérégulé. Il me semble donc important que la presse judiciaire – qui participe à la construction symbolique qu’est un procès – ait sa place dans la salle d’audience.

 

Propos recueillis par Pierre-Antoine Souchard

 

Publié le 29 juillet 2016

 

 

1 À lire aussi, Imaginer le palais de justice du XXIe siècle, par Antoine Garapon, Notes de l’IHEJ, mai 2013.
2 L’auteur de cette interview est président de l’Association de la presse judiciaire (APJ). Cette dernière a obtenu que des places soient réservées à la presse dans certaines salles d’audience.

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Antoine Garapon

Antoine Garapon est magistrat et secrétaire général de l'institut des hautes études sur la justice. Il est l'auteur, avec Valérie Hayaert, de l'ouvrage Allégories de Justice. Le décor de la Grande Chambre du Parlement de Flandre, préface de Robert Badinter, Paillart, Abbeville, 2014.