Accueil
Le quotidien du droit en ligne
Envoyer à un ami-A+A
Interview

« Ne sacrifiez pas une génération de jeunes et talentueux juristes ! »

Un arrêté du 25 septembre, mis en ligne sur le site du ministère de l’enseignement supérieur fixe à six, seulement, le nombre de postes ouverts au concours d’agrégation de droit public 2019-2020. La présidente du jury de ce concours lance un appel au gouvernement et aux universités pour que ce nombre puisse être significativement augmenté.

le 30 septembre 2019

La rédaction : Quelle a été votre première réaction, en tant que présidente du jury, en apprenant que vous deviez sélectionner un si faible nombre d’agrégés ?

Martine Lombard : L’incrédulité d’abord : six postes seulement, pour un concours qui n’a lieu que tous les deux ans ! Même si quelques rares collègues m’avaient parfois dit, avec beaucoup d’amitié mais chagrin, que j’aurais peut-être le « privilège » - un mot dont j’entendais quasiment les guillemets qui l’entouraient dans leur esprit - de vivre le dernier concours d’agrégation de droit public…. D’une trentaine de postes encore tout récemment, ce nombre était passé en effet à 15 dans l’arrêté précédant les épreuves du dernier concours de droit public et même à 12 pour le dernier concours de droit privé, mais pour remonter autour de 25 pendant le déroulement du concours dans les deux cas.

C’est une façon de procéder que je trouve d’ailleurs embarrassante en soi, non seulement vis-à-vis des principes qui régissent usuellement les concours (mais un assouplissement leur a été apporté il y a une vingtaine d’années), mais aussi pour gérer le concours tout au long de son déroulement. Mais mieux vaut ce pis-aller que d’en rester à des nombres aussi faibles. Cependant, cette fois, le chiffre est tellement catastrophiquement bas que, malgré toutes les bonnes paroles que le ministère me prodigue, il ne pourra pas monter autant que précédemment.

Cette première réaction est avant tout une indignation face au sort inqualifiable fait aux candidats, qui sont 146 à ce jour, quasiment à la veille du début des épreuves. Je m’étais efforcée de les rassurer en juin au vu de ce qui s’était passé précédemment. Mais cette fois, s’il n’y était pas remédié vite, ce serait une génération sacrifiée malgré tous les talents qui s’y trouvent. Ce serait une trahison à l’égard de candidats qui se préparent depuis dix ans à ce concours, ont accompli des travaux considérables et devant lesquels la porte se fermerait quasiment juste au moment où ils sont prêts à la franchir. C’est aussi une raison pour regarder enfin les causes de cet effondrement bien en face pour y remédier.

La rédaction : Quelles conséquences ce choix du gouvernement peut-il avoir à long terme pour l’avenir du concours ?

Martine Lombard : Ce que je voudrais d’abord dire, même si cela ne va certainement pas plaire à tout le monde, est que n’y voir qu’un choix du gouvernement est se leurrer pour une part, comme si la faute n’en pesait que sur lui, alors que les responsabilités sont largement collectives. Ce sont en effet les universités qui, à ce jour, ne font pas remonter suffisamment de postes à ouvrir au concours. Elles restent dans l’expectative, sans vouloir annoncer de poste, à la fois pour des raisons de contrainte budgétaire, au moins à cette époque de l’année (et cela, c’est bien une responsabilité qui échoit en dernier ressort au politique que de doter les universités de moyens suffisants, en particulier en droit où le taux d’encadrement par étudiants est très faible par rapport aux autres disciplines), mais aussi pour réserver des postes à la procédure de l’article 46 du décret du 6 juin 1984, permettant des recrutements locaux.

Cela fait des années que la pérennité du concours national tient à la règle du contingentement qui oblige les universités à mettre autant de postes au concours d’agrégation qu’il y a de recrutements locaux. Mais cette règle a été abandonnée en économie, elle fait l’objet d’expérimentations de nature à potentiellement la supprimer également en sciences de gestion et le mouvement tend à s’étendre à la science politique, nourrissant une rumeur très forte selon laquelle le dernier domino qui pourrait bientôt tomber serait le droit. Pour en finir avec cette rumeur, il faudrait que le ministère dise clairement qu’il ne mettra pas fin à cette règle du contingentement en droit. Et cela suppose que les universitaires des disciplines juridiques réaffirment eux-mêmes bien nettement toute l’importance qu’ils attachent à ce concours national pour attirer les meilleurs juristes au sein de l’Université, assurer la qualité des recrutements, l’égalité des candidats quelle que soit leur origine géographique, etc. Il serait important à cet égard que les grandes universités de province mais aussi les universités parisiennes marquent leur confiance dans les atouts de ce concours en y offrant des postes.

La rédaction : Face à cette situation, avez-vous envisagé de démissionner de la présidence du jury ?

Martine Lombard : Comment ne pas y penser en effet de la part de la présidente du jury, à titre de protestation ? En acceptant cette responsabilité, j’étais évidemment loin de concevoir que le nombre de postes pourrait être aussi réduit, au moins dans un premier temps, et c’est donc de bonne foi que j’avais rassuré les candidats. Ensuite, une fois les 146 rapports à faire sur les travaux des candidats répartis entre les membres du jury puis établis par chacun, la démission ne serait-ce que d’un seul membre du jury avant ou pendant la première épreuve d’auditions sur travaux provoquerait la paralysie totale du concours. Certains pourraient penser : et alors, c’est bien ce qu’il faudrait faire ! Je crois que ce serait dangereusement naïf, car beaucoup, dans d’autres disciplines à tout le moins, ne souhaitent que la suppression du concours d’agrégation de l’enseignement supérieur. Ils pourraient trouver fort arrangeant que le jury porte lui-même la responsabilité de sa disparition.

Pour le moment, les candidats et le jury doivent donc rester concentrés sur l’épreuve d’audition sur travaux, dans le respect du calendrier connu depuis de longs mois et au regard duquel, chacun, les candidats en premier lieu, a aménagé son agenda de travail, en particulier ses charges d’enseignement. En revanche, cette épreuve spécifique terminée, il faudra tirer à nouveau fortement le signal d’alarme si les perspectives ne se sont pas encore substantiellement améliorées à ce stade. Plutôt en confortant l’édifice, quitte à se donner du temps à ce moment-là pour permettre aux universités de débloquer enfin des postes, qu’en l’ébranlant davantage encore. Cela suppose un fort soutien de toute la communauté des juristes universitaires. Je veux avoir confiance dans le fait qu’elle fera ce qui lui revient en ouvrant des postes au concours. Un vrai débat devra sans doute s’ouvrir par ailleurs tôt ou tard, en droit public comme en droit privé, sur la place et certaines modalités du concours mais, en attendant, ne sacrifiez pas une génération de jeunes et talentueux juristes !

Propos recueillis par Marie-Christine de Montecler
 

Commentaires

Si le Ministère (comme d'autres avant lui) veut mettre fin aux concours d'agrégation du supérieur qu'il envisage de le faire ouvertement sans recourir à ce type de moyens détourné.
Qu'il s'interroge alors sur une autonomie en trompe-l'oeil des universités qui ne permet pas de garantir la recherche de qualité au cas où la procédure de recrutement des EC serait totalement localisée.
En un mot : dire ce l'on fait et faire ce que l'on dit vouloir faire.

Je partage l’inquiétude du Pr Lombard. Nos docteurs font face à avenir doublement bouché, puisque non seulement l'agrégation semble en voie de disparition, mais de surcroît l’accès à la maîtrise de conférences a rarement été aussi difficile en raison du faible nombre de postes. A ceci ajoutons que le contingentement fait que la conséquence mécanique de la baisse du nombre de postes mis à l’agregation est la baisse du nombre de postes pourvus par les autres voies d’accès au corps des professeurs. Tout le monde est perdant.

Je salue donc l’indignation exprimée si fermement par le Pr Lombard; et je ne doute pas que être indignation la conduira à écrire au Président de sa propre Université pour lui demander de mettre un poste au concours d’agregation.

Je comprends l'embarras de Mme LOMBARD car sa position est délicate entre décider de tout envoyer paître ou maintenir vaille que vaille la "flamme" agrégative.
Redisons que l'agrégation des facultés de droit, en dépit de toutes les critiques qu'on peut lui faire (comme à tout autre mode de sélection d'ailleurs) est un excellent moyen de recrutement des professeurs d'université.
Déjà, au dernier concours, où cela partait mal en termes de postes, il avait été demandé à un certain nombre de collègues de convaincre ceux des chefs d’établissement qui le pouvaient de « mettre la main au portefeuille » des postes en leur possession.
Ceci dit, au concours auquel a participé le signataire de ces lignes, il n’y avait que douze postes, et il s’était écoulé trois ans entre les deux concours de droit public...
Désormais, le problème est récurrent d'où sa gravité considérable.
Il y aurait matière à ce que le jury actuel décide la suspension de ses travaux tant qu’un nombre raisonnable minimum de postes (disons autour de 20) ne serait pas atteint. Mais est-ce le rôle d'un jury de descendre ainsi dans l'arène ?
Comme le rappelle, Mme LOMBARD, il y a beaucoup d'hostilité, dans divers corps de l'Etat et notamment chez les universitaires, envers le concours d’agrégation de droit.
Enfonçons le clou : son caractère démocratique atteint de plein fouet les pouvoirs monarchiques de certains potentats universitaires et le souci d'opacité entourant nombre de recrutements parallèles ou complémentaires se concilie mal avec les vertus du concours d'agrégation.
Il serait bien que les différentes parties prenantes s'assoient autour de la table, avec le ministère mais aussi les services du premier ministre, pour que soit arrêtée une politique claire, pérenne et juste concernant le devenir de l'agrégation de droit qui a donné tant d'excellents éléments aux universités, à l'Etat et, en définitive, à la société.

Les propos de Martine Lombard sont argumentés et soulignent la résistance de certaines universités, et surtout de leurs présidents, à accepter que de jeunes professeurs d'université non choisis par eux viennent apporter un sang neuf aux Facultés de droit.
Nous manquons d'éléments objectifs sur la situation de sous-encadrement des Facultés de droit, situation ancienne et continue. Il faudrait avoir une idée claire du nombre de professeurs, des taux d'encadrement en droit dans les différentes universités, des postes vacants (si cette notion a encore un sens dans une masse salariale globalisée par université...).
La critique porte souvent sur les universités parisiennes qui fournissent des contingents significatifs d'agrégés sans mettre de postes au concours d'agrégation.
Je signale que le Département de droit public et de science politique de l'Université Panthéon-Assas Paris II vient de voter la mise au concours d'agrégation de droit public d'un poste de professeur.

Réagissez à cet article

Le contenu de ce champ sera maintenu privé et ne sera pas affiché publiquement.
Martine Lombard

Martine Lombard, professeur des universités.