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Interview

Violences conjugales : « La prise en charge des auteurs des violences conjugales fait partie de la solution »

L’émission Infrarouge sur France 2 a rediffusé le 1er octobre dernier le documentaire « La maison des hommes violents » de Marie-Christine Gambart. La réalisatrice a passé plusieurs semaines dans une structure d’accueil pour auteurs de violences conjugales. Il est disponible en replay jusqu’à fin octobre. 

le 22 octobre 2019

La rédaction : Pourquoi avoir choisi de vous placer du côté des auteurs de violences ?

Marie-Christine Gambart : Le choix de ce sujet est arrivé un peu par hasard. J’écoute beaucoup France Culture et notamment une case documentaire qui n’existe plus aujourd’hui. L’émission s’appelait « sur les docs ». Elle avait enregistré une émission au « home des Rosati » à sa création en 2008. C’était, à l’époque, une maison où les auteurs de violence étaient accueillis pour réfléchir à leur situation. Pour la première fois, j’écoutais la parole d’hommes violents, et ça m’a intéressé. À juste titre, semble-t-il, car aucun documentaire n’avait été réalisé pour la télévision.

La rédaction : Comment s’est déroulée la prise de contact avec la structure ? 

Marie-Christine Gambart : J’ai eu un premier rendez-vous avec l’équipe éducative au « home des Rosati » presque un an avant le début du tournage. Ce n’était pas exactement la même que celle que j’ai filmée. Je leur ai exposé ce que je voulais faire. À savoir à la fois donner à entendre la parole de ces hommes, que l’on n’entend jamais et qui pourtant est précieuse dans le débat actuel, et surtout mettre en avant cette structure unique en France.

En ayant fait un peu de recherches, je me suis rendu compte que des lieux d’hommes violents sont très répandus dans les pays du Nord ou au Canada. En revanche, c’est la seule structure créée dans l’Hexagone depuis 2008 à l’initiative du procureur Luc Frémiot qui s’est fait connaître pour avoir requis l’acquittement d’Alexandra Lange. Quelqu’un de très au fait des violences conjugales. Et qui travaillait dans une région touchée par ce phénomène.

La structure m’a ouvert grand leur porte, ravie de faire la lumière sur leur travail au quotidien. Parce que franchement, le moins que l’on puisse dire, c’est que ce n’est pas facile. Ils ont peu de moyens. Deux postes d’éducateurs. Du coup, pas plus de dix hommes au même moment… Bref, c’est compliqué. 

La rédaction : Vous avez trouvé un diffuseur facilement ?

Marie-Christine Gambart : J’ai d’abord essayé de mettre sur papier le projet de documentaire, du moins tel que je l’imaginais. Et j’ai rencontré les chaînes de télé, etc. Jusqu’à ce que France 2, en la personne de Catherine Alvaresse et Anne Roucan retienne mon projet. Je les salue vraiment car sans elles, le film ne se serait pas fait. Catherine Alvaresse a tout de suite été emballée. Plein de films ont été faits sur les victimes et c’est tant mieux. Mais c’est vrai que du côté des auteurs, c’était une première. 

La rédaction : Comment les auteurs se retrouvent placés dans le centre ? 

Marie-Christine Gambart : Les hommes font l’objet de poursuites par le parquet pour violences conjugales. Ils sortent de 48 heures de garde à vue. Le substitut du procureur prend une mesure d’éloignement du domicile conjugal. C’est la base pour tout auteur de violences en cas de plainte. Et dans ce même temps, ce magistrat leur propose un placement dans le centre au lieu de la prison. Ils ont le choix. 

Souvent, ils arrivent dans le centre, sans même être douchés, ils ne comprennent pas ce qui leur arrive. On leur dit : « vous y passerez le temps qu’il faut avant votre procès ». Du coup, dans leur tête, ce sont souvent eux les victimes. C’est de la faute de leur femme, etc. Parfois, au fil du temps, la prise de conscience fait son chemin, et pour d’autres, ce travail ne se fera jamais. L’auteur peut rester dans le déni jusqu’à son procès.

La rédaction : On voit un exemple comme ça dans le documentaire. L’homme en question, Kevin, va jusqu’à « oublier » le rendez-vous avec le psychologue… Quand on le rappelle à l’ordre, il s’énerve… Il reste dans le déni…

Marie-Christine Gambart : C’est frappant effectivement. Kevin ne va jamais comprendre les motifs de son placement. À tel point qu’on le voit refuser tout ce que peut proposer le centre.

La rédaction : Ça marche comment un groupe de paroles comme celui du documentaire ?

Marie-Christine Gambart : Le but des groupes de parole, comme on le voit dans le documentaire, c’est de les faire revenir sur leur histoire. Ils y vont progressivement. Dans le film, j’ai mis trois ou quatre extraits. Mais en réalité, il y a douze groupes de parole, à raison de trois réunions par semaine sur quatre semaines. Là-dessus, le suivi se fait sur un mois, mais ils peuvent demander à rester plus longtemps. 

La rédaction : Dans une des dernières images du documentaire, on leur montre des photographies de victimes. Tous se renvoient la balle et estime que l’acte qu’on leur reproche est « moins grave » … 

Marie-Christine Gambart : Les auteurs minimisent toujours ce qu’ils ont fait. C’est moins grave que le voisin. Et du coup, c’est vrai que l’équipe éducative y va doucement. Dès les premières séances, on les fait revenir sur les faits. Ils vont raconter de leur point de vue ce qui s’est passé ce soir-là. Après, l’équipe tente un retour en arrière. « Comment avez-vous rencontré cette violence ? », etc. Pour aller doucement vers les conséquences de la violence sur les autres et à l’avant dernière, on les confronte à la réalité physique avec les photos. Petit à petit, les choses cheminent…

La rédaction : À la fin, vous dites qu’après le passage dans ce centre, la récidive chute à 5 %, alors qu’elle est dix voire onze fois plus importante en moyenne sans cette prise en charge… On tourne en rond en France non ?

Marie-Christine Gambart : Ces chiffres veulent dire quelque chose. La récidive est plus importante sans prise en charge. Ces trois dernières années, 135 hommes ont été accueillis. Dix-sept d’entre eux ont récidivé. C’est bien le signe que ça marche. Je ne sais si on peut aller jusqu’à dire qu’il y aurait cinq fois moins de femmes tuées sous les coups mais quand même… Cela donne à réfléchir sur l’efficacité de notre dispositif en France. 

La rédaction : Comment vous expliquez que cette structure n’ait pas servi de modèle depuis sa création en 2008 ?

Marie-Christine Gambart : L’État peut raconter ce qu’il veut mais il ne met pas suffisamment d’argent sur la table pour lutter contre les violences conjugales. Les femmes ont mis des années pour créer des lieux d’accueil, etc. Elles ne veulent pas partager ce peu de subventions qu’elles ont arrachées aux pouvoirs publics avec ce type de structure, et c’est bien normal. 

La rédaction : Vous pensez que l’arsenal législatif annoncé par Marlène Schiappa est à la mesure de la problématique ?

Marie-Christine Gambart : Tant mieux si cela devient une préoccupation. Depuis la rediffusion du documentaire, Marlène Schiappa s’est déplacée au Rosati. C’était le 8 octobre dernier. Elle a même rencontré des hommes, discuté avec. Les lignes semblent bouger. Il reste à sortir et à engager les fonds nécessaires. L’avenir le dira. Car il faut bien se dire que la prise en charge des auteurs des violences conjugales fait partie de la solution.

 

 

Propos recueillis par Thomas Coustet

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Marie-Christine Gambart

Marie-Christine Gambart est réalisatrice de documentaires depuis 1992.