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Le droit en débats

Aux élèves avocats et à nos futurs collaborateurs : le droit ne suffit pas !

Par Jérôme Albertin le 27 Avril 2021

Le développement du numérique et de l’intelligence artificielle a donné lieu, sinon à une véritable révolution, du moins à une réelle transformation de notre métier. Automatisation, robotisation, les recherches et l’organisation des données sont optimisées, accélérées. Comme d’autres professionnels, l’avocat se retrouve « augmenté », désormais assisté de l’intelligence artificielle.

On peut se féliciter de ces évolutions qui nous permettent de retrouver du temps pour nous concentrer sur ce qui a toujours été important mais est aujourd’hui devenu primordial : le fond, l’analyse, le conseil ; en bref sur ce qui fait la valeur ajoutée de notre intervention. Cette avancée technologique majeure doit aussi nous permettre de mieux considérer le rôle de l’intelligence émotionnelle – grande oubliée de nos cursus –, comme l’autre plateau de la balance, pour trouver le bon équilibre entre la mise en œuvre du droit et l’accompagnement de nos clients. C’est pour nous, praticiens, un exercice à approfondir régulièrement. C’est pour la jeune génération un impératif à travailler.

Comme vous, nous nous sommes formés au droit et à ses techniques pendant des années. Comme vous, nous sommes sortis de nos cursus armés de connaissances académiques, de savoir-faire techniques, de compétences juridiques. Comme vous, nous manions la rigueur, maîtrisons les règles et les procédures. Mais quelques années de pratique et l’expérience quotidienne nous ont enseigné l’humilité et la nécessité de développer d’autres compétences et qualités.

Au-delà des codes et des procédures, chaque jour, nous avançons sur des terrains moins balisés, qui nécessitent des approches moins rationnelles, où la compréhension de l’autre et de l’environnement devient centrale. La rigueur de la pratique juridique doit alors composer avec une compréhension fine des dimensions humaines ou émotionnelles qui sous-tendent toutes relations professionnelles, et ce d’autant plus que le sujet est sensible, critique ou stratégique.

Travailler sur une acquisition, une cession, une restructuration ou une procédure pénale, tous ces moments sont faits de tensions et d’émotions chez nos clients, chez nos confrères, et au sein de nos équipes. Savoir appréhender les profils psychologiques, comprendre ce qui n’est pas verbalisé, avoir l’intelligence des situations et des relations, constitue une ardente obligation qui participe largement à la réussite de nos missions ; c’est presque la garantie de leur bon déroulement et inversement de leur échec.

Nous ne sommes plus uniquement des praticiens qui appliquons strictement la règle de droit ; nous sommes des deal makers, des facilitateurs d’opérations complexes. L’empathie, l’art de la négociation, les règles de la diplomatie ou de la gestion de projet, tout cela, le droit ne nous l’apprend pas. Tout cela joue pourtant un rôle clé. Et en réalité constitue une part majeure de l’intérêt de notre profession.

La part d’humanité qui se cache derrière les enjeux entrepreneuriaux de nos clients, l’acceptabilité des complexités administratives et juridiques, la compréhension fine des individualités, nous devons non seulement les assimiler mais nous devons mieux les assumer, et les imposer comme des dimensions centrales du plein exercice et des bonnes pratiques de notre métier.

La maîtrise du droit est notre bagage de base, notre langage commun. Mais la différence se situe désormais ailleurs. Dans ce que nos cursus n’ont malheureusement pas suffisamment intégré comme des aptitudes essentielles à la vie des affaires : l’empathie, l’écoute, la pédagogie, la communication, la conviction, la créativité même ! Parce que nos interventions sont stratégiques, parce qu’elles touchent des domaines sensibles, parce qu’un projet peut aboutir ou au contraire échouer ou se complexifier par le manque d’analyse émotionnelle de la situation, toutes ces compétences liées au savoir-être que les Anglo-Saxons désignent sous l’appellation soft skills sont à développer. Ce sont les seuls moyens qui permettent d’avancer avec agilité et succès.

Si l’avocat se veut réellement « augmenté », alors s’adjoindre le service de robots ou de logiciels chaque jour plus performants ne suffira pas. Et, à mesure que la technique et la technologie prennent le pas, la différence se fera d’autant plus sur les capacités et compétences relationnelles et émotionnelles. Être avocat, c’est surtout et d’abord avoir envie d’accompagner des hommes et des femmes dans des moments de vie, professionnels et personnels, sensibles et stratégiques.

La question qui reste entière une fois que nous avons rappelé ce principe est la suivante : vaut-il mieux avoir The Getting to Yes (R. Fischer and W. Ury, Getting to Yes : Negotiating Agreement without giving in), ou L’Art de la Guerre de Sun Tzu comme livre de chevet lorsqu’on est avocat d’affaires ? Je penche résolument pour la première option, mais laisse à chaque lecteur la liberté de choisir la méthode qui lui conviendra le mieux.

Commentaires

Bravo pour ces propos qui demeurent tabous chez certains, et pas uniquement dans les Cabinets d'Affaires.
Je pense utile de compléter votre position de l'importance pour l'avocat de devenir un manager. Dans les années à venir (dés à présent en fait), les collaborateurs performants, qu'ils soient libéraux ou salariés) choisiront de collaborer dans des Cabinets épanouissants et qui se comportent en partenaire.
Un vrai challenge, mais aussi une belle opportunité de se démarquer dans ses recrutements.

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