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Le droit en débats

Ciné à la barre : Un pays qui se tient sage, documentaire de David Dufresne, 2020

Par Marie-Odile Diemer le 13 Novembre 2020

La police au cinéma est un sujet d’étude inépuisable puisque le monde criminel fascine particulièrement les spectateurs. Tous les genres (comédies, thrillers, enquêtes…) mais aussi tous les angles ont certainement été exploités, que ce soit grâce à des effets marquants de mise en scène concernant des courses-poursuites ou de l’immersion plus clinique du spectateur dans un commissariat ou d’une brigade spécifique. L’inséparable duo de « flics » ou l’incarnation de l’inspecteur solitaire, ont d’ailleurs formé certains grands chefs-d’œuvre des années 70.

Cette année 2020, la police dans le cinéma français a déjà été mise en lumière par le biais de la récompense aux Césars du film Les misérables (Ladj Ly, 2019) ou encore par la sortie du film Police (A. Fontaine, France, 2020) en septembre dernier.

Ces films soulignent l’angle d’approche désormais plus critique dont fait l’objet la police. En écho direct avec l’actualité foisonnante sur les violences policières, le documentaire de D. Dufresne ne trahira pas cette perspective d’analyse, à savoir comprendre comment sont perçues les forces de l’ordre chez les manifestants tout en combinant le propos avec ce qu’est – ou ce que devrait être – la politique de l’ordre.  

 

La trop célèbre phrase de M. Weber « L’État détient le monopole de l’usage légitime de la violence » lue par l’écrivain A. Damasio au début du documentaire se rappelle d’ailleurs à nous quotidiennement lorsque sont évoquées les actions des forces de l’ordre dans l’actualité. Pourtant apprise et acquise par tous, cette affirmation du sociologue n’empêche pas d’agrandir la fracture entre les citoyens et la police. Que ce soit en résonnance de faits commis outre-Atlantique avec l’assassinat de George Floyd, des discriminations supposées ou avérées lors des contrôles d’identité en France ou encore de l’utilisation désormais classique des LBD (lanceurs de balles de défense) lors des manifestations, le spectre des violences policières hante et infuse particulièrement l’actualité depuis plusieurs mois.

La visibilité et la diffusion massive de ces violences grâce aux nouvelles technologies leur permettent de prendre une dimension différente. L’origine étymologique de la police, à savoir simplement administrer une ville, est ainsi transformée. Devenue au fil des siècles un corps de fonctionnaires qui a pour fonction de maintenir l’ordre et de prévenir les troubles à l’ordre public, les actions de la police sont désormais relatées dans l’actualité médiatique ou dans l’actualité juridique (avis du Défenseur des droits du 12 mai 2020, rapports d’Amnesty international) sous l’angle quasi exclusif des dérives et des brutalités.

À cet égard, le documentaire de D. Dufresne permet de faire le point sur l’ensemble de ces violences commises ces dernières années. Son documentaire constitue d’ailleurs une sorte d’aboutissement de son travail personnel puisqu’il avait publié un roman sur le sujet intitulé Dernière sommation chez Grasset en 2019, et il avait également entrepris un travail de recensement depuis fin 2018 des violences et des blessures infligées sur les manifestants.

Le documentaire cherche à démontrer que la logique de la répression et de l’affrontement dans laquelle baigneraient les forces de l’ordre, et qui s’est particulièrement mesurée en France pendant les manifestations sociales des gilets jaunes, est permanente et se doit d’être dénoncée.

Le procédé du documentaire est en effet simple : alterner les images prises en caméra embarquée ou à l’aide de smartphones pendant des contrôles et des manifestations, avec les témoignages des personnes présentes ou victimes de violence.

Ce parti pris nous enferme nécessairement dans un point de vue subjectif : par le choix des images ou par l’omission d’autres, le réalisateur peut venir totalement conforter le spectateur dans ses a priori d’ores et déjà négatifs. Il peut également dans cette perspective susciter l’agacement de ceux qui sont rattachés et attachés à la politique du maintien de l’ordre et par principe rétifs à cette présentation du fonctionnement de la police.

Quel serait alors l’intérêt de scinder les spectateurs en deux camps clairement opposés, à l’image de ce qui nous est présenté : les policiers d’un côté et les citoyens de l’autre ?

L’une des intervenantes du documentaire nous précise justement que « la démocratie ce n’est pas le consensus, c’est le dissensus » mais doit-il être aussi marqué et schématisé ?

D’ailleurs, l’affiche du documentaire elle-même, pourrait sembler montrer le mécanisme d’emprisonnement dans lequel ce dernier s’est tourné. L’image d’une manifestation prise à travers un smartphone n’est-elle pas l’aveu d’un enlisement inéluctable et de l’enfermement d’une pensée déjà formée ? Le cadre, l’image, le montage sont en effet déjà des choix orientés. Ainsi déroulé, le contenu du documentaire serait alors nécessairement balisé et n’apporterait rien de plus que les images que nous offrent chaînes d’informations en boucle ou réseaux sociaux, et ce, sans aucune perspective d’analyse quelconque.

Pourtant, et c’est bien là la force de ce documentaire, D. Dufresne dépasse ce cercle vicieux dans lequel il aurait pu rester cloîtré en offrant un contre-champ pertinent à ces images. Il les double ainsi d’une approche juridique, sociologique voire même philosophique sur le sujet. Il sort ainsi du cadre dans lequel il aurait pu nous condamner. D’autres intervenants que les témoins directs des violences, tels que des écrivains, des juristes, des sociologues ou encore des historiennes, contribuent ainsi à nourrir un vrai débat sur le rôle de l’État, sur la politique du maintien de l’ordre, sur ce qu’est une démocratie, ou encore sur la signification de la liberté de manifestation aujourd’hui. En clair, comment réinterroger la doctrine du maintien de l’ordre au regard de ces dérives constatées ?

Les violences policières deviennent alors non plus uniquement la substance du documentaire mais le point de départ d’une réflexion passionnante qui réinterroge avec recul et intelligence les concepts de violence, d’autorité, et les modalités de répression. Le documentaire se transforme ainsi en un micro-cours de philosophie et de sciences politiques qui donne l’envie de relire les plus grands auteurs en la matière et de s’interroger.

L’angle mort de l’analyse résulte de la précision même du réalisateur à la fin du documentaire, à savoir l’absence d’interventions de représentants de l’ordre ou de responsables politiques qui ont décliné les invitations. Il aurait été également intéressant d’analyser plus en profondeur l’histoire des manifestations ou de la culture de la rébellion qui infuse notre société. Les manifestations se transforment et leur composition également puisque tous les milieux de la société et tous les corps de métiers sont désormais concernés.

En définitive, que l’on considère ce documentaire comme un simple procès à charge, ou que l’on soit d’ores et déjà acquis à sa cause, on ne pourra que le considérer comme un nouveau support pertinent de réflexion, puisque réinterroger le fonctionnement d’une démocratie n’est jamais vain. Un pays qui se tient sage, c’est donc sans doute aussi un pays qui cherche à débattre. 

Commentaires

Bonjour Madame Diemer,

J'étais une de vos étudiantes (T.D. Droit administratif en A.E.S. à Périgueux il y a bientôt 5 ans). Je suis contente de vous lire.

Très bonne continuation à vous!

Cordialement,
Mme Jeanson Lupe'-Eva

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