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Le droit en débats

Le cinéma à la barre : La Dernière Marche (1996), de Tim Robbins

Privés des salles de cinéma pendant plusieurs semaines, l’occasion se profile de nous replonger dans les classiques du 7e art.

Par Marie-Odile Diemer le 04 Mai 2020

Dans cette perspective, le film La Dernière Marche (dont le titre original est Dead Man Walking [d’après la chanson éponyme de Bruce Springsteen]) s’inscrit comme l’un des films qui ne peuvent assurément pas manquer à la culture cinématographique d’un juriste pour son thème, pourtant rabâché au cinéma, qu’est la peine de mort aux États-Unis.

Ce sont effectivement les années 1990 qui se présentent comme les années les plus prolixes dans l’apport de « films-plaidoiries » dénonçant activement le système pénal américain. Ce système fait en effet figure de repère pour le moment inusable du cinéma judiciaire. Si le film La ligne verte (F. Darabont, États-Unis, 1999) demeure la référence incontestable en la matière, ce chef-d’œuvre ne doit cependant pas éclipser l’importance du film de Tim Robbins qui mérite au moins la même notoriété.

Qu’apporte alors la vision de La Dernière Marche ?

Depuis M le Maudit (Fritz Lang, Allemagne, 1931) en passant par Nous sommes tous des assassins (A. Cayatte, France, 1956) jusqu’à l’adaptation du livre de Harper Lee Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur par le film Du silence et des ombres (R. Mulligan, États-Unis, 1963), les films sur la peine de mort n’ont cessé de se succéder dans tous les pays : Sacco et Venzetti (G. Montaldo France, Italie, 1971), Deux hommes dans la ville (J. Giovanni, France, 1973), Le droit de tuer ? (J. Schumacher, États-Unis, 1996), La vie de David Gale (A. Parker, États-Unis, 2003) ou très récemment La voie de la justice (D.D. Cretton, États-Unis, 2019), sans sembler véritablement se renouveler. Même si ces films cherchent à modifier l’angle d’approche ou à restituer une histoire vraie, la conviction reste la même : le système est montré comme aberrant. Cette quête de l’abolition apparemment vaine de la part de la fiction est d’ailleurs souvent fabriquée sur le même squelette narratif.

En effet, dans la majorité de ces films, ce sera le tribunal qui deviendra le lieu idoine de la démonstration, et l’avocat de la défense le héraut des prémisses d’une abolition. La Dernière Marche prend pourtant un pari : celui de renouveler l’éternel casting prédéterminé qu’impose ce genre de films. La confrontation avec le condamné ne se fera pas avec un avocat, un journaliste, un enquêteur ou un codétenu, mais avec une religieuse. Le film comprend d’ailleurs très peu de scènes de prétoire et se concentre particulièrement sur les rencontres entre Matthew Poncelet et Sœur Helen Prejean.

Interprété par Sean Penn, Matthew est donc condamné à mort pour l’assassinat et le viol de deux adolescents. Incarcéré depuis plusieurs années, il est destiné à la peine capitale par injection. Il envoie alors une lettre à une religieuse, incarnée par Susan Sarandon afin de l’aider à effectuer les dernières démarches judiciaires possibles pour tenter de réduire sa peine. Car, en dépit de la gravité des accusations portées contre lui, Matthew clame son innocence. Le doute est permis puisqu’il apprend à Helen qu’ils étaient deux à être accusés. Son acolyte – puisqu’on ne sait lequel est le complice de l’autre – n’a pourtant pas été condamné à la peine de mort mais à une peine de prison à perpétuité.

Helen Prejean, se retrouve ainsi projetée, tout comme le spectateur, dans ce milieu carcéral inconnu face à tous ces éléments qui distillent le doute (l’histoire est tirée d’un livre de Helen Prejean, qui a consacré une partie de sa vie à combattre la peine de mort).

Le tour de force du film est ainsi de faire du personnage de Helen celui qui permettra de poser notre regard quasi neutre sur chaque personnage et chaque situation. De plus, la situation de Helen permet de ne pas s’attarder sur sa vie personnelle. D’ailleurs, lors d’une scène du film, Matthew lui demande si elle ne regrette pas de ne pas être mariée et d’avoir une famille. Elle lui répondra dans un sourire que si, c’était le cas, elle ne serait pas là. Et, effectivement, c’est bien parce que Helen se consacre aux autres que le récit peut entièrement être tourné vers le condamné et son acte criminel. La dévotion de sa fonction, qui lui impose de s’abstenir de juger, fait que tout ce qui se déroule devant nos yeux est préservé de tout parti pris.

À cet exercice, le film ne cherche justement pas à ménager le public, en diffusant intégralement la scène du crime ou la scène d’exécution. Sœur Prejean et le spectateur se retrouvent ainsi pris en étau entre la douleur insoutenable des parents et la noirceur, voire le cynisme, que renferme la personnalité de Matthew en dépit de sa volonté de s’amender. Mais la situation n’est pas vue de manière simplement binaire puisque le désespoir et la douleur de la famille de Matthew sont également soulignés et les victimes apparaissent, tels des hologrammes, dans certaines scènes du film, rappelant qu’elles sont aussi les personnages de ce nouveau procès qui se déroule sous nos yeux. Cette multiplicité des points de vue fait du film une œuvre remarquable. Une réflexion troublante de ce qu’est la fonction de juger et donc de condamner s’en dégage nécessairement puisqu’on nous devenons tour à tour juré, procureur, victime ou avocat. La vision du film ne pourra qu’interroger le spectateur convaincu ou non de l’opportunité du maintien de la peine de mort.

Il est d’ailleurs plus aisé, en tant que spectateur français, de regarder avec distanciation et hauteur de vue le système pénal américain. Résonnent encore pour tous les célèbres mots de Robert Badinter, qui avaient conduit à son abolition au début des années 1980 dans notre pays.

Mais ce n’est pas l’éloquence de l’avocat qui est recherchée dans La Dernière Marche mais l’exceptionnel recul dont fait preuve de sœur Prejean dans sa quête de neutralité et d’impartialité. Cette simple distanciation devient le socle subtil de l’argumentaire contre la peine capitale. Cela n’empêche pas au film de soulever une myriade d’autres questions : quelle sanction est vraiment adéquate envers un assassinat et un viol ? Comment concilier jugement moral et raisonnement juridique, conviction profonde et système juste ? Le pardon est-il finalement la solution pour une rédemption, d’un côté, et un apaisement, de l’autre ?

L’un des grands sujets du film est de s’interroger finalement au-delà de la logique juridique traditionnelle.

Le film souligne ainsi la complexité de la fonction de juger en ne répondant pas à ces multiples questions mais se contente de montrer les faits et l’intégralité des points de vue et nous invitant à dépasser tous nos préjugés. En définitive, le film nous rappelle que le sentiment de justice semble universel, mais la manière dont elle rendue ne l’est assurément pas.

En cela, La Dernière Marche est résolument un film dont la notoriété doit être impérativement réactivée.

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