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Le droit en débats

Libre cours : Avocate sur canapé

Par Anne-Sophie Laguens le 07 Avril 2020

Deux semaines et demie, ou peut-être trois, depuis que j’ai rapporté ce sac rempli de dossiers et de manuels achetés pour me mettre à jour (il y a si longtemps qu’ils doivent être devenus obsolètes, énième réforme de la justice oblige).

Il devient difficile de se repérer dans ce qui devient une année judiciaire de la marmotte, de grève en confinement, une faille spatio-temporelle dans les calendriers judiciaires.

Certains d’entre nous n’ont pas plaidé depuis fin décembre, d’autres sont passés de la rue au canapé sans transition, la robe noire déposée au placard pour un temps indéfini.

L’appartement est réinvesti en espaces de travail, du home staging à en faire pâlir un coach ès lifestyle sur M6.

Le lit pour le matin, la salle à manger pour l’après-midi, le salon pour le soir, ceci étant précisé que les deux derniers bureaux ne sont qu’une seule et même pièce, de la table au canapé.

Les premiers jours me voient conférer de nouvelles fonctions : inspecteur sanitaire auprès de l’ARS, chargée du respect du confinement par les parents séparés. Les clients, puis les amis divorcés qui soudain s’interrogent : est-ce que je peux prendre mes enfants ce week-end ? Dois-je les remettre à leur père alors qu’il a invité la moitié du village à un apéro samedi dernier ? Quel est le temps d’incubation en Meurthe-et-Moselle et et faut-il prendre en compte le décalage horaire ?

Soudainement investie d’une autorité médicale apparemment incontestable, ayant pris l’avis de cet ex dont la mère travaille avec la femme d’un brancardier de l’hôpital de la Salpêtrière, je pose les questions de premiers secours comme le ferait un téléconseiller Orange qui aurait fusionné avec Michel Cymès :

  • Combien de personnes vivent à votre domicile ?
     
  • Est-ce qu’il y a une personne âgée chez vous ? Avez-vous des antécédents médicaux ?
     
  • Avez-vous prévu de continuer à travailler ? Si oui, êtes-vous en contact avec le public ?
     
  • Où c’est qu’on éternue ?
     
  • Avez-vous pris votre température de ce matin ? Oui, un doliprane et du repos, monsieur.
     
  • En termes de suivi scolaire, pouvez-vous me rappeler la réciproque du théorème de Thalès ? En quelle année ont été publiées les Confessions de Rousseau ? Dans quoi trempe-t-on la souris après l’avoir trempée dans l’huile ?

L’avocat devient trieur, opérateur de régulation médicale improvisé en direct de son salon, attribuant ici les droits de visite, là les interdictions de sortie de domicile.

Certains doivent se faire à l’idée qu’ils ne verront pas leurs enfants pendant deux mois, voire qu’ils n’en auront aucune nouvelle : centres de visites médiatisées fermés, parents et/ou avocats non conciliants, absence de moyens de contrainte et de possibilité de saisir le juge en urgence, sauf danger pour l’enfant ou le parent, et tant pis pour les droits parentaux élémentaires.

Pendant ce temps, la justice se réorganise dans l’urgence.

Elle suspend tout, sauf l’incarcération à durée indéfinie.

Les groupes WhatsApp tournent à plein régime, transmettant de groupe en groupe les mêmes GIF et bons mots des réseaux sociaux selon un circuit infernal qui voit passer cinq fois la vidéo détournée de la porte-parole avec son masque atteinte par un flashball, et douze fois ce mème mêlant blockbuster américain et papier toilette.

On se prépare à la procédure pénale modifiée.

L’officier de police judiciaire qui pose le téléphone sur le bureau pour préparer le FaceTime avec l’avocat du gardé à vue. Le téléphone qui tombe une fois. Deux. Il fallait déjà centrer la webcam pour les auditions enregistrées alors avec l’assistance par téléphone, ça devient du Michael Bay, gros moyens pour petit scénario, l’interpellé était sorti avec son attestation de sortie jogging alors qu’il ne faisait qu’aller au pain.

Puis l’organisation collective. Certains deviennent les rois du levain et de la miche de pain artisanale, d’autres recueillent les demandes des confrères à déposer au service d’accueil unique du justiciable (SAUJ), on se prépare à organiser des tours de garde.

La garde des Sceaux a voulu assouplir le code de procédure pénale. Par assouplissement, comprendre allongement indéfini de la détention provisoire et des instructions mais maintien de conditions de recevabilité strictes pour déposer des demandes de mise en liberté, dépôt au tribunal ou par courrier recommandé, histoire de pouvoir passer du temps dans un bureau de Poste, royaume des germes et des distances de sécurité non respectées.

C’est encore la clientèle pénale qui pâtit peut-être le plus de cette activité judiciaire bouleversée : les contrevenants au droit de sortir pendant le confinement viennent grossir les rangs des détenus, alors que les chiffres de contamination explosent dans les centres de détention.

Les parquetiers continuent à déférer en comparution immédiate, où les avocats de permanence ne sont pas, insuffisance du dispositif sanitaire oblige. Alors cette petite justice de la délinquance ordinaire et précaire se satisfait de tourner toute seule, sans banc de la défense, quand des convocations avec placement automatique sous contrôle judiciaire pourraient s’organiser aisément.

Mieux, ils prolongent les détentions automatiquement, sans observations écrites – pourtant prévues par les ordonnances d’exceptions – ni, faut-il le préciser, débat oral.

Travailler seule a ses avantages : je n’ai pas de collaborateur à appeler en pyjama pour faire un « point agenda » à 9 heures – de toute façon il n’y a plus d’agenda, l’agenda est devenu une notion floue et imperceptible – ou de stagiaire à payer en pommes de terre ou en sacs de farine.

L’avocat est plein de ressources et sait se réinventer.

Alors que certains craignent une sélection naturelle, conséquence directe de deux mois et demi de grève suivie de deux mois de confinement, Christiane Feral-Schuhl, devenue figure de proue de l’avocat qui manifeste, puis de l’avocat qui conclut en caleçon dans son salon, le rappelle : face à l’adversité, nous saurons nous renouveler, l’avocat n’a jamais pu compter que sur soi, alors nous renouvellerons, nous ferons autrement, nous reconstruirons la profession, nous téléconsulterons à domicile et plaiderons par RPVA.

Au regard de l’investissement actuel du personnel médical et des risques qu’il supporte, nos petites interrogations existentielles et professionnelles paraissent, il faut le dire, presque dérisoires.

Ce matin, je suis partie au tribunal, ça faisait presque tout drôle.

J’ai fait mes lignes, recopié ma petite attestation.

Le scooter est évidemment tombé en rade et la perspective de prendre le RER en cette période semble aussi aventureuse que de se frotter à un boulon de réacteur trois jours après l’explosion de Tchernobyl, on prendra le luxe d’un taxi.

La rue de Rivoli, déserte, place de l’Opéra, silencieuse, les Champs-Élysées, vides, le tribunal, abandonné.

On y entre par la petite porte sur le côté.

On prend l’ascenseur. Non, deux personnes dans deux mètres carrés, on prendra les escaliers, on poussera la porte du coude, on passera sa robe et on plaidera pour l’occasion dans une grande salle d’audience civile au lieu du traditionnel cabinet du juge. Demande de droit de visite médiatisée, mais les centres sont fermés, donc reformulation et demande de droit de visite en présence d’un tiers. Pas très covid-friendly mais bon, on s’adapte.

On dépose le dossier de plaidoirie à la fin de l’audience. Qu’on aurait peut-être dû désinfecter. Comme les conclusions qu’on a fait viser par le greffier.

Dans le doute, on va tous prendre une douche en rentrant, histoire d’éviter une infection par un « par ces motifs », et on n’oubliera pas d’en profiter pour acheter du pain et de quoi cuisiner italien, même si ce n’était pas sur l’attestation.

En sortant du confinement, on sera peut-être fauchés, mais on maitrisera la parmigiana, il n’y a pas de petite victoire.

Et à défaut de retrouver des clients, on rouvrira une buvette du palais pour les survivants, on recueillera les histoires du 36 comme Ginou le faisait dans Navarro en essuyant des verres Arcopal.

La boulangerie est fermée jusqu’à nouvel ordre, on se risque à aller en chercher une autre et à frôler le délit, la vie voyouse, l’iter criminis.

Au pire, on finira en garde à vue et on appellera Christian Saint-Palais pour contredanse à cause d’une baguette pas trop cuite, s’il vous plaît.

Commentaires

Excellent article qui fait du bien
Mise à distance réussie

Rendons à Cesar ce qui est à Cesar .
Rothchild Macronem fecit , sed Covid 19 Micronem deficit
En d autres termes " l'argent fait marcher les pendules, Covid les remet à l heure"

Excellent! Quelle plume! J’adore!!!

Bref le covid offre la liberté de sa journée aux avocats.

On les liraient comme on mangerait es baguettes de pain de ce genre de texte.

Je plains cependant les prévenus incarcérés.

Merci pour ce moment .

Superbement écrit ! Un grand plaisir de lecture au delà de la réflexion que porte votre texte !

Et la parmigiana ? Réussie ?

Mais comment connait-elle ma vie aussi parfaitement ? Jusqu'à la parmigiana confectionnée il y a 2 jours !!!!!
Merci pour ce petit moment grâce auquel je me suis sentie moins seule dans mon désarroi. Je viendrai peut être vous aider à tenir la buvette du Palais

Très beau texte Madame le Juge, vous avez gardé le sens de nos valeurs car vous décrochez votre téléphone pour parler au justiciable.Puisse les autres magistrats et surtout les greffiers au moins répondre aux mails des avocats, relais bien malheureux.

Du très grand art! J'A.D.O.R.E
J'ai eu, par moments, l'impression de lire ma vie de confinée!
Merci pour ce moment.

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