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Le droit en débats

Libre cours : Hurler, soupirer et commencer à préparer l’après

Jeter un œil au calendrier fixé sur la porte du réfrigérateur. Petit réflexe devenu inutile, les rendez-vous sont annulés, la garde alternée du préado bouleversée. Hâte de rayer, noter, griffonner à nouveau tous ces petits riens qui étaient ma vie de directrice des services de greffe.

Brancher le PC portable du travail, dont l’âge vénérable l’empêche d’avoir une quelconque autonomie de batterie.

Emplir sa vie des joies et des drames du télétravail, avec la contrainte de devoir faire classe à la turbulente descendance.

Hurler de colère (VPN, je t’ai maudit sur les cinq prochaines versions, sache-le).

Hurler de frustration : cette situation de crise met en exergue tous les dysfonctionnements et lacunes de nos juridictions en termes de communication, de dématérialisation, de compétences.

S’arracher des cheveux – si possible les blancs – en organisant les plannings d’intervention du personnel de greffe et l’adaptation du plan de continuité d’activité (PCA). Des plannings modifiés à de nombreuses reprises chaque semaine, au gré des arrêts maladie ou des problèmes de garde d’enfant.

Avec cette schizophrénique nécessité d’assurer des venues limitées pour protéger un maximum d’agents, tout en traitant les urgences, dont le périmètre s’élargit au fil des semaines. Jongler avec les difficultés techniques et organisationnelles des visioconférences.

Continuer à s’arracher quelques cheveux blancs pour mettre en place dans le greffe la réforme des peines, en cette période si particulière.

Rester en contact avec toute l’équipe, rassurer à distance les agents non mobilisés dans le cadre du PCA (pour raisons de santé ou de garde d’enfant), les informer sur leur statut actuel, sur l’activité de la juridiction.

Laisser parler leur peur. Me dire que cette peur de la maladie, de la mort, nous ne la gérons pas tous de la même manière. Qu’il y a aussi des confinements plus « faciles » que d’autres, l’isolement peut fragiliser. Rassurer, encore. Être présente, toujours. Mais ne pas toujours trouver les mots face à tant d’incertitudes. Se sentir découragée, souvent.

Essayer de calmer leurs inquiétudes, leur impatience de revenir travailler. La semaine dernière, les agents du greffe ont enfin reçu l’autorisation de sortir des dossiers de la juridiction, cela aurait dû permettre la mise en place du télétravail pour un grand nombre de services. Mais la juridiction est dotée de trop peu d’ordinateurs portables. Une dotation exceptionnelle est annoncée. Sixième semaine de confinement et toujours pas de portables à l’horizon. Et quand bien même, la grande majorité des logiciels métier ne sont pas accessibles à distance.

Se déplacer deux ou trois fois par semaine au palais. Un roulement est instauré auprès des directeurs mobilisables dans notre juridiction afin qu’il y en ait toujours au moins un sur site. Retrouver l’atmosphère si particulière des week-ends, les couloirs déserts, les téléphones silencieux et cette salle des pas perdus immensément vide.

Matérialiser les distances de précaution sanitaire avec tout et n’importe quoi (vive le ruban de scellé judiciaire), distribuer gants, lingettes, gel hydroalcoolique, masques à l’ensemble du personnel et faire remonter ces informations à la cour d’appel. Batailler pour écouler le stock de masques chirurgicaux dont la cagoule signe l’arrêt de mort de toute dignité stylistique du juriste.

Remplir des dizaines de tableaux : statistiques sur les stocks des services, projections, recensements quotidiens des agents présents et des agents en autorisation spéciale d’absence (ASA)…

Toujours aucune tête dans l’entrebâillement de la porte, aucun « je ne vous dérange pas ? ». Dérangez-moi, vous me manquez…

Aller voir les agents mobilisés pour essayer d’apporter une solution aux difficultés qu’ils rencontrent et tout simplement pour parler (en partageant un marbré au chocolat – indispensable), rassurer, essayer de discerner tout signe de fatigue. Cette période si particulière est loin d’être terminée, mais je suis fière de voir la solidarité et l’investissement de « mes » agents.

Essayer de trouver le temps d’accomplir mon travail habituel, traiter mon courrier, mes dossiers et tenter d’avancer sur la rédaction des compte rendus d’évaluation professionnelle des agents sur le logiciel ESTEVE, dont le compte à rebours rouge causerait une attaque à n’importe quel expert en prévention des risques psychosociaux.

Harceler la société en charge de la maintenance pour réparer les copieurs en panne.

Soupirer devant la machine à café hors service depuis le 17 mars, se dire que l’occasion est belle de prendre de bonnes habitudes.

Écouter les rumeurs sur d’éventuelles primes exceptionnelles. Les agents du greffe attendent une reconnaissance et j’ose espérer qu’elle sera juste. Qu’il sera tenu compte du fait que les directeurs des services de greffe et les magistrats ont eu, pour la plupart d’entre eux, la possibilité de télétravailler durant ce confinement. Que les agents les plus présents sur site sont les adjoints techniques, les secrétaires administratifs, les adjoints administratifs et les greffiers. Et si prime il y a, il ne sera pas entendable que les montants les plus élevés soient distribués à ceux qui ont eu la possibilité de rester à l’abri. Dans le cas contraire, l’élégance des directeurs sera de savoir dire non.

Commencer à préparer l’après. Cet après qui concentre toutes les peurs et les inquiétudes. Et pas seulement l’après-confinement. Non. L’après-exaspération également. Car je n’oublie pas. Je n’oublie pas la grève et la colère des avocats, je n’oublie pas le mouvement de grogne qui gagnait les tribunaux quelques semaines avant le confinement. Ce malaise profond est toujours là, latent. Un malaise qui, je l’espère, sera une force pour lutter pour une justice dotée de moyens humains et matériels décents.

Une lutte collective de l’ensemble des acteurs de la Justice, sans division.

Rentrer. Rouler dans des rues de moins en moins désertes, en continuant à chanter fort, haut et tellement faux. Jeter un œil au calendrier : un « 14 heures coiffeur » barré pour samedi prochain. Sourire. D’ici là je n’aurais plus un cheveu blanc.

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