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Libre cours : Je ne sers à rien et j’aime ça !

Par Hervé Temime le 15 Avril 2020

J’ai toujours eu la plus grande conscience que tout pouvait basculer d’une minute à l’autre.

Que rien n’était prévisible.

Les projets à long terme n’ont jamais fait partie de mon mode de pensée.

En matière d’imprévisibilité, nous sommes gâtés.

Bien sûr, la situation est dure pour tous.

Mais l’injustice est terrible face au covid-19.

Aussi je mesure ma chance.

Que personne autour de moi ne soit frappé.

C’est de loin le plus important.

Et de pouvoir vivre ce confinement dans des conditions privilégiées.

Je pense bien sûr aux plus démunis.

Et aux détenus.

Bien des juges ont réagi à la catastrophe sanitaire en libérant on ne peut plus légitimement des personnes condamnées ou pas, dont la place n’était manifestement plus en prison.

Mais comment ne pas être scandalisé par la timidité des mesures gouvernementales.

Et par le comportement de très nombreux magistrats du parquet et du siège qui, au mépris de toute humanité, maintiennent en détention ou s’opposent à la liberté de femmes et d’hommes dont le sort devient cruel et dangereux, sans qu’aucune nécessite d’ordre public l’impose.

Et puis, plaider me manque bien sûr.

Mais je m’aperçois, jour après jour, que je n’ai jamais été aussi peu stressé.

Je n’aurais pas cru pouvoir supporter avec autant d’impavidité un confinement aussi strict.

Bien qu’étant obsédé par l’idée de gagner mes procès, je connais trop le sentiment d’impuissance. Mais d’habitude j’essaie… et je ne me pardonne pas d’échouer.

Je réalise encore davantage qu’en temps normal, je suis dévoré, littéralement dévoré, par les problèmes des autres, et là, non !

Je ne peux rien faire, on ne me demande rien et, finalement, qu’il est reposant ce sentiment d’inutilité absolue.

Qu’il est confortable de ne plus vivre avec la culpabilité de ne pas faire assez bien.

De ne pas être capable de renverser des situations qui m’échappent.

Comme c’est étonnant de ne pas être rongé par les angoisses de ceux que je défends.

Je ne sers à rien et j’aime ça !

Vive l’inutilité !

Ma seule ambition est d’espérer que ni les miens ni moi ne serons touchés par ce satané virus.

Je force un peu le trait bien sûr, et j’espère bien qu’une fois sorti du confinement, je retrouverai la même envie de croquer dans la pomme.

Mais pour un tas de raisons, pas exclusivement professionnelles, je m’en voudrais beaucoup de rester inchangé.

Pas pour devenir plus égoïste, au contraire.

Mais pour enfin (il serait temps) être davantage capable de bien comprendre où est l’essentiel.

Commentaires

Monsieur,

J'ai pris du plaisir à lire votre texte, on se retrouve face à soi même. Je me sens pour ma part reprendre goût à la liberté dans ce contexte de confinement. Etre de réflexion, d'envie d'un monde différent plus humain, le monde est un village, et je souhaite participer à la construction de ce nouveau modèle de vie. l'inutilité mène à l'humilité.
Portez vous Bien et Merci

Je me régale avec cette série de textes de Dalloz "Libre cours". Votre article est aussi savoureux et perspicace que d'autres publiés antérieurement. Je vous remercie d'avoir pris la peine de l'écrire, pour notre plaisir.

Vos mots décrivent à la perfection ce que je ressens. Quand on découvre que l’inutilité peut-être libératrice, comment ne pas reconnaitre que des changements s’imposent... ? Individuels, mais aussi collectifs et institutionnels sans doute.

Bonjour,

D'accord donc parce que les détenus auraient peut-être quelques pourcents de probabilité d'être contaminés du Covid, il faudrait les libérer?
On admire la logique gouvernementale : on mobilise les forces de l'ordre pour contrôler le brave citoyen qui va s'acheter une baguette, mais on n'est pas capable de rétablir l'ordre dans certaines banlieues ; on libère des gens condamnés pour divers délits ou suspectés d'être impliqués dans des affaires de terrorisme au motif du Covid, mais celui qui récidive dans ses sorties sans être muni d'attestation est condamné à six mois de prison ferme au nom de ce même Covid.
Aucun sens.
Il est vrai que pour faire du chiffre il est plus simple d'aller arrêter Mamie qui sort le chien à Neuilly que les fauteurs de trouble armés de kalachnikov.

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